Blog de Moudjahed

Oranie profonde

26
déc 2011
le condamné à mort !

 

le condamné à mort !

 

 

Lors d’une des innombrables batailles à travers les djebels de la liberté, le moudjahid fut arrêté après avoir été atteint de plusieurs balles, quelques jours seulement après le 1er novembre 1954, jour de l’insurrection algérienne de la nuit coloniale.

Il fut transporté à l’hôpital militaire et de là, transféré en prison de haute sécurité.

Un an après, il fut présenté à un tribunal militaire expéditif qui le condamna à mort.

Cette arrestation eut un large écho, les journaux firent paraître la photo du condamné en première page accompagnée de commentaires abondants sur sa vie de rebelle.

Mais ! Sa sommaire exécution fut passée honteusement sous silence, les pseudos civilisateurs des indigènes arabes et berbères ne pouvant faire étalage de leur instrument de justice, symbole de cruauté barbare : la guillotine.

La mort dans l’âme, je vous confie son état d’esprit qu’il a lui-même transcrit en cachette avec des bouts de crayon sur des cartons d’emballage de ses cigarettes préférées « Bastos » et qu’il a remis à son avocat, la veille de son assassinat par la soldatesque coloniale.

Mohamed el fellagui comprit que son heure était proche dés qu’il vit que le menu s’est amélioré, rôti de volaille, possibilité d’accès aux douches, correction, et même sourire des gardiens habituellement de zélés et haineux tortionnaires. Les coups ne pleuvaient plus sur son corps meurtri dont les blessures finissaient de cicatriser et même il fut délesté de ses lourdes chaines, exceptées celles aux pieds. Sa geôle fut passée à la chaux.

Allongé sur la maigre et froide literie, il passa en revue sa dure et dernière journée.

Il avait le pressentiment que c’était la dernière.

Le matin du crime colonial, il reçut la visite de ses enfants et de sa femme Houria qui pleuraient à chaudes larmes en l’étreignant, les quatre petits ne voulaient pas le lâcher une seconde, s’agrippant à lui, à la fin du parloir, il fallut l’intervention des gardiens pour les séparer de lui.

C’était leur première et unique visite depuis son arrestation. Même à l’hôpital, il ne les avait pas vus.

Un silence de plomb pesait sur le corridor de la mort. Sa cellule était celle du fond, tout prés de la porte de sortie sur la haute cour dont il voyait qu’un bout de ciel gris à travers un grillage.

La gorge serrée et les yeux asséchés, il voulu s’assoupir. Rien n’y fit ! Il n’avait ni fatigue, ni sommeil : tout s’éclaircit en lui. Une sérénité s’installa en lui comme un manteau de chaleur et l’enveloppa dans le vide sidéral et glacial de sa cellule.

Voilà plusieurs jours qu’Il attendait son exécution. Il s’y préparait fatidiquement, résigné. Et il savait qu’elle est imminente ! Et que ce sera peut-être pour l’aube du jour que sera demain.

Il passa en revue ses souvenirs, sa jeunesse, son engagement patriotique, son combat, ses espoirs de liberté et d’indépendance, sa vie de simple paysan opprimé et corvéable à merci.

Il cherchait les beaux moments de son enfance : les jeux, le saute mouton, le jeu de délivré, le foulard sur les yeux, la course avec les camarades de son âge ou l’apprentissage du vélo du père ou la punition du Taleb du M’cid (école coranique) ou celle buissonnière fréquente de la Skouila (école publique française).

Tout semblait s’estomper par les quelques jours qu’il a vécu parmi les siens en homme libre et la dense fraternité partagée parmi les maquisards. Des images de feux, de flammes et de cris de guerre : Allah Wa Akbar ! Allah Akbar ! l’envahissaient.

Il sauta du sommier métallique les deux pieds joints, car enchainés, et alla tambouriner avec ses poings la lourde porte de sa cellule en criant : tahia el djazaiir ! Tahia el djazair ! (vive l’Algérie) et revint à son lit en sautillant.

Des pas accoururent et la lucarne s’ouvrit avec fracas !

« Que se passe t‘il ? Qui a-t-il Mokhamet » dit le garde chiourme inquiet.

