Blog de Moudjahed

Oranie profonde

8
juil 2011
temoignages (Année 1988.)
Posté dans Histoire de la revolution algerienne :1954/1962 par Administrateur à 9:04 | 29 réponses »

Année 1988.
Octobre. Arrestation par la sécurité militaire de Rabha Attaf, journaliste à Politis, qui couvrait les émeutes d’octobre. Extraits de son témoignage. (16)
C’était en pleine manifestation, le 8 octobre à Alger. On m’a arrêtée une première fois à l’entrée du quartier Belcourt. J’ai passée la nuit avec des soldats rongés par le doute alors que leurs copains tiraient. On m’a mise en résidence surveillée mais j’ai fait des fugues et c’est le jeudi 13 octobre que tout s’est aggravé.

Vers 10 heures, deux civils m’interpellent dans la rue et me demandent de les suivre. Ils m’encadrent et me font monter dans une 4L blanche. Le chauffeur démarre aussitôt. On fait le tour d’Alger. Je leur demande où ils m’emmènent. Réponse ; au ministère de l’Information. Mais je m’aperçois qu’ils n’en prennent pas du tout le chemin. Au niveau d’El Biar, on me rabat sur la banquette. Ma tête atterrit sur les genoux de mon voisin qui me la recouvre avec mon blouson noir. Je dis : ” Eh merde ! “. On roule. Parfois la voiture s’arrête puis repart. Mon coeur bat à cent à l’heure. Je suis prise au piège.

Quand la voiture s’immobilise définitivement, on me passe une cagoule noire sur la tête. On me prend par le bras. On me dit : ” Attention, il y a des escaliers ! “. La descente n’est pas longue mais j’ai l’horrible impression de descendre sous terre.

Je suis surprise d’arriver dans un bureau où on me retire la cagoule. Les murs sont nus et sales. Pour tout mobilier, un bureau et quelques chaises bancales. On me retire mes affaires : mes bijoux, ma montre, mon bracelet, mes boucles d’oreilles, mon sac.

On me laisse seule pour retirer mes habits et enfiler un bleu de travail dans lequel je nage. Je passe ensuite dans une autre pièce pour la photo : de face, de profil, avec une plaque devant moi sur laquelle sont inscrits mon nom et mon prénom. Je demande des explications et on me répond que je vais être déférée devant un juge.
Dans ma tête je pense “tribunal militaire “.
” Pourquoi ? “.
Pas de réponse. J’ai des doutes sur l’endroit où je me trouve. Ce n’est pas un commissariat car ils sont tous en civil.
Quelqu’un me demande de le suivre. Je traverse un couloir où s’alignent des portes en fer numérotées. Au milieu, une lourde porte blindée qu’il ouvre avec une clé. Je monte un escalier éclairé par la lumière du jour. Arrivés en haut, on stoppe devant une autre porte blindée qu’il ouvre comme la première.
On me fait asseoir et on me laisse seule. Les volets sont fermés. Comme dans le premier bureau, la pièce comporte pour tout mobilier une table et des chaises, ainsi qu’une armoire en fer. Je remarque cependant la porte marron capitonnée, qui s’ouvre pour laisser passer un homme d’une quarantaine d’années, de taille moyenne qui s’assied en face de moi.

L’interrogatoire commence à partir de mes notes, confisquées depuis le samedi et qui ont été dépouillées.
- Qui vous a dit que les chars sont dans les rues d’Alger, ça veut dire que le pouvoir est coupé de la population ?
- Quelqu’un dans la rue.
- Qui précisément ?
- Quelqu’un que j’ai croisé et don’t je n’ai pas relevé le nom.
- Pour quel journal travaillez-vous ?
- Politis.
- Le nom du rédacteur en chef ?
- Jean-Paul Besset.
- Quels rapports avez-vous avec lui ?
- Des rapports de travail.
- Vous vous foutez de moi ou quoi ? Nous avons capté un message radio émis par les Frères musulmans qui vous recherchent parce que vous travaillez avec les juifs.
Je reste sans voix. Il délire ou quoi ? J’ai le pressentiment qu’on me monte une cabale.
Un autre membre de la sécurité militaire prend la relève. Il est plus jeune et plus détendu.
Il me pose des questions sur mon itinéraire, depuis mon arrivée à Alger. Le premier revient, toujours avec mes notes. Il me pose des questions sur celles qui sont entre guillemets. Il indique soudain un passage que j’avais encadré.
- Qui est Ali La Pointe ?
- Je ne l’ai pas trouvé.
- Vous vous rendez compte de ce que ça veut dire ? Vous êtes anti-algérienne !
- Je n’ai rien écrit de plus que ce qui est publié à Paris. Le monde entier est au courant de ce qui s’est passé à Alger.
- Quand ce sont des étrangers qui l’écrivent on s’en fout mais quand ce sont des nationaux, c’est grave.

