Blog de Moudjahed

Oranie profonde

17
juin 2012
L’arrestation et l’assassinat de Larbi Ben M’hidi

L’arrestation et l’assassinat de Larbi Ben M’hidi.

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#1 21-04-2011 09:58:

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L'arrestation et l'assassinat de Larbi Ben M'hidi dans Histoire de la revolution algerienne :1954/1962
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L’arrestation et l’assassinat de Larbi Ben M’hidi.

Le témoignage de Brahim Chergui

Après, l’arrestation, le 23 février 1957, du martyr Larbi Ben M’hidi constitue encore une énigme qui continue à alimenter de vives polémiques, des spéculations fantaisistes, des allégations mensongères érigées en certitudes, des supputations malveillantes, de vieilles hypothèses jamais avérées, de machiavéliques extrapolations.

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Rien que par la rumeur, le ouï-dire, le dénigrement, la calomnie certains ont taillé des procès fallacieux tandis que d’autres jetaient la suspicion et l’opprobre sur un authentique militant de la cause nationale qui avait intégré les rangs du mouvement d’indépendance depuis belle lurette, pour ne pas dire avant que ces pourfendeurs ne prennent conscience de leur statut d’indigène.

Règlement de compte ? Vengeance ? Quoiqu’il en soit, les versions contradictoires relatives à la capture de notre héros national qui a su résister pour ne rien divulguer aux parachutistes de la 10e DP commandée par Massu, ces versions donc ont donné plus de crédibilité à ceux qui accablent, depuis des années – exactement depuis son incarcération en 1957 à la prison de Serkadji –

un seul homme : Brahim Chergui. Pourtant, ce patriote a été arrêté après Larbi Ben M’hidi et ne pouvait donc pas le dénoncer. Pourtant, trois militants plus proches de Ben M’hidi ont été arrêtés avant ce dernier et donc c’est sur eux que la suspicion aurait dû être concentrée d’autant plus qu’ils sont morts sous la torture et par conséquent, ils n’auraient pas pu se défendre.

Pas un renseignement, pas un nom n’a été livré par ces martyrs.

Pour quelques-uns, la capture de Ben M’hidi a été réussie « grâce aux limiers de la 10e DP. » Pour quelques rares personnages qui ont semé le ouï-dire depuis des années, cette arrestation a été conclue à la suite de la « traîtrise » de Chergui qui avait été responsable politique de la Zone autonome d’Alger et agent de liaison du CEE ».

Dans leurs ouvrages, les historiens consignent son nom en gras même s’ils connaissent très peu de choses sur ses activités de militant. Tous croient savoir que c’était un étudiant alors que Brahim n’a jamais intégré l’université en relation directe avec Abane Ramdane, Benkhedda, Dahleb, Ben M’hidi, Chergui était bien informé en matière d’armements en provenance du Maroc, de refuges, de boîtes aux lettres, de militants à la tête des trois régions politiques..

. Pas un renseignement livré à l’adversaire. Pas un militant auquel il a été confronté devant les tortionnaires n’a révélé une attitude déplorable de la part de Chergui. Dans un témoignage publié il y a quelques années dans la revue du Centre national d’études historiques, le défunt Ben Youcef Benkhedda (membre du premier CEE) a réagi aux calomnies en écrivant (page 129) :

« Je l’affirme avec la plus ferme certitude, Chergui ne savait où se cachait Ben M’hidi, pas plus avant que pendant la grève des 8 jours, et encore moins après. » En page 131, Benkhedda, très catégorique, souligne qu’«à aucun moment, cet homme qui s’est acquitté loyalement de ses obligations envers l’organisation, n’a fourni à ses bourreaux les adresses des appartements et pied-à-terres où j’avais l’habitude de le rencontrer et, moins encore, ne les a convoyés à travers ces mêmes adresses ».

Pourquoi alors de telles calomnies ?

Pourquoi Brahim Chergui s’est-il suffi de roter ces dernières sans réagir ? Jusqu’à ce jour encore, les nostalgiques de l’Algérie française alliés aux spécialistes de l’intox ne désarment pas sur le terrain de la désinformation. Récemment encore, lors du procès en diffamation que lui a intenté le militante Louisa Ighilahriz, le général Maurice Schmitt chef d’état-major des armées françaises et tortionnaire à l’ex-école Sarrouy, selon les témoignages de ses victimes rescapées, assimilait face aux magistrats les résistants algériens à des « criminels ». Lors de ma rencontre avec le général Bigeard, celui-ci reprochait aux Algériens (lire annexe) d’avoir « mis dehors les pieds-noirs ».

La bleuite a la peau dure (…).
Je voulais savoir davantage. Alors, j’ai décidé de rencontrer Brahim Chergui. Ainsi donc, l’arrestation de Larbi Ben M’hidi vous intéresse… Venez parlà, je vais vous montrer quelque chose, propose Brahim Chergui qui nous reçoit dans sa demeure à Kouba.

Lui aussi, il n’a pas été aisé de le retrouver. Happé par l’anonymat, cet octogénaire s’est totalement retiré de la vie politique depuis 1962. A vrai dire, rien n’a été fait pour l’y ramener ainsi que ses compagnons de militantisme tels Sid-Ali Abdelhamid, Mahfoud Belouni, Hachem Malek, Mohamed Sahraoui, Abderrahmane Baha et autres « politiques » de la Zone autonome d’Alger qui se sont joués de la 10e division parachutistes commandée par Massu. Qui par une évasion spectaculaire, qui par une résistance infaillible face à leurs tortionnaires… Aujourd’hui, ce sont des anonymes inconsidérés et par l’histoire officielle – qui connaît Brahim Chergui ou Sid-Ali Abdelhamid ? –

et par ceux qui prennent le soin et la précaution de ne pas les inviter aux commémorations officielles. De quelques organisateurs, ils sont la mauvaise conscience… Bien malin se croyait celui qui nous a découragés de nous entretenir avec Brahim Chergui. « C’est un malade », prétendait-il. Entendre par-là une sorte d’affabulateur.

Loin de cela, l’homme s’exprime preuves à l’appui. Il insiste dans ses démonstrations comme s’il craignait de ne pas être cru. Il traverse le salon en nous dirigeant vers un mur sur lequel est accroché, comme une toile exceptionnelle, une photo embellie par un encadrement rustique.

Celle du chahid Larbi Ben M’hidi menotté et entravé, entouré de deux parachutistes et aux côtés d’un Algérien.

– Voilà Ben M’hidi, semble indiquer Brahim comme s’il s’adressait à quelqu’un qui n’a jamais vu le visage fier de ce pur qui avait présidé en août 1956 le congrès de la Soummam. A peine quelques instants et Brahim pose la question-piège :

– Savez-vous qui est l’homme qui se tient aux côtés de Ben M’hidi ?

La question n’est pas embarrassante et je réponds instinctivement :

– C’est, paraît-il, celui qui a permis l’arrestation de Ben M’hidi. Il a donné l’adresse de son refuge aux parachutistes. Certains disent que c’est un traître. Imperturbablement. Sereinement. Peut-être même par provocation ou défi, Brahim me fixe et me lance :

– Ce « traître » comme vous dites, c’est moi.

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Interloqué. Ebahi. Confondu. Je viens de faire insulte à un octogénaire qui me reçoit chez lui. J’aimerais que le sol se fende pour m’y engouffrer (…) Brahim comprend que je suis gêné. Rouge de honte.

– Ne vous en faites pas. J’ai pris l’habitude de ce genre de réflexions. Cela dure depuis mon incarcération à la prison de Serkadji en 1957. Des individus sans honneur, sans principe ont voulu se venger de moi parce que je ne voulais pas qu’ils salissent la Révolution. Jamais je n’ai voulu répondre à leurs calomnies. Mais aujourd’hui cela ne peut plus continuer. Ma fille, mes fils m’ont exigé de répondre à ces attaques… Lorsque je militais dans le mouvement national, mes pourfendeurs faisaient dans le proxénétisme à La Casbah. C’est tellement sale que je me suis abstenu de parler. Aujourd’hui, la goutte a débordé… Brahim ne s’exprime pas ainsi, il se « vide ». Offensé devant sa famille, touché dans son amour-propre, meurtri dans son âme, gêné face à ses compagnons de lutte qui lui vouent estime et considération en se rassemblant chaque jeudi autour de lui au café Tlemçani, il s’exprime crûment :

– Mes calomniateurs allèguent depuis 1957 que j’ai donné aux parachutistes de Bigeard l’adresse du refuge de Larbi Ben M’hidi. C’est faux, Ben M’hidi a été arrêté avant moi le 23 février 1957 et moi le lendemain le 24 février 1957. Par conséquent, je ne pouvais ni le dénoncer ni donner son adresse. D’ailleurs je ne savais même pas où était situé son refuge… Qu’on aille lire mon procès-verbal d’audition toujours disponible dans les archives de la DGSN. Même pas deux pages. Pourtant, je connaissais beaucoup de secrets. Je n’ai divulgué ni noms ni adresses, aucune accusation, aucun aveu. Pour essayer de me faire parler, les parachutistes m’ont confronté à des responsables et des militants, il n’y en a pas un que j’ai dénoncé ou accablé. Nous, militants de la première heure, avons été formés pour résister, pour donner nos vies sans succomber. Un responsable doit donner l’exemple et ne jamais accabler ses subordonnés… Allez consulter Allaire, il vous dira si je suis à l’origine de l’arrestation de Ben M’hidi. Je le ferai quelques semaines plus tard. Exactement en octobre 2002. Grâce à son maison d’édition parisienne, j’arrive à joindre Marcel Bigeard « le militaire le plus décoré de France » qui me reçoit à Toul, pendant huit heures, en présence de son épouse (lire l’interview). Celui-ci me fournit les coordonnées téléphoniques du colonel Jacques Allaire. Formel et catégorique, il souligne que « Chergui n’a rien à voir avec l’arrestation de Larbi Ben M’hidi ». Il sera d’ailleurs plus loquace que Bigeard lequel préfère se cacher derrière ses livres. « Tous les détails sont dans mes livres », m’indiquera-t-il (…).