« C’est demain ! Hein ? Dis-moi François ! C’est demain ! »

« Hakh rabi ! Je ne sais pas ! Mokhamet ! Reste calme et endors-toi ! Tu vois ? Tu as eu la visite de tes enfants que tu réclamais depuis un an ? Allez reste tranquille ! » répondit le garde en refermant l’étroite lucarne, tranquillisé par l’attitude de Mohamed qui revenait à son lit.

Le Moudjahid s’assit sur le rebord et resta silencieux. Une multitude d’images et de sensations l’envahit dans sa froide cellule : le djebel vert et plein de senteurs aromatiques du pin et celles du thym, d’alfa et de chih qui lui vinrent au nez !

La blancheur de la chaux des murs du cachot lui rappela la couleur du linceul.

« Mon linceul ! Prendront-ils soin de ma tête qui tombera ensanglantée ? Elle va tout maculer de rouge ! », pensa-t-il.

Le cachot ! C’est maintenant qu’il le réalisa. Lui qui a passé presque une centaine de jours en son sein, espacés par des sorties d’une heure de l’après midi.

Trois pieds carrés. Quatre murailles de pierre de taille qui s’appuient à angle droit sur un pavé de dalles et un plafond en ciment : il se rappela les amphores du colon de la cave Rodriguez le maltais. À droite de la porte, en entrant, une espèce d’enfoncement qui forme une alcôve incrustée à même le mur. On y jette un minable matelas écrasé où le prisonnier est censé reposer et dormir, vêtu d’un pantalon de toile et d’une veste de coutil, hiver comme été.

Au-dessus de sa tête, en guise de ciel, une autre dalle noire où pendait une ampoule incandescente, allumée jour et nuit. Le reste, pas de fenêtres, pas même un soupirail, juste une meurtrière croisée par deux barres de fer forgé sur le mur face à la porte. Celle-ci épaisse tout en acier clouté, en son centre, une ouverture carrée, coupée d’une grille en croix, que le garde venait de fermer.

Au-dehors, un assez long corridor faiblement éclairé, sans aucune aération où étaient alignée une série de cellule identiques à la sienne. C’est dans ce genre cachots que l’on met les condamnés à mort, le plus voisin de la cour est celui qui convenait aux geôliers. Ce couloir, qu’on nomme celui de la mort, conduit à une porte donnant sur une cour et c’est dans celle ci que repose la mécanique impitoyable tout en métal acéré. Il y a nuit et jour un factionnaire de garde, faisant les cents pas dans le corridor de la mort.

Cette boîte de pierre pesait lourdement sur son corps frêle. Il sentit soudain une sensation d’enfermement et de moisi l’étouffer. Il regarda vers la porte et vit des yeux globuleux le scruter à travers l’ouverture.

« François ! dis moi ! c’est pour le fadjr (ptit matin) ! »

Le geôlier surpris dans sa surveillance, recula et réapparut en disant :

« Non ! non ! mokhamet ! Couche-toi et reste tranquille ! Hakh rabi je ne sais pas ! Sinon je te dirais ! » Ajouta-t-il en s’effaçant.

Mohamed prit sa tasse en plastique et la remplit d’eau pour ses ablutions pour sa prière d’el 3ichaa (du soir). Une recommandation de son père lui revenait à l’esprit :

« Si tu veux rencontrer Dieu ou la mort ou apaiser ta frayeur ou ta colère, tu dois te purifier en faisant tes ablutions et prier ! C’est le salut de tout musulman et tu seras fort ! »

Et il s’exécuta en automate sentant une froide peur monter de la plante de ses pieds. Il comprit que l’eau glacée, en opposition avec ce nouveau sentiment qui le pénètre, l’annulera. Ce qu’il fit tout doucement, en constatant la véracité du conseil de son père, en ressentant une chaleur protectrice l’envelopper. Il étala son tapis en direction de la Mecque et entreprit sa prière à haute voix. Les versets qu’il débitait résonnaient dans le cachot en ciment comme dans l’immense vallée d’autrefois où il s’amusait à faire l’écho de sa voix avec les appels d’autres bergers, du haut des sommets des montagnes de son pays. Une douce et chaude impression l’éleva au firmament, jusqu’au ciel, comme émerveillé, presque envouté. Son soudain effroi se dissipa, au fur et à mesure des incantations de la prière. La position prolongée d’humilité et d’adoration que sont ces longues prosternations à Dieu, front appuyé fortement au sol, faisait le vide en lui.