Cet interrogatoire, égrené systématiquement des mêmes questions, se répétera pendant des heures. On me cuisine sur Mohamed Benyahia, un “opposant ” que j’ai interviewé au sujet de son livre La conjuration au pouvoir, dans lequel il révèle certains aspects sombres de l’histoire algérienne.
On me demande si je me souviens de sa voix. Puis on me fait entendre des bandes d’écoutes téléphoniques. Des gens qui appelaient des rédactions étrangères de façon anonyme. Je réponds par la négative.

Vers neuf heures du soir, un homme en costume d’alpaga bleu-pétrole, cravaté, imposant, pénètre dans la pièce. Il s’assied dans le fauteuil d’en face et demande à son collègue d’aller s’asseoir derrière le grand bureau.

” Nous savons que vous avez un passeport bleu – c’est ainsi qu’ils appellent le passeport français qui, chacun le sait a changé de couleur en devenant européen. Nous savons que vous avez été deux fois en Israël ” lance-t-il d’un ton agressif et accusateur.
Je réponds aussitôt :
” Je n’ai jamais eu de passeport bleu et je n’ai jamais été en Israël ” tandis que dans ma tête défilent les images de l’Aveu de Costra Gavras.
” Rafraîchissez votre mémoire. Pour cela on peut vous garder vingt jours ou vingt ans “.
- Gardez-moi !
- Comment êtes-vous entrée à Politis ? Avec qui vous avez couché ?
- Je ne suis pas une putain.
- Qu’avez-vous fait depuis la fin de vos études ?
- J’ai travaillé comme pigiste pour plusieurs rédactions.
- Y a combien de juifs dans votre journal ?
- Je n’en sais rien Je ne me suis jamais posé la question. (…)
(…) Finalement, il me lance : ” Le vrai pouvoir en Algérie c’est nous. En France, on a le champ libre. Quand on veut éliminer quelqu’un, on n’a pas besoin de se salir les mains. Il y a des proxénètes ” ! ! !
Ca me fait penser à l’affaire Mécili, cet opposant algérien qui a été tué à Paris en 1987 sans qu’on ait jamais fini l’enquête en France.
Tout à coup, on me dit que je vais être remise dans le prochain avion. (…)
(…) Vers quatre heures, on m’emmène à l’aéroport et on m’accompagne jusqu’à la salle d’embarquement.

_____________________

Année 1988.
Khelout Nourreddine, dit “Ras El Kabous” est un citoyen sans profession, père d’un enfant, demeurant dans une cité populaire de Bab El Oued. Lors des émeutes du 5 octobre, il sera accusé par la police d’avoir pillé des magasins du quartier. Il sera arrêté et sauvagement torturé. Le 26 novembre 1988, je le présentais avec mon confrère. B. Lokmane à la délégation d’Amnesty International. Voici son témoignage. (17)

Deux jours après le discours de Chadli, soit le 12 octobre 1988, des policiers ont fait irruption à mon domicile, à la cité de Bab El Oued, près des Trois Horloges. Ils étaient armés de mitraillettes. Mon épouse et mon fils en bas âge ont eu peur en voyant des hommes armés entrer brutalement à la maison. On me mit les menottes et on me descendit dans la rue, sous le regard des voisins, pour me jeter dans leur véhicule, une 504 familiale.

La voiture se dirigea vers le Commissariat Central d’Alger. En arrivant, un des policiers me prit par le col et me poussa vers l’intérieur du commissariat. Un autre qui suivait, me donna un violent coup de crosse au dos et à l’épaule qui me coupa le souffle. Des coups de poing, de pieds et des insultes commençaient à pleuvoir. A l’intérieur, tout le monde me regardait avec étonnement, comme si j’étais Al Capone.