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Le témoignage de Brahim Chergui

[...] Quelles responsabilités assumiezvous au moment de votre arrestation ?

J’étais déjà responsable de fait de l’Organisation politique d’Alger avant qu’elle ne devienne zone autonome d’Alger après les décisions du Congrès de la Soummam. A mon arrestation, j’étais le responsable politique de la Zone autonome d’Alger et j’assumais des responsabilités militaires en matière de groupes de choc, de réception d’armes en provenance du Maroc, de liaisons avec les wilayas, etc.

Comment avez-vous été désigné à ces responsabilités ?

J’ai été désigné par le Congrès de la Soummam qui avait désigné à l’époque le Comité de coordination et d’exécution, CCE, lequel avait procédé à la délimitation des wilayas et à la création effective de la Zone autonome d’Alger. [...]

Dans quelles circonstances avez vous été arrêté ?

J’étais recherché depuis fort longtemps, quasiment depuis 1948 après les élections à l’Assemblée algérienne. J’étais recherché aussi durant 1953 alors que j’assumais les fonctions de responsable de la wilaya de Constantine. J’étais aussi recherché à cause de mes activités dans l’OS dont j’étais le responsable dans le Nord constantinois et dans l’Oranie. J’étais pratiquement tout le temps recherché. A Alger, j’étais vainement recherché mais j’étais inconnu. Le police ne détenait aucune trace de moi ni photos, ni curriculum … J’étais tout le temps recherché sous différents pseudonymes dont le dernier était « Ahmida ». J’ai été arrêté le dimanche 24 février 1957. J’avais rendezvous avec un responsable de l’UGTA. C’était vers midi, dans un restaurant situé à la rue des Tanneurs. C’était ce responsable qui avait ramené les parachutistes de Bigeard lesquels m’ont arrêté au restaurant.

Donc vous avez été dénoncé ?

Oui, j’ai été dénoncé sinon jamais je n’aurais été arrêté. Les parachutistes m’ont emmené dans une villa du quartier la Scala près d’El-Biar. Dès mon arrivée, les tortures ont commencé. Les séances de tortures se répétaient sans répit. J’ai été torturé à mort. La gégène, l’eau. C’était atroce. Le plus insupportable c’était l’eau lorsqu’ils me faisaient immerger la tête. C’était récurrent et insupportable. J’ai fini par perdre connaissance. Mon cœur était défaillant … J’ai soudain entendu quelqu’un dire : « Arrêtez, « Arrêtez ». Plus tard j’ai su que c’était le lieutenant Allaire

Qui vous appliquait les tortures ?

Je ne connaissais pas leurs noms. Larbi Ben M’hidi était-il parmi vous ? A ce moment-là, je ne l’avais pas vu … Après, je l’ai rencontré.

Est-ce que les parachutistes savaient qui vous étiez ?

Ils savaient que j’étais Ahmida. J’étais recherché sous ce pseudonyme. Mais ils ne savaient pas que j’étais Brahim Chergui. Ils ignoraient absolument mes responsabilités et mes activités précises. Et ensuite … C’était atroce. J’ai perdu connaissance … Je me suis réveillé nu, sur un lit de camp, avec une couverture mise sur moi, je haletais, j’ai vomi beaucoup de bile… Puis les parachutistes m’ont reconduit au bureau du lieutenant Allaire pour y être interrogé. Là, j’ai subi l’électricité dans les parties intimes, aux oreilles … C’était le lieutenant Allaire

qui vous torturait ?

Lui et ses compagnons. Avant de subir ces tortures, ils m’ont laissé seul après un lavage de cerveau. Je me suis fait passer pour un élément quelconque. Un civil de la DST était venu m’interroger. J’ai répondu que j’étais un pauvre bougre qui a été trompé puisqu’on a abusé de ma bonne foi. J’ai prétendu que je devais remettre une lettre que m’avait donnée Benkhedda et destinée à quelqu’un d’autre. Cela m’a sauvé en persistant dans cette déclaration. Qui vous torturait précisément ? Le lieutenant Allaire ? Allaire ne torturait pas. Il donnait des ordres. Il y avait une équipe qui exerçait les tortures. Ce civil de la DST m’avait cité tous les pseudonymes que j’avais utilisés tout au long de mes activités militantes ; il m’a même déclaré que j’étais responsable de l’Organisation d’Alger depuis plus de neuf mois ; que mon pseudonyme était Ahmida, etc. A cet instant, j’ai compris que les parachutistes et la DST savaient tout. Il ne me restait qu’à mourir sans avouer afin d’éviter d’être confronté aux autres militants. J’ignorais à quoi allaient aboutir ces interrogatoires. Après le départ de cet élément de la DST, Bigeard était arrivé avec un capitaine. Le lieutenant Allaire les accompagnait. Ils m’ont bien fixé et regardé sans dire un mot. Après leur départ, Allaire a commencé à m’interroger. C’était un interrogatoire qui m’a permis de comprendre certaines choses. Allaire a tiré de son tiroir un document contenant l’aveu d’un militant, Abdelmadjid Bentchicou, qui avait déclaré que je lui avais remis une enveloppe contenant de l’argent. Cela m’a permis de comprendre qu’il n’y avait aucune collaboration entre la DST et l’armée, à vrai dire, chacun d’eux travaillait pour soi. Il existait même une zizanie entre eux pour des questions de prérogatives. La police a essayé de me prendre de chez les parachutistes, elle n’est pas arrivée à m’extraire. Je pense qu’elle n’a pas remis toutes les données aux parachutistes, d’ailleurs le procès a concerné uniquement l’enveloppe que j’avais remise à Bentchicou.

Qui était avec vous au moment de votre arrestation ?

J’étais seul. Au PC de Bigeard, à la Scala, j’ai été mis seul dans une cellule. Puis, après les interrogatoires, les parachutistes m’ont mis dans une cellule avec le bachagha Boutaleb. Il y avait aussi un individu qui portait la veste de Hachemi Hamoud. Hachemi Hamoud était un militant de l’indépendance nationale qui est mort sous les tortures. Par cette veste, j’ai compris que Hachemi était mort et que cet individu était une « taupe ». En me mettant avec lui, les parachutistes ont cru que j’allais me confier à lui, que j’allais parler de mes activités. Il était là pour recueillir des informations et les rapporter aux parachutistes. Je m’étais tu sans révéler quoi que ce soit. Plus tard, ils m’ont fait changer de cellule. C’était quelques jours après. Là, dans cette nouvelle cellule, je m’étais rendu compte qu’elle était attenante à une autre cellule où était détenu Larbi Ben M’hidi.

Comment vous êtes-vous rendu compte de sa présence ?

Boutaleb recevait de sa famille des couffins de nourriture. Je m’étais permis de lui prendre une boîte de confiture pour la remettre à Ben M’hidi dans sa cellule …

Excusez-moi. Je vous demande dans quelles circonstances vous êtes vous rendu compte de la présence de Larbi Ben-M’hidi ?