Complètement lessivé et blindé de toutes frayeurs internes, il termina sa prière en saluant Dieu, les prophètes Mohamed et Ibrahim (asws) et les anges qui l’entourent à sa droite et à sa gauche. Il resta agenouillé un moment, implorant Dieu de lui donner le courage et la force de le rejoindre dans l’au-delà, parfaitement prêt et acceptant son destin. Décidé, résolument armé spirituellement, il se leva, ramassa son tapis et regagna son alcôve.

Là, il s’affaissa et mit ses mains sur ses yeux pour se protéger de la lumière nue et crue de l’ampoule électrique.

Il ferma les yeux, et tâcha d’oublier, d’oublier le présent dans le passé. Les souvenirs de son enfance et de sa jeunesse lui revenaient un à un, doux, calmes, riants, comme des fleurs multicolores sur ce gouffre de pensées noires et confuses qui tourbillonnent dans son cerveau. Il se revit enfant, écolier rieur et frais, jouant, courant, criant avec ses frères dans la ferme de ses aïeux au pied de cette montagne sauvage où ont coulé ses premières années insouciantes, gambadant à travers monts et vaux derrière ses chèvres, magnifiques gazelles racées. Il avait aimé les bêtes et la nature. Il avait le paradis dans le cœur. C’est une partie de son enfance qu’il se rappellerait toute sa vie. Toute sa vie !

À ce moment suprême où il se recueille dans ses souvenirs, il n’y retrouve aucun crime ou horreur qu’il a commise ; il n’avait aucun remords après sa condamnation. Et s’il devait se repentir ? se disait-il avec force conviction. « C’est à dieu l’unique, ses parents âgés, sa femme et ses enfants et ses compagnons de la liberté qui le pleurent maintenant. » « Quand à sa patrie ? Elle ne lui doit plus rien, il a fait son simple devoir et va même donner son éphémère vie pour elle. »

Elle va peut être s’arrêter demain ?

Il en revint au coup de couperet de la guillotine qui devait la terminer à l’aube, il frissonna comme d’une chose nouvelle qu’il ignorait. En pensant d’après les dires d’anciens compagnons de cellule de droit commun que c’est une bonne chose tranchante et rapide et qu’il ne souffrira pas. C’est meilleur que les balles qui l’ont traversé ! Ils ont dit : « Que ce n’est rien, qu’on ne souffre pas, que c’est une fin douce, que la mort de cette façon est bien simplifiée. Au moment où le lourd tranchant qui tombe mord la chair, rompt les nerfs, brise les vertèbres, tout est fini ! »

« L’ont-ils essayé ! » ironisa Mohamed.

Il eut un sursaut de répulsion et cria à un auditoire imaginaire : « Qu’on brandisse ma tête ! Haut la main ! Pour faire peur à mes bourreaux et à la lâche assistance qui voit mon assassinat. » Pour qu’elle leur déclare avec mépris : « Je suis innocente et je défendais mon honneur et ma patrie ! Et j’ai ordonné à ce corps inerte de le faire ! Vous pouvez nous jeter aux chiens maintenant ! Car notre humble âme est chez Dieu !»

La geôle était vide ! Il jeta un regard furtif vers la porte, pas de bruit ou signe ! La lucarne est close, verrouillée de l’extérieur du coté des bourreaux. C’est lui qui faisait peur, puisqu’il était enfermé comme un fauve dans une amphore en béton armé et blindée. Pourtant, il était juste un homme de chair et d’os comme eux. Il n’avait offert que sa vie, sa liberté, sa maigre fortune, et sa propre famille à sa patrie envahie, humiliée et soumise pendant un siècle. Il a suffit de quelque jour de résistance pour qu’il devienne important et redoutable pour abattre sur lui et ses compagnons rebelles toute leur puissance. Pourtant sa vie ne valait pas un sou sans ces jours !

Il aurait pu être mort et enterré par ses proches dans l’anonymat le plus total sans que personne ne s’en soucie. Lui, l’indigène sans nom que l’histoire cruelle des hommes a mis au devant. Celle-ci a commencé par un acte ordinaire : défendre son honneur et sa terre (un huissier bastonné qui voulait s’accaparer quelques ares de la ferme et une fuite au maquis bien avant les événements) et puis tout a basculé dans d’autres choses plus graves et vitales pour recouvrir ses droits élémentaires car tout était lié avec la situation de la patrie. On a beau être rigoriste, la réalité nous rattrape et nous met devant le fait accompli ! La lâcheté ou l’honneur ?