De suite, les policiers entrèrent dans le vif du sujet. Mes poignets étaient menottés. Ils me passèrent une corde sur tout le corps comme une saucisse. Ils m’accusèrent d’avoir pillé et saccagé des magasins à Bab El Oued. J’ai réfuté toutes ces accusations. Un policier m’envoya alors plusieurs coups de poings à la figure. Du sang coulait de ma bouche. J’ai craché alors plusieurs dents que les coups de poings avaient cassés. Puis ils m’enlevèrent la corde puis m’ôtèrent le pantalon malgré ma résistance. Ils se mirent à plusieurs. Ils s’amusèrent alors à me brûler mon sexe. C’était extrêmement douloureux. Puis ils m’emmenèrent vers une table et ouvrirent le tiroir. L’un des tortionnaires me prit le sexe et l’introduisit dans le tiroir puis referma violemment ce dernier. J’ai poussé un cri suite à la douleur atroce. Je pensais que mon sexe avait été cisaillé. Du sang coulait en abondance. Toutes mes jambes étaient tâchées de sang. De larges plaques rouges se dessinaient sur le sol. Les tortionnaires s’affolèrent en voyant ce sang. Ils commencèrent à se poser des questions puis décidèrent de m’emmener à la clinique des Glycines qui dépendait de la police. On me mit rapidement mon pantalon et on me jeta à nouveau dans la voiture. Je me tordais de douleurs. C’était horrible et atroce.

A la clinique, les médecins se parlaient entre eux. Je ne comprenais pas. Ils avaient l’air d’être dépassés Puis l’un d’eux me dit : ” On va t’envoyer à l’hôpital de Aïn Naâdja, c’est assez grave “. Le sang continuait de couler. Je commençais à avoir des vertiges. Mon coeur battait très fort.

A l’hôpital militaire, on m’examina rapidement. J’entendais les médecins parler d’opération et de bloc opératoire. Un infirmier vint me piquer et remplit plusieurs tubes de sang. Puis on me mit sur un chariot après m’avoir ôté mes vêtements et on me dirigea vers la salle d’opération.

Le lendemain matin, je me suis réveillé sur un lit d’hôpital avec un gros pansement sur mes parties génitales. J’avais toujours mal. Les pansements ont été refaits plusieurs fois. Mon sexe et les testicules étaient très enflés. J’urinais grâce à une sonde. Je suis resté ainsi hospitalisé durant 10 jours.

A ma sortie, je fus transféré au commissariat central dans une salle qui faisait fonction d’infirmerie. Même là et malgré ma faiblesse, je ne fus pas épargné par des policiers qui venaient à mon chevet pour continuer l’interrogatoire. On voulait me faire reconnaître des faits que je n’avais jamais commis. Ils confectionnèrent un procès-verbal et me demandèrent de le signer. J’ai catégoriquement refusé.

Le 3 novembre, en début de soirée, un policier vint me dire de me préparer à sortir. Comme si de rien n’était. On m’arrête arbitrairement, on me torture, on me mutile mon sexe et on m’invite à sortir ! ! J’étais libre, c’était l’essentiel. Il était presque minuit. J’ai fais le trajet à pied, du boulevard Amirouche jusqu’à Bab El Oued, malgré mon état de santé. Je fus accueilli dans mon quartier comme un héros. Les jeunes applaudissaient. Les femmes qui avaient entendu le bruit des jeunes ouvraient les fenêtres et poussaient des youyous stridents.

Dans les jours qui suivirent, j’ai raconté à tout le monde mes malheurs subis au commissariat central. Des amis sont alors partis chercher les journalistes de TF1 qui étaient intéressés par mon cas. Je leur ai tout raconté et montré les plaies occasionnées à mon appareil génital et les ordonnances de l’hôpital.

Quatre jours plus tard, après mon passage à la télévision française qui avait choqué beaucoup de personnes, je fus convoqué au commissariat central. Je fus reçu par le divisionnaire qui m’appela Si Nourreddine. Je n’étais plus le “voyou qui avait pillé et saccagé les magasins “. Sobhane Allah, comme les gens changent ! !

Il me reprocha mon témoignage à TF1 en essayant de me faire une leçon de morale et en me disant que le linge sale se lavait en famille et qu’il ne fallait pas que les étrangers se mêlent de nos affaires. Puis comme pour m’intimider, il me dira qu’il allait me présenter au tribunal. Effectivement, il appela ses subordonnés et leur intima l’ordre de me descendre au tribunal d’Alger. Devant le juge qui m’écoutait, je n’ai pas hésité à enlever mon pantalon et lui montrer les séquelles des tortures horribles que j’avais subies. Je lui ai tout raconté. Il avait l’air gêné. Finalement il m’accorda la liberté provisoire.

Mes malheurs m’ont rendu célèbre. Je fus sollicité par plusieurs chaînes TV étrangères. Je fus invité à un meeting sur la torture organisé à l’Université de Bab Ezzouar où j’ai parlé des atrocités subies. Une seule fois, j’ai refusé de participer. C’était avec un journal qui s’appelle Révolution africaine. Il y avait plusieurs invités. Le journaliste me demanda de ne pas parler de mon cas de torture mais des droits de l’homme en général ! ! ! ! Je me suis levé et je suis sorti.

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à suivre !


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