J’avais vu auparavant Ben M’hidi dans sa cellule. La porte était ouverte, il y avait une sentinelle. C’était lorsque j’avais vu Ben M’hidi dans sa cellule que je m’étais permis de lui prendre une boîte de confiture. Dans sa cellule, j’ai vu que ses mains étaient menottées, ses pieds entravés. Il y avait dans cette cellule une chaise, une table et un lit de camp … Je lui ai remis la boîte tout en lui disant : « Tu ne me connais pas, je ne te connais pas. Laissemoi faire ». Nous nous étions mis d’accord, Ben M’hidi n’a jamais parlé de moi, et moi je n’ai jamais parlé de lui. C’est pour cela que nous n’avons jamais été confrontés … Les images filmées qui ont été montrées et qui continuent quelquefois à être montées dans les chaînes TV étaient destinées à préparer les esprits à mort. Il y avait l’ordre de tuer tous les responsables FLN arrêtés. Quelques jours après, les parachutistes m’ont placé dans une autre cellule où il y avait Bentchicou, Skander, Sifaoui, et Saber Cherif. Les parachutistes savaient bien ce qu’ils faisaient, car certainement parmi notre groupe, il y avait quelqu’un qui les renseignait. Ils m’ont mis avec le groupe car ils croyaient que j’allais m’épancher, parler avec mes compagnons. J’ai adopté une attitude de réserve. Je n’avais confiance en personne. Durant tous les jours passés avec ce groupe, je m’étais abstenu de parler … Les parachutistes n’ont pas su qui j’étais exactement. Je me faisais passer pour un bougre … J’ai même contesté le pseudonyme de Ahmida … Je subissais sans arrêt les tortures, je n’en pouvais plus. C’était le calvaire. Je ne pouvais plus supporter les tortures. Ils n’ont emmené chez un médecin. Au cours des soins, celui-ci s’est étalé en discussion avec moi. Il m’a interpellé sur notre combat, sur notre révolution. Le médecin prétendait que notre guerre d’indépendance était inspirée par Djamel Abdennacer. Je lui ai répliqué que je n’avais rien à faire avec Djamel Abdennacer et que notre pays était beaucoup plus tourné vers l’Occident que vers l’Orient. J’ai emprunté à Ferhat Abbas une phrase pour lui dire qu’il nous est plus facile de traverser la Méditerranée que le désert de Libye. Certainement que ce médecin a pensé que j’étais récupérable alors il a exigé d’Allaire de ne plus me torturer. Il l’a même prévenu qu’il ne me soignerait plus au cas où je serais torturé une nouvelle fois. Au retour, ils m’ont placé seul dans une cellule. Là, j’ai appris que j’étais corvéable, c’est-à-dire la mort. J’attendais la mort. Un jour ils ont mis avec moi deux personnes, soi-disant deux militants de Boufarik, pour me faire parler. Je leur ai dit que j’étais un simple citoyen sans dimension aucune que j’allais être tué pour rien, que j’allais laisser une femme et quatre enfants qui ne connaissaient même pas à Alger, j’avais laissé une consigne à Skander, à Sifaoui, pour faire part à Aïssat Idir, qui était au camp, que ma famille était seule. Mes compagnons Skander, Sifaoui, Bentchicou, Saber Cherif, et Bouayed, l’ophtalmologue devaient être transférés dans un camp. Je leur avais demandé de dire à Aïssat Idir, que j’a llais être exécuté. Je suis resté dans la cellule de la Scala jusqu’au jour où les parachutistes m’ont mis dans la cellule de Larbi Ben M’hidi. C’est le lieutenant Allaire qui m’a placé dans cette cellule tout en exigeant de moi que je lui remette les archives de l’Organisation. « Les archives sont en ta possession » m’at- il affirmé. Je ne sais pas qui le lui a révélé. « Je sais que tu as les archives. Sinon, ce soir tu y passeras » m’a laissé entendre Allaire. J’avais compris que j’étais sur le point d’être exécuté. Je me demandais qui a attiré leur attention sur les archives que je possédais. C’est vrai qu’en tant que responsable je disposais d’archives cachées dans différents lieux et entre autres dans l’appartement de Abdelmadjid Bentchicou. A vrai dire, à son arrestation, j’y ai retiré toutes les archives constituées de photos, de cachets, de documents, etc.

A quelle date a été arrêté Bentchicou ?

Une vingtaine de jours avant moi … J’ai compris que quelqu’un a parlé de ces archives que je n’étais pas décidé à fournir. Mourir pour mourir, il fallait mourir sans succomber. Au sein de l’OS, nous avions appris à résister. Nous étions formés pour ne pas céder en cas de tortures. Nous avions appris à avoir une attitude digne, une attitude de responsable qui ne doit jamais « donner » ses subalternes. Un militant a le droit de céder, mais un responsable, jamais.

Que savez-vous sur les circonstances de l’arrestation de Larbi Ben- M’hidi ?

Je n’étais pas présent lors de son arrestation. J’ai été arrêté après lui, le lendemain. D’après mon analyse, il a été arrêté par hasard. Les parachutistes étaient à la recherche de Benyoucef Benkhedda. C’est Benkhedda qu’ils recherchaient.

Pourquoi Benkhedda ?

Je vais vous expliquer. Benkhedda était le seul qui s’occupait des locations et des achats d’appartements pour permettre aux membres du CCE (Comité de coordination et d’exécution) d’avoir des refuges dans des quartiers européens. Benkhedda était en contact avec un agent immobilier qui travaillait à l’agence immobilière Zanetaci. Quelques jours avant la grève des huit jours, pour des raisons de sécurité Ben M’hidi avait quitté La Casbah. Quelques jours plus tard, Benkhedda lui a cédé son refuge. Parmi les membres du CCE qui étaient à Alger, Ben M’hidi était le seul à ne pas avoir son propre refuge. Je vous précise, par ailleurs, que chaque membre du CCE ignorait les adresses des refuges de ses compagnons. Je vous disais donc que Benkhedda avait cédé sa planque à Ben M’hidi. Elle se trouvait dans une ruelle pas très loin du quartier Debussy. Je n’ai connu l’adresse de ce refuge qu’après l’indépendance contrairement aux allégations de mes calomniateurs. Ben M’hidi s’y est installé. Hélas l’agent immobilier qui avait procuré les appartements à Benkhedda a été arrêté et atrocement torturé. Il a résisté jusqu’au jour où son frère, agent d’assurance, a été arrêté à son tour. Celui-ci était marié à une Européenne. Les tortionnaires ont exercé des pressions sur l’agent immobilier qui craignait que son frère et son épouse soient torturés devant lui. Il se faisait passer pour un simple comparse. Sous les tortures, il a révélé qu’il louait des appartements à Benkhedda pour ses amis européens mais dont il ignorait l’appartenance au FLN. Torture après torture, il a livré la liste des appartements récemment loués par Benkhedda. Les parachutistes se sont immédiatement rendus à ces appartements. Là, ils sont tombés nez à nez avec Larbi Ben M’hidi. Personnellement je disposais de trois refuges : le premier à Hussein-Dey, le deuxième à la place Hoche et le troisième était l’appartement de Abdelmadjid Bentchicou que les paras n’ont jamais connu. A mon arrestation, j’ai préféré leur donner mon adresse personnelle à la rue Bourlon, car je devais préserver les archives. Avant que Benkhedda ne cède son refuge à Ben M’hidi, nous avions une planque lors de la grève des huit jours à la rue Roosvelt. Nous étions quatre : Benkhedda, Ben M’hidi, Hachemi Hamoud et moi-même. C’était dans l’immeuble de Zahar Cherif. A la fin de la grève, chacun de nous a rejoint son refuge. Benkhedda s’est donc occupé de Ben M’hidi comme je vous disais. Hachemi Hamoud est venu avec moi à la rue Auber dans l’appartement de Bentchicou où je l’ai laissé quelques heures pour aller au centre-ville. A mon retour, il n’y avait personne dans l’appartement. J’ai trouvé déposée sur la table l’enveloppe contenant l’argent que j’avais remise à Bentchicou. J’étais étonné. Comme Bentchicou avait un dépôt de tabac près de son appartement, je m’y suis rendu dans l’espoir d’y trouver Hachemi Hamoud. Surprise. Là, j’ai vu Hachemi Hamoud, Bentchicou et d’autres ouvriers les mains en l’air, le dos au mur. Je suis retourné immédiatement à l’appartement pour prendre les archives, les photos, les cachets, etc. Je suis ensuite sorti quelques mètres plus loin, le quartier était infesté de policiers et de parachutistes. J’ai rencontré Belaïd Abdeslem avec lequel j’avais rendez-vous. D’un signe de la main je lui ai fait comprendre le danger. Il a rebroussé chemin. Plus loin, je l’ai informé de ce qui se passait au dépôt de Bentchicou.

Pourquoi aviez-vous rendez-vous avec Belaïd Abdeslem ?

Belaïd Abdeslem avait des activités militantes en France parmi les étudiants dont il s’occupait de leur rassemblement et gérait leurs activités. Il m’a envoyé plusieurs étudiants que j’ai intégrés dans notre organisation, parmi eux Ali Lakhdari, Belaïd… La Zone autonome d’Alger était la cheville ouvrière de la Révolution dans tous les domaines sans compter la présence à Alger du CEE. Par conséquent, j’avais de très nombreuses activités, j’avais besoin d’être secondé. Le CEE a fait appel à Belaïd Abdeslem pour me remplacer dans certaines activités. J’avais même commencé quelques passations avec lui. Entre autres, je lui ai confié Zahia Khelfellah qui travaillait à la radio, rue Hoche, où d’ailleurs elle a posé une bombe.

Comment avez-vous appris que Larbi Ben M’hidi avait été assassiné ?

J’étais dans une cellule en compagnie de Bentchicou, Sifaoui, Skander et Saber. Chaque fois que Larbi Ben M’hidi était entré dans sa cellule, je l’entendais marcher à cause du bruit de ses entraves. Les parachutistes l’ont fait sortir une fois pour le soumettre au fameux sérum de vérité, ils l’ont remis dans sa cellule vers 1h du matin. Puis, c’était mon tour. Une fois, en haut dans la villa, j’avais compris qu’ils l’avaient soumis à cette épreuve. Ils m’ont soumis à ce sérum pour vérifier si je ne leur avais pas menti. Nous connaissions l’astuce, il fallait se concentrer sur les questions posées auparavant (…). Mon retour à la cellule, ils avaient constaté une grande présence de policiers venus nous filmer. Les images ont été filmées peu après le sérum de vérité. Contrairement aux images, je n’ai jamais été côte à côte avec Ben M’hidi. Ben M’hidi se trouvait dans le couloir contre le mur, et moi j’étais contre l’autre mur, nous étions l’un en face de l’autre. J’ai souvenance que j’étais fatigué des tortures, je ne pouvais plus rester debout aussi je me suis affalé sur le sol. Ben M’hidi leur a lancé à la figure : « Pourquoi l’avez-vous réduit à un état inhumain… Rappelezvous de la tanée que vous nous avez donnée au Djorf…. » Après la séance de caméra, ils m’ont fait descendre à la cellule, Ben M’hidi était derrière moi. Le lendemain ou le surlendemain, j’ai relevé que la villa était devenue un tribunal. Ben M’hidi a été extrait de sa cellule et emmené à l’étage supérieur où il y avait Bigeard. Nous entendions des cris, des propos très forts. Les sentinelles nous avaient dit qu’il y avait là Massu, Bigeard et Max Lejeune. J’ai déduit qu’il s’agissait d’une cour martiale clandestine venue juger Ben M’hidi. Je précise qu’on avait demandé à Ben M’hidi de rencontrer Lacoste. Ben M’hidi avait refusé. Devant leur insistance, Ben M’hidi leur a dit : « Si vous m’amenez de force, je n’ai pas le choix. De mon propre gré, je n’ai pas à voir Lacoste, parce que dans notre éducation, il ne faut jamais rencontrer l’ennemi seul. Il faut au moins être deux. »

Qui vous a rapporté ces propos ?

Ben M’hidi lui-même. Durant la nuit, il a été ramené dans sa sellule. Le lendemain, Ben M’hidi a été pris, je ne sais pas où. C’était l’après-midi. Deux ou trois heures après, le lieutenant Allaire a fait irruption dans la cellule où il y avait avec moi Saber, Bentchicou, Sifaoui et Skander. Allaire était en tenue de combat, le pistolet à la hanche. Il était consterné, ému, pas du tout dans son assiette. Il s’est adressé à moi en ces termes : « Ahmida, avez-vous connu Ben M’hidi ? » J’ai répondu par la négative. Alors il a insisté ainsi : « Et autrefois, autrefois ? » « C’est possible », ai-je rétorqué. « Quand ? Quand ? », m’a-t-il demandé. « Dans un camp lors d’un jamborée peut-être, en 1944 à Tlemcen », ai-je répondu. Puis, il m’a remis une montre de la part de Ben M’hidi. J’ai feint l’ignorant. Allaire m’a répondu ainsi : « Il paraît que cela ne lui sert plus à rien. » Evidemment j’avais compris mais je faisais l’ignorant. Mais j’ignorais le sort de Ben M’hidi… Pour moi, il a été fusillé. Pourquoi ? Parce que la consternation d’Allaire voulait tout dire. Il s’est même affalé par terre. Il était très touché. Pour moi, c’est lui qui a donné le coup de grâce en tirant sur la tête de Ben M’hidi. D’ailleurs plus tard on a parlé d’impacts de balles à sa tête et sur son corps. Pour moi, Ben M’hidi a été fusillé (…)

Dans ces circonstances, Aussaresses a menti dans son ouvrage ?

Pour moi Aussaresses était à la recherche d’un scoop. Jamais je n’admettrais que Ben M’hidi a été pendu. De même je refute toute allégation selon laquelle Ben M’hidi a été scalpé, torturé, étranglé ou pendu. Ben M’hidi est un homme de la révolution qui a connu les honneurs des armes présentés par Bigeard. C’était l’homme de la révolution qui aurait pu se trouver à la table de négociations.

Étiez-vous présent au moment où Bigeard lui a fait rendre les honneurs ?

Je n’étais pas un témoin visuel. Je dis que Ben M’hidi a été pris de sa cellule, qu’il a été amené je ne sais où. Je sais que Allaire est venu, qu’il lui a présenté les armes puisque c’est lui-même qui en a parlé.

Dernière modification par Moudjahed (21-04-2011 10:28:)


Lorsque nous serons libres, il se passera des choses terribles…….Oui j’aimerais mourir au combat avant la fin ….
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Moudjahed
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Re : L’arrestation et l’assassinat de Larbi Ben M’hidi.

MENSONGES ET CALOMNIES D’UN TORTIONNAIRE DEVENU GÉNÉRAL DE L’ARMÉE FRANÇAISE
Vérités sur l’arrestation de Larbi Ben M’hidi (II)

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Nous publions la deuxième partie des bonnes feuilles de Mensonges et calomnies d’un tortionnaire devenu général de l’armée française de notre confrère d’El Moudjahid Mouloud Benmohamed, qui évoque les circonstances de l’arrestation du martyr Larbi Ben M’hidi d’après plusieurs récits et témoignages.
L’auteur a rencontré l’ex-lieutenant-colonel Marcel Bigeard, chef du 3e régiment de parachutistes coloniaux et ex-directeur de l’école contre-guérilla de l’ex-Philippeville (Skikda), qui soutient n’avoir jamais torturé en Algérie malgré les déclarations de son ex-chef le général Massu (décédé) et les témoignages de nombreux militants rescapés. Ni regrets ni remords, Bigeard se fait le défenseur des pieds-noirs, use et abuse d’un sentimentalisme béat. Son livre Crier ma vérité est un soutien de plus à son acolyte de général Maurice Schmitt qui, d’après de nombreux témoignages, a dirigé les tortures à l’ex-école Sarrouy (Casbah). Dans cet entretien réalisé en 2002, toujours d’actualité, Bigeard se dérobe à chaque fois sur les questions relatives à l’histoire et va jusqu’à affirmer toute honte bue, sans scrupules, que « l’on ne meurt pas de la gégène ». Avec l’aimable autorisation des éditions Afic et de notre confrère nous proposons cet entretien à la lecture.
GENERAL MARCEL BIGEARD (CHEF DU 3e RPC EN ALGERIE 1955-1960)

Ni regrets, ni remords

L’effet rétroviseur. Au ralenti. Je revois Bigeard au quartier de ma naissance, à la Scala en montant vers El Biar. Comme si c’était hier : mon grand-père qui me tire par la main pour vite traverser la route afin de ne pas marcher sur le même trottoir que le chef du 3e régiment de parachutistes coloniaux. Même qu’à l’époque gare à celui qui osait rôder près de la villa-restaurant de Madame Venys située à quelques mètres de l’ex-terrain de jeu de boules sur lequel, après l’indépendance, la belle mosquée de la Scala qui domine majestueusement une partie de la baie d’Alger. A trois reprises, la cellule FLN locale dirigée par Rachid Akrour sous les ordres de Lyès Henni, chef militaire d’une des zones de la Zone autonome d’Alger et secondé par les frères martyrs Mizir a failli « avoir » Bigeard (qui me confiera lui-même qu’il ignorait jusqu’à notre rencontre l’opération montée contre lui…). Lorsque ce dernier sortait de sa résidence sise en plein virage de la Scala (aujourd’hui c’est la demeure des Yalaoui) pour rejoindre un de ses PC (c’est là qu’ont été détenus les Larbi Ben- M’hidi, Abdelmadjid Bentchicou, Omar Sifaoui, Brahim Chergui…), situé en face de l’école de filles de Fort-l’empereur, plus bas de la station d’essence, près de la demeure des Aïd, donc lorsque Bigeard empruntait les quelque 500 mètres qui le séparaient de son plus fameux PC, tous les militaires de son régiment attablés au « Casablanca » s’empressaient pour rendre ostensiblement le salut militaire [...], Là, dans cette villa, le lieutenant-colonel Marcel Bigeard, recevait chaque jour ses officiers et chefs de compagnie pour « faire le point en matière de renseignements ». Le lieutenant Allaire (qui a procédé personnellement à l’arrestation de Larbi Ben-M’hidi), les lieutenants Schmitt, Fleutiot, terribles tortionnaires, les capitaines Chabannes et Léger, et autres tristement célèbres Jean Luc de la Bourdanay y concoctaient leur plan de démantèlement de la ZAA, y confrontaient de jour et de nuit les renseignements acquis à coups de gégène et d’électricité, y recevaient les plus hautes autorités civiles et militaires de la France coloniale. Un lieu historique qu’on aurait dû préserver en musée pour que les futures générations sachent ce qu’a été la guerre d’Algérie à Alger. Hélas, on piétine la mémoire, l’engagement, le sacrifice des artisans de l’indépendance, on piétine dans l’indifférence. Evident que les Ben-M’hidi dérangent même par leur mort. Les lieux aujourd’hui sont transformés en locaux commerciaux (!). Derrière un arbre, près de l’arrêt de bus, une modeste stèle, anonyme pour le passager, évoque la détention de notre héros national, Larbi Ben-M’hidi, qui avait été détenu dès le 23 février 1957. « Dans l’anonymat total », me dira plus tard, l’exparachutiste Raymond Cloarec qui cherchera l’apaisement en acceptant de m’accorder une interview dans laquelle il se confesse en révélant avoir « tué 73 Algériens » (lire interview en annexes). Je parcours quelques pages de ce Crier ma vérité, le dernier ouvrage de Bigeard dont la maison d’édition parisienne m’a filé les coordonnées téléphoniques. – D’accord. Je vous reçois. Mardi à partir de 10 heures. Je vous invite à ma table. Oui, oui, on discutera de tout ce que vous voulez… me répondait, trois jours auparavant, Bigeard, « le militaire le plus décoré de France ». La gêne m’habite. Déjeuner à la table d’un tortionnaire qui n’a jamais eu le courage de reconnaître les tortures qu’il a ordonnées, dirigées ou approuvées. « J’ai vu Bigeard torturer », avait déclaré, le général Massu, commandant de la 10e Division de parachutistes. « A son âge, Massu ne savait plus ce qu’il disait. Un journaliste habile pouvait tout lui faire dire… », rétorquera tout à l’heure Bigeard en guerre, cette fois, contre les journalistes, les communistes et le président Chirac. Avec une forme éblouissante (« footing tous les matins ») malgré son âge personne ne peut s’avancer à soutenir qu’il est atteint de sénilité. Embarrassé aussi parce que je ne sais plus comment lui dire : Monsieur Bigeard ? C’est plus simple. Mon général ? Impossible d’être neutre face au chef du 3e RPC. Régiment qui a pratiqué systématiquement la torture à Alger. Il en était le commandant donc il ne pouvait pas ignorer. Les rescapés sont formels. Des dizaines de ses victimes apportent des témoignages précis, sans fioritures, avec des détails forts embarrassants. « Quant à Bigeard, j’ai pu observer, comme jeune officier des sections administratives spéciales — SAS — sur le territoire même du Sud oranais où il a sévi, combien ses méthodes brutales et inutiles avaient fait école », confiait le père Alain Maillard de la Morandais ( Le Monde du 24 juin 2002). Impossible de donner du « Mon général » à celui qui tente de masquer son passé par de belles phrases à l’égard de Larbi Ben-M’hidi dont il souhaite rendre hommage à Alger ; à ce général qui n’a pas le courage de regarder son passé, qui n’ose pas reconnaître la torture généralisée sous son commandement et qui avoue avoir obéi au doigt et à l’œil au pouvoir politique … Douloureux dilemme pour celui qui a été résistant pour son pays, et qui deviendra tortionnaire, de résistants algériens. Plus grave même : « J’ai fait disparaître des résistants morts sous les tortures à l’école Sarrouy », révélera plus tard Raymond Cloarec (lire interview en annexes) Bigeard ne pouvait pas ne pas savoir. Aujourd’hui encore, celui qui a été secrétaire d’Etat à la défense sous le règne du président Valery Giscard d’Estaing fait dans la dissimulation et cultive le mensonge… D’ailleurs, il le prouvera lorsqu’il prendra fait et cause pour son poulain de Maurice Schmitt qui le devancera au seul titre que Bigeard n’a pas eu : chef d’étatmajor des armées françaises. Cloarec n’aura pas tort en me soulignant que « ces gens-là l’esprit de corps l’emporte toujours » [...]. — Je ne pourrais pas vous envoyer mon aide de camp pour vous chercher. Prenez le premier taxi et demandez qu’on vous amène chez moi. Tout le monde connaît ma maison, m’indique Bigeard avec un ton qui invite à l’amitié. Arrivée à la gare de Toul en ce 1er octobre 2002. Quelques voyageurs descendent. Toul est un petit village du centre-ouest de France. Il est situé près de Nancy, la première grande ville. Au bout du couloir de sortie, un militaire qui dévisage les passagers. Je ne crois pas un instant qu’il est là pour moi. Nous nous fixons du regard puis il m’aborde : « Pardon. Venez-vous pour rencontrer le général Bigeard ? » Interloqué, j’hésite un instant avant de lui répondre non sans préciser que son général m’avait souligné que personne ne viendrait m’attendre. « J’ai préféré différer ma permission de quelques heures. C’est à sa demande. On y va… » Moins de deux minutes j’arrive chez l’ex-chef du 3e RPC qui a à son actif des milliers de victimes algériennes, des torturés, des disparus, des blessés, de tout âge, des deux sexes. Ah si Hachemi Hamoud, Ourida Meddad, Berrekia, et autres victimes pouvaient raconter leurs supplices ! Il n’est pas seul. Une brochette de militaires de réserve, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas vraiment en retraite puisque l’armée a toujours besoin d’eux. Elle peut leur faire appel n’importe quand. N’a-t-on pas su qu’Aussaresses — commandant « O » durant la « bataille d’Alger » — est allé enseigner, il n’y a pas si longtemps, le contre-terrorisme aux militaires US. Une dizaine d’ex-paras. Bigeard me les présente. Impossible de retenir leurs noms. Ni sourire ni moue. Je sens qu’ils se maîtrisent à cause de Bigeard — leur chef de toujours — qui a certainement donné le mot. Chez ces gens-là, la haine est éternelle. Pour preuve, les déclarations du général Schmitt au cours de ses deux procès. Ils se retirent. Gaby, l’épouse de Marcel Bigeard, apporte des boissons. Le sourire toujours accroché à ses lèvres surtout lorsqu’elle évoque Alger et « la rue Michelet où nous allions prendre souvent le thé »… [...] Bigeard m’invite à visiter sa demeure. Très rustique. Très simple aussi. « Je n’ai jamais été un bourgeois. C’est la maison de mon père. J’y ai vécu très simplement et je me suis habitué aux choses simples de la vie. Cela m’a permis de résister à la détention au Viet-Nam… » Bigeard est très volubile sauf sur les choses essentielles ; alors il adopte l’attitude de l’hérisson qui se recroqueville et « s’hérisse ». D’abord, le rez-de-chaussée, et la cave où sont soigneusement déposés des dizaines d’ouvrages. Tous de sa plume. S’il est le militaire le plus décoré de France, il est certainement aussi le plus prolifique. Treize livres écrits ! Sans rien lui demander il m’en offrira deux : Crier ma vérité avec dédicace et De la brousse à la jungle, la brousse étant la guerre au Viet-Nam avant celle d’Algérie, et la jungle son passage dans le champ politique lorsqu’il avait assumé les charges de secrétaire d’Etat à la défense [...]. Un seul portrait dans son bureau où je réalise l’interview. Celui du sergentchef Sentenac, mort le 21 novembre 1957, sur l’erg occidental près de Timimoun. Lorsque Bigeard l’évoquera, cela sera son unique moment d’émotion. Des larmes qui ruisseleront le long des sillons de son visage. Gaby viendra à la rescousse. Alors, il se ressaisira en faisant l’éloge de celui qui sera abattu par une katiba de l’ALN : « C’était un grand soldat. Il s’était évadé du camp de Dien Bien Phu où il était prisonnier. Seul, durant deux mois, il a traversé des montagnes. Il avait mangé du rat pour survivre… Il a fait la guerre d’Algérie. Plusieurs fois blessé, plusieurs fois décoré, plusieurs fois cité. Des médailles. Il est mort près de Timimoun… J’étais dans mon hélicoptère, je suis descendu pour le secourir. C’était trop tard. Une guerre qui n’a servi à rien. » Si. Elle a servi à libérer l’Algérie lui répondais-je. Un long regard… Bigeard met sa carapace. A partir de cet instant, je décide de ne plus l’interrompre, de ne pas le contredire. D’ailleurs, c’est une interview et non un entretien. Il faut le laisser parler, le lecteur jugera. Ses hésitations, ses silences, ses retranchements, ses vives réactions que son air jovial n’arrive pas à combler sont l’expression d’un refus, celui de dire la vérité. Bruno — son pseudonyme de guerre — est demeuré Bruno. Au service de sa patrie la France. Cette fois et comme toujours pour la couvrir. La France coloniale, ce n’est pas demain que le général Bigeard empruntera le discours de la vérité. Défendre le colonialisme, justifier ses exactions, ses méfaits, ses horreurs, c’est son credo. Pour preuve, le canon de Madagascar qui orne son jardin. Il acceptera que je le prenne en photo juste à côté. Comme s’il voulait dire qu’il reste l’un des défenseurs de la mémoire coloniale. « Pour être fidèle à la France », se justifiera-t-il. Nous entrons dans son antre — son bureau — que déjà il parle d’Algérie. Alors actuellement le bilan en Algérie … L’islamisme, l’insécurité. Des gens qui meurent d’une façon violente. Pays merveilleux que j’aime. Si c’était tranquille, j’aurais essayé de louer un petit truc làbas, voyez-vous ce que je veux dire… Bon. Nous, ce n’est pas brillant non plus. Il n’y a plus de valeurs. On ne respecte plus les parents, on ne respecte plus l’enseignement voyez-vous. Tout est à reprendre. Nous avons des politiques pour lesquels seul compte leur carrière. Voyez-vous ce que je veux dire ? La France passe après… De Gaulle, c’était un politique mais c’était d’abord la France avant sa carrière. Il est resté à deux étoiles, il est mort à Colombey-lesdeux- Eglises en jouant beaucoup aux cartes. De Gaulle n’a profité de rien. Moi je n’ai pas un samedi, je n’ai pas un dimanche, je n’a pas un jour de vacances. Voilà le courrier d’hier [NDA : il me montre une vingtaine de lettres de différents formats envoyées de différents départements français] je n’arrête jamais. Sans compter les visites, je suis complètement crevé. J’espère crever debout… [NDA il se lève pour prendre du dessus d'un meuble quelques chemises cartonnées et il lit :] Louisette Ighilahriz [puis il met le dossier à part avant de poursuivre :] Marcel Bigeard : né le 14 février 1916 à Toul… [NDA ; il lit son curriculum vitae de sa propre initiative]… octobre 1938 : caporal de réserve… 1939 : sergent [...] vingt-cinq citations. Une dizaine de décorations étrangères… [NDA : la lecture n'est d'aucune utilité pour moi. Pourquoi se conduit-il ainsi ? Je ne peux même plus placer une question. Veut-il m'impressionner ? Tente-t-il de me décourager à lui poser des questions embarrassantes ?] Dix ans d’Indochine, six ans d’Algérie… Treize livres. Il faut faire tout cela. [NDA : il prend deux de ses ouvrages, me demande d'épeler mes nom et prénom et écrit une dédicace à haute voix : ] un vrai, du solide dont je suis et serai fier [NDA : Bigeard fier de moi ?!!! Je viens à peine de le connaître ! Que veut-il exactement ? Il me demande mes coordonnées à Alger puis il me questionne : ] Quelle est l’ambiance à Alger ? Il y a une amélioration de la situation… Cela commence à se calmer… Grâce à l’armée, [NDA : il s'arrête d'écrire la dédicace, lève sa tête et me fixe quelques instants... Il revient à ses livres :] Dans ces livres je parle de l’Algérie d’hier et d’aujourd’hui. Je reprends les attaques contre moi… Il y a Ben M’hidi d’avant, il y a Ben M’hidi d’aujourd’hui… Il y a l’islamisme, la violence, l’éducation. [NDA : De quoi se mêle-t-il ? Je préfère ne pas l'interrompre]… Où va la France ? Il faut œuvrer pour rapprocher les deux pays. Raconter des salades sur Pierre et Paul, c’est du temps perdu… [NDA : long silence le temps qu'il lit le titre d'un autre de ses ouvrages : ] De la brousse à la jungle ; la brousse, c’est la guerre ; la jungle, c’est le monde politique. J’ai eu la chance d’être ministre, d’être 10 ans député … C’est un milieu que je connais bien… C’est pareil chez vous… Dans l’armée on se fait tuer… Ceux qui se sont battus dans les maquis, il n’y en a pas un qui a eu le pouvoir. Ils sont éliminés. Bon. C’est toujours ainsi, la guerre profite aux hommes qui ne l’ont pas fait. Je lis la presse algérienne qui écrit qu’il y a des dizaines de milliers de faux moudjahidine. Chez nous, il y a de faux-résistants [...] NDA : Bigeard tente de détourner l’objet de l’entretien] Ça c’est ma carrière. Ce n’est pas du bidon. [NDA : il lit une lettre qu’il a adressée à De Gaulle en 1959. Trop long… Je suis obligé de l’interrompre. J’entame l’entretien [NDA : lire annexe 5] Bigeard versera tantôt dans le sentimentalisme, tantôt dans la critique des dirigeants algériens. Le sentimentalisme pour m’amadouer, comme pour m’inciter à ne pas l’indisposer par des questions gênantes. La critique comme pour dire que le colonialisme, les pieds-noirs étaient une bonne chose pour l’Algérie. Démarche analogue à celle des députés français qui ont le 23 février 2005, approuvé des deux mains que le colonialisme avait permis la civilisation de l’Algérie entre autres. Il s’agit plutôt de syphilisation… Tout au long de l’entretien, s’il n’est pas vulgaire dans ses propos, il n’exprime aucun regret, aucun remord. « Je n’ai pas torturé », allègre-t-il. « La gégène, on n’en meurt pas », argue-t-il sans aucun scrupule. Il se déclare « ami de Larbi Ben M’hidi » mais il continue à torturer ses fils et petits-fils en adoptant les contrevérités et les mensonges pour sa défense [...]. (A suivre)

Dernière modification par Moudjahed (21-04-2011 10:27:)


Lorsque nous serons libres, il se passera des choses terribles…….Oui j’aimerais mourir au combat avant la fin ….
« Larbi Ben mhidi »

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#3 21-04-2011 10:13:

Moudjahed
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Re : L’arrestation et l’assassinat de Larbi Ben M’hidi.

INTERVIEW DE BIGEARD
Vérités sur l’arrestation de Larbi Ben M’hidi

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* Une première question : Que pensez- vous de la guerre d’Algérie ?

Je l’ai écrit dans tous mes ouvrages.

Ce n’est pas tout le monde qui les a lus. Puis peut-être que votre point de vue a changé…

Non, non ce n’est pas la peine de revenir là-dessus, c’est écrit dans tous mes livres… Je pense qu’un militaire exécute, le militaire va là où on se bat. Cela ne l’empêche pas de penser. J’estime qu’on avait donné l’indépendance au Maroc et à la Tunisie après avoir été mis à la porte en Indochine. Ce n’était pas de ma faute mais nous avons abandonné l’Indochine pour laquelle j’avais consacré 10 ans. Alors que faisions-nous en Algérie ? Il fallait faire quelque chose. Je l’ai déjà dit : il fallait progressivement foutre le camp. (NDA : Ce sont les propos exacts de Bigeard sans correction ou altération) en leur donnant le pouvoir. (NDA : Bigeard parle des Algériens). D’un autre côté, il ne fallait pas aller trop vite. Voyez ce que cela a donné. Ce n’est pas brillant aujourd’hui l’Algérie. (NDA : tiens tiens. Bigeard devient le défenseur des Algériens !!!). Pourtant, il y a quarante ans que la guerre est terminée. Nous aurions pu former des cadres, les mettre en place puis foutre le camp. Cela aurait été parfait. Les piedsnoirs ont fait ce pays quand même. Il y en a qui l’aiment. Il ne fallait pas aller trop vite. On pouvait garder les pieds-noirs qui avaient une valeur, qui avaient fait beaucoup …

Mais les pieds-noirs ont choisi de partir d’Algérie.

Non. Ils se faisaient trucider les uns après les autres (NDA : Contrevérité. Mais il est préférable de ne pas le contredire pour le laisser s’exprimer sans retenue). Je crois que cela s’est fait en dépit du bon sens. Des hommes politiques qui ne pensaient pas, des militaires qui exécutaient des ordres sans savoir où ils allaient. Cela ne m’empêchait pas de dire ce que je pensais. C’est pour cela que De Gaule est venu me voir le premier. Il a abandonné l’Algérie. C’était dur pour lui parce qu’il avait dit « Algérie française ». De Gaule a été pris au dépourvu. Ce n’était pas facile pour lui… Il faut reconnaître que si cela avait été autrement, cela serait mieux en Algérie.

Vous ne répondez pas à ma question qui se rapporte à la guerre d’Algérie ?

C’est une guerre comme toutes les guerres. De la guerre de 1914-18, de la guerre de 1939-45, de la guerre d’Indochine. C’était une guerre où le militaire y allait.

En 1939-45, vous étiez dans une guerre pour libérer la France. Mais en Algérie, vous étiez à l’autre bord, vous défendiez la France autrement.

C’était l’Algérie française. De Gaule l’avait dit. Tout le monde le criait. L’Algérie faisait partie de la France. J’y défendais la France. Mais quelques années après je disais qu’il fallait traiter avec les musulmans et les mettre en place. Écoutez, je ne supporte plus les palabres. Cela dure depuis 42 ans. Il faut aller de l’avant. La France est dans la m… parce qu’il n’y a plus d’autorité. Et vous, vous êtes dans la super m… aussi. J’ai des photos d’Alger. ce n’est pas brillant… Tous les jours des gens qui se font couper à coups de hache, des familles décimées. Il ne faut pas raconter des trucs…

Vous venez de publier votre ouvrage « Crier ma vérité », dans …

Je n’ai pas fini de crier ma vérité. Jusqu’à mon dernier souffle. Je me souviens de tous ceux qui sont morts sans rien demander, qui sont morts pour rien. Je défends tous ces gens. Il faut mourir en étant conscient avec sa conscience. Je plains ceux qui ont fait des vacheries parce qu’au moment de leur mort, ils vont se poser des questions. Mais moi je partirai tranquille. Si je crève demain … Je ne veux pas aller trop loin pour ne pas être sur une poucette. De Gaule est mort à 80 ans, Miterrand aussi, ils ont eu beaucoup de veine de ne pas aller plus loin. Imaginez De Gaule qu’on pousse sur une petite charrette ! Non. Moi j’ai déjà 6 ans de trop. J’ai 86 ans… Valait mieux partir à 80 ans. Moi je pars tranquille. Demain. Tout de suite. Je n’ai pas de problème.

Et votre conscience ?

La conscience c’est ce qui compte. J’ai vécu pour mes types, l’amour de la patrie. Je n’ai profité de rien. J’ai vécu jusqu’à 20 ans dans une petite baraque de mon père, avec les WC au fond du jardin. Il faut voir ce que j’ai connu. Cela m’a permis en captivité chez les Viets de dominer le problème (…) 8000 morts sur 11000 militaires en 4 mois en Indochine et moi …

Vous dites « partir tranquille ». Et les tortures en Algérie. De nombreuses personnes vous accusent.

Non. Non. Non. Pas en France, c’est fini. Ils ont compris.

Si. Massu, Aussaresses, des rescapés algériens.

Non. Non. Ne revenez pas sur la torture. C’est un mot qui me fait mal. Cela ne veut plus rien dire de parler de cela. La torture, c’était de l’autre côté bien plus que chez nous. J’ai vu 20 appelés tombés dans une embuscade, leurs corps mutilés. J’ai vu … j’ai vu… Non. Non. Ne parlez pas de cela parce que c’est beaucoup plus grave de l’autre côté… Mieux vaut ne pas en parler. Moi, j’ai fait un travail propre en disant à mes hommes « soyez honnêtes. Soyez humains. Interrogez les vrais coupables ». A un moment, il fallait trouver les bombes. Ce n’est pas moi qui l’ai demandé. C’est le pouvoir qui nous a demandé qu’il fallait trouver les bombes. J’en ai trouvé 87. Ben M’hidi avait dit que la bataille d’Alger allait être le Dien Bien Phu de l’armée française. Si on n’avait pas trouvé ces bombes, tout aurait sauté. Autant d’Algériens que de Français.

C’est Ben M’hidi qui vous a affirmé cela ?

Oui. J’ai eu de longues conversations avec lui. Il était devenu un ami.

Justement Monsieur Bigeard…

Non. Je ne veux rentrer là-dedans. Cela ne m’intéresse pas que vous me parliez de la torture. Moi je veux parler de la France et de l’Algérie. (NDA : Il est évident qu’il est disposé à interrompre l’entretien). Vous évoquez Ben M’hidi. Dans quelles circonstances a-t-il été arrêté ? C’est dans tous mes ouvrages. Nous avions un renseignement selon lequel un responsable FLN était réfugié dans un appartement. En fait, nous nous sommes retrouvés en face de Ben M’hidi. Les militaires étaient surpris. Ils m’amènent Ben M’hidi. Il avait les mains menottées, la corde autour de ses pieds. J’ai vu la gueule du gars qui était pour me plaire. Je lui ai dit que j’étais disposé à lui enlever les menottes et la corde à condition qu’il me donne sa parole de ne pas s’évader. Je lui ai promis qu’il serait libre dans mon PC … Ben M’hidi m’a répondu que si jamais je faisais cela, il s’évaderait par la fenêtre. C’était un sacré type. Tous les jours nous discutions de l’Algérie nouvelle. Je lui disais qu’il ne fallait pas aller trop vite, que les pieds-noirs avaient construit vos villes, que vous n’étiez pas capables de faire autant. C’est vrai les pieds-noirs avaient bossé. Il m’écoutait (…). Je regrette qu’il ne soit pas vivant. Au bout d’un certain temps, le commandement disait « Bigeard devient fellagha ». Je devais passer Ben M’hidi au commandement 24h ou 48 heures après. Je l’ai gardé 15 jours. Aussaresses est venu le prendre. C’était l’homme chargé des basses œuvres. Je ne pensais jamais que cela serait ainsi. D’après ce que j’ai su après, Aussaresses l’a pendu dans une ferme puis après il l’a remis dans sa cellule comme s’il s’y était pendu. C’est écrit par Aussaresses dans son livre.. Aussaresses a fait beaucoup de tort. Il était chargé des basses œuvres. Il en fallait peut-être mais il fallait des types spéciaux. Vous ne pourriez pas tirer sur un type sans arme. Moi non plus. Tandis que Aussaresses, c’est autre chose. Quelqu’un lui demandait si lorsqu’il devait tuer douze gars, il leur tirait par derrière, Aussaresses répondait : « Non. Je leur tire de face »… Quand on fait un tel boulot, on ferme sa g… Ben M’hidi et moi nous nous voyions souvent au PC. De part et d’autre, il y avait beaucoup d’estime. Je vous assure que je voudrais que Ben M’hidi soit là… Cela changerait tout.

Est-ce que Ben M’hidi a été torturé ?

Par nous, absolument pas. A mon PC personne ne l’a touché.

Et dans d’autres lieux ?

Tant qu’il a été à mon PC, il n’a pas été touché… J’ai reçu l’ordre de le passer au commandement.

Qui vous a donné l’ordre ?

C’était la Division. Ils m’ont dit « Bigeard que faites-vous avec Ben M’hidi. Vous devenez fellagha ou quoi. On va le prendre à telle date ».

C’était Massu qui vous avait donné l’ordre ?

Il y avait Godard, il y avait un tas de colonels qui étaient autour de Massu. Ils s’inquiétaient vraiment. J’étais en plus jalousé.

Pourquoi jalousé ?

Parce que Bigeard gagnait toujours. J’ai trouvé Ben M’hidi, j’ai trouvé les bombes ; au djebel, le foutais 100 FLN en l’air alors que j’avais un seul blessé parmi mes gars. Pour…

Ben M’hidi a-t-il été torturé après qu’il ait été pris de votre PC ?

Je n’en sais rien. Je n’en sais rien. ce que j’ai su est écrit dans le livre d’Aussaresses. pas plus.

Dans votre ouvrage vous affirmez qu’un peloton lui a rendu les honneurs au moment où il quittait votre PC de la Scala ?

Oui, vous pouvez voir Allaire. Il vous en parlera mieux que moi.

Je n’ai pas ses coordonnées. Pourriez-vous… ?

D’accord, mais je ne veux pas rentrer là-dedans. Ce n’est pas cela qui m’intéresse. Je veux faire une Algérie et une France qui se tiennent la main dans la main (Nda : Bigeard lève le ton. Il s’offusque, s’emporte et lance : « Je ne veux plus entendre parler de tortures parce que moi je n’ai torturé personne.

Mais nous parlons de Ben M’hidi…

Il y avait le contact entre nous. Je vous dis ceci : « Si je rassemblais les vrais fellagas qui se sont battus contre moi, ils me porteraient en triomphe. Moi, je les respectais, dans mes comptes-rendus, j’écrivais qu’ils s’étaient bien battus. Si j’avais pu leur donner une décoration, je l’aurais fait. Vous ne pouvez pas comprendre cela parce que vous étiez jeune pour faire la guerre. C’est tant mieux pour vous. Plus les fellagas au maquis se battaient, plus je disais bravo. Je n’aurais jamais été Bigeard si j’avais été autre chose que cela.

Ne pensez-vous pas que Ben M’hidi a été assassiné parce qu’il était un irréductible, un pur dont il fallait se débarrasser car il n’acceptait pas de marchander l’indépendance et ‘l’avenir de l’Algérie ?

Il savait ce qu’il voulait. Il voulait l’indépendance de l’Algérie pour laquelle il se battait. Il en est mort d’ailleurs. Pour lui, c’était net ; une Algérie algérienne.

Vous disiez tout à l’heure que vous avez l’esprit tranquille. Si vous deviez témoigner face à l’Histoire que diriez vous ?

J’ai été un commandant sorti des rangs. J’ai été sergent, sergent-chef, adjudant, adjudant-chef, sous-lieutenant, lieutenant,… le plus décoré de France. J’exécutais les ordres, j’étais fier de mes hommes. je gagnais car un militaire est fait pour gagner. Et Bigeard gagnait en Algérie. Demandez-le au FLN… Tout le monde ne gagnait pas en Algérie contre le FLN. Il y a des Français qui ont pris de belles branlées.

Récemment, Massu déclarait qu’il vous avait vu torturer…

Ne revenez pas là-dessus, je vous dis, tout cela est faux. Massu m’a téléphoné l’autre jour en me disant : « Bigeard, je vous ai aimé dès que je vous ai vu en 1942 à Meucon ». A 94 ans, Massu a perdu complètement les pédales. Un journaliste habile lui fait dire ce qu’il veut. Mais pas avec Bigeard ; vous ne me ferez pas dire ce que je ne veux pas dire… Parlons du rapprochement c’est mieux.

Comment voyez-vous ce rapprochement ?

42 ans après, je ne dis pas que l’on a besoin l’un de l’autre. Mais ils ont plus besoin de nous que l’on a besoin d’eux. Il n’y a qu’à voir tous les Algériens qui viennent en France. L’Algérie est un pays où il y a beaucoup de chômage, il y en a aussi chez nous. C’est un pays où l’on ne mange pas à sa faim. C’est un pays qui périclite au lieu de progresser. L’Algérie a besoin d’aide. Bon sang, la France ne peut plus rien faire en Algérie. La France, il faut d’abord qu’elle se refasse. Ceci étant, si on avait des frères algériens, ce serait beaucoup mieux que des ennemis (…)

Comment avez-vous procédé pour démanteler la ZAA ?

Lorsqu’on m’a demandé cela, j’ai répondu que j’étais pas flic. Les djebels, les bandes, la nature, d’accord mais là, ce n’était pas notre boulot. Mais c’était un ordre… Bon, on démarre avec un colleur d’affiche auquel on demande qui est son chef. Cela était dur. Il fallait trouver les bombes. Lorsqu’on était sûr que celui-ci savait où les bombes étaient, alors il fallait l’interroger. On ne lui coupait pas les oreilles, on le lui crevait pas un œil (Nda : évidemment pour ne pas laisser de traces, Bigeard et ses tortionnaires préféraient que le supplice meurt sous les tortures comme le confirme Raymond Cloarec. C’était le cas pour des centaines de suspects…), on ne lui coupait pas une jambe. On l’interrogeait sérieusement. Il y a eu ce qu’on appelle la gégène, on n’en meurt pas (Nda : comme on le constate il était utile de ne pas interrompre Bigeard égal à lui-même). Massu se l’est essayé sur luimême. Moi non. Mais jamais un type n’ a été tué chez moi (Nda !!!). Il y a eu des interrogatoires sérieux qui ont pu éviter des quantités de morts chez nous comme chez vous… Avec 87 bombes, on pouvait foutre une ville en l’air.

En page 74 de votre ouvrage, vous soutenez qu’ »il faut tout faire pour savoir où elles doivent exploser »… Que voulait dire « tout faire » ?

Tout faire, cela signifie des interrogatoires sérieux… Vous revenez là-dessus encore…. Vous m’emm… Non, non. Je dis interrogatoires poussés, mais ce n’est pas comme le FLN qui ouvrait les ventres… Ce n’était pas cela… Il fallait amener psychologiquement le type à parlez (Nda : !!!), moi, je n’ai jamais vu appliquer la gégène mais cela s’est fait. Mais pas sur n’importe qui, c’était sur l’homme qui savait. (Nda !!!) (…) J’avais des capitaines qui n’étaient pas des c…, ils ont tous fini généraux d’ailleurs c’était des humains, nous n’avions qu’un désir : que cette bataille d’Alger finisse et qu’on reparte dans les djebels. Nous préférions les djebels que de jouer aux héros à Alger (….)

Vous donnez une très belle image de l’armée française coloniale. Pourtant elle a été condamnée même par des Français…

Cela les emm… d’avoir un Bigeard vivant. Cela emm… la gauche comme la droite. Bigeard dit sa vérité. Je ne leur fais pas de cadeau… C’est le monde de la politique différent du notre. Ils ne se sont pas attaqués à nous, mais ils ne nous ont pas défendus.

Vous et les autres devenus généraux, êtes accusés de tortures systématiques. Pourquoi le pouvoir politique français n’a pas réagi ?

Le président de la République est le chef des armées. Il a même fait la guerre d’Algérie comme sous-lieutenant. Si au début il aurait dit : « Ne touchez pas à l’armée. C’est moi le chef », cela aurait été fini. Mais il n’a rien dit.

Pourquoi ?

Giscard d’Esteing qui est un ami me disait : « Bigeard, continuez à parler. Nous avons tous besoin de vous entendre ; moi le premier. Dites-vous bien qu’on ne peut rien contre vous ». Giscard m’as mis ministre. Ce qui emm. le pouvoir, c’est que je ne sors pas des grandes écoles. Je sors de rien, je me suis fait tout seul.

Vous n’avez pas encore répondu à la question du rapprochement.

Un pays dépend du chef. Avons-nous le chef que mérite ma France ? Avez-vous le chef que mérite l’Algérie?

Vous soulignez dans votre ouvrage que le jeu politique vous dépassait…

On ne comprenait pas les politiques. Un jour blanc, un jour c’est noir.

Vous soutenez en page 79 que vous n’utilisez pas les méthodes de la DST, que voulez-vous dire ?

Mes capitaines étaient répartis à Alger. Presque tous les jours, je les réunissais à mon PC pour faire le point. A chaque fois, je mettais à jour l’organigramme. Toute l’équipe travaillait, je n’étais pas tout seul. Nous étions des superflics sans nous en rendre compte (…)

Autre question, celle-là relative aux harkis. Vous êtes l’un des libérateurs de la France, comment pourriez-vous dans votre livre prendre la défense des harkis.

J’étais obligé de le faire : c’était des gars très courageux…

Pourquoi êtes-vous stupéfait par ce que vous affirmez être « un lâchage, une accumulation d’attaques » contre l’armée ?

A l’époque, c’était Mittérand, Lacoste, Max Lejeune, le pouvoir politique socialiste qui nous a envoyés dans cette guerre. Ils venaient tous à mon PC tous les ministres y ont défilé : « Bravo », « félicitations », « heureusement qu’il y a des hommes comme vous », me disaient-ils. Mais après personnes ne nous a défendus. Même avec la droite, cela aurait été pareil… Un politique ne meurt jamais (…) En cet instant, Guaby, son épouse, nous rejoint au bureau. Instructivement elle s’exprime : « J’étais chez moi à Alger. Je me rappelle surtout qu’il y avait des fellagas au domicile de Massu. Massu a adopté à l’époque deux petits musulmans qu’il a adoptés. (Nda, au jour de cet entretien, le général Massu n’était pas décédé) mais il est un peu faux jeton surtout lorsqu’il a déclaré à France-Inter que c’était Bigeard qui torturait et non lui… »

Mais les propos de Massu sont confortés par de multiples témoignages de résistants Algériens rescapés.

Je n’ai personnellement jamais torturé. C’est net. Il y a eu dans mes compagnies des interrogatoires poussés, autrement nous n’aurions pas trouvé les bombes.

Mais des interrogatoires poussés, c’est de la torture ?

Oui, mais enfin. Cela n’a rien à voir avec les oreilles coupées…

Mais vous apparteniez à une armée qui avait souscrit à la Convention de Genève et autres…

Non, non. Ce n’est pas un problème pour moi parce que je suis net.

Massu est parmi ceux qui vous accusent ?…

Gaby : Cela lui a échappé…. il l’a regretté.
Bigeard : Il a 94 ans… Comment serais-je à son âge ?
Gaby : Quand Ben M’hidi a été pris du PC de Marcel, il a pleuré.

Pourquoi ?

Bigeard : Je m’étais attaché à lui (Nda : Bigeard succombe à l’émotion, il pleure).
Gaby : Il y a eu des montages pour démolir Bigeard. Le chef des armées y est pour quelque chose (…) (Nda : Son épouse nous convie à déjeuner. l’entretien se poursuit) (…).

* Extrait d’entretien.

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Lorsque nous serons libres, il se passera des choses terribles…….Oui j’aimerais mourir au combat avant la fin ….
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#4 21-04-2011 10:14:

Moudjahed
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Re : L’arrestation et l’assassinat de Larbi Ben M’hidi.

MENSONGES ET CALOMNIES D’UN TORTIONNAIRE DEVENU GÉNÉRAL DE L’ARMÉE FRANÇAISE
Vérités sur l’arrestation de Larbi Ben M’hidi (III)
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Cette troisième partie de publication des bonnes feuilles de notre confrère d’El Moudjahid, auteur de Mensonges et calomnies d’un tortionnaire devenu général de l’armée française, à paraître prochainement aux éditions Afic que nous remercions pour leur collaboration est consacrée au témoignage — version pour d’autres —, de l’ex-lieutenant Jacques Allaire qui a participé à l’arrestation du chahid Larbi Ben M’hidi. A la lecture, il est évident que cette capture était bel et bien le fruit du hasard. A préciser que ce témoignage a été publié « au lendemain de l’indépendance ».
La version du lieutenant parachutiste Jacques Allaire

(…) Bonjour. Je voudrais parler avec M. Jacques Allaire

C’est lui-même. A qui ai-je l’honneur ?

Je suis journaliste algérien. Je voudrais vous entretenir à propos de la guerre d’Algérie et précisément sur le thème de ce qui est appelé la Bataille d’Alger.

Comment avez-vous eu mes coordonnées ?

C’est le général Bigeard qui me les a données (…) D’après mes informations, c’est vousmême qui avez arrêté Larbi Ben M’hidi

C’est exact.

Avant de vous rencontrer, je l’espère pour une interview, je voudrais savoir si cette arrestation de Ben M’hidi est due au hasard ou c’est à la suite d’une dénonciation. Selon une rumeur non avérée, c’est le militant Brahim Chergui qui aurait donné l’adresse du refuge de Ben M