Il s’endormit, ravi de sa personne, juste inquiet pour l’avenir de ses petits enfants, mais ses parents sont là ! Il espérait juste que des représailles ne seront pas faites sur eux. Et puis le garde-forestier et les gendarmes qu’il avait mitraillé dans l’embuscade ne sont pas du pays ! Tous venaient de la métropole ! Il connaissait l’ingratitude de l’administration coloniale et savait qu’elle était juste hypocrite et n’aimait personne même ses propres agents.

Rassuré et faisant fi de sa vie, il s’assoupit.

Des bruits inhabituels le réveillèrent brusquement ! Ce n’est pas un pas, mais plusieurs comme des godasses aux talons d’acier qui résonnaient dehors. Il tressauta et s’assit sur son lit, sentant son heure.

L’aube pointait de la fenêtre grillagée en un carré bleu. Avant de dormir, ce morceau du ciel était complètement noir et obscure. Peut être venaient-ils l’avertir qu’il était temps. Les pas se rapprochèrent et la porte s’ouvrit.

Il était debout les attendant, stoïque et ferme, serrant les points pour ne pas faillir. Le premier qui entra fut le directeur, Mohamed le reconnut à son costume délavé gris et sa bedaine de bourgeois. Un musulman en chèche fit irruption aussi, se frayant un passage.

-« Salem alikoum mon fils ! si tu es prêt ? bismi allah ! » questionna-t-il tout doucement comme craintif.

-« Salem qui es tu ? » rétorqué Mohamed, étonné qu’un musulman faisait partie de la délégation officielle de l’exécution de la sentence.

-« je suis un imam (le prêtre) d’une mosquée de la ville ! » justifia l’homme au chèche blanc qui ajouta : « as-tu besoin de quelque chose ? »

-« oui ! je veux faire mes ablutions et prier le fadjr ( ptit matin ). » demanda Mohamed.

Ces échanges furent en arabe. Le directeur acquiesça de la tête et fit sortir par le bras l’imam, l’entrainant hors de la cellule, laissant la porte entre-ouverte.

Mohamed, après sa purification, fit sa prière calmement, les pieds ligotés par des chaines. Il ramassa son tapis et le rangea, sur le lit défait, ensuite souleva son matelas et retira ses papiers qu’il avait griffonnés pendant son séjour dans cette cellule et les enfouit dans la poche de son vaste pantalon en toile de bagnard.

Lorsqu’il sorti de la cellule : le couloir était noir de monde, surement des officiels, il reconnu parmi eux son avocat qui s’approcha de lui pour le saluer. Pendant l’accolade, Mohamed lui glissa dans la poche de son veston ses bouts d’écrits. Le directeur de prison, deux ou trois magistrats et l’imam l’entouraient. Plusieurs gardes chiourmes veillaient des deux cotés du corridor. La porte sur la cour était grande ouverte et le vent tiède qui pénétrait caressant le visage de Mohamed, rayonnant de sérénité. Mohamed se dirigea vers elle sans tituber, trainant le pas, gêné par les chaines. Dehors, il vit dans toute sa laideur la sordide machine et son regard alla directement au couperet suspendu en haut, qui scintillait à la lumière du jour qui pointait.

L’imam s’approcha et lui dit :

-« Fais ta chahada mon fils ! »

Mohammed, d’un signe de la main, le fit repousser en lui répliquant d’un voix calme et sereine :

-« je l’ai déjà faite, cheikh ! Garde tes prières pour ceux qui sont vivants et opprimés comme toi ! Moi je vais chez Allah (Dieu) rejoindre les patriotes et les saints, Choukran ! (merci !)»

Le cheikh recula en marmonnant des versets de coran.

Deux gardes le soulevèrent par les aisselles et le mirent sous la guillotine.

Mohammed arriva à crier à toute l’assistance alignée face à lui :

-« Echouhada la yamoutoun (Les martyrs ne meurent jamais !)

Tahia el djazaiir ! (vive l’algerie !) »

@jilla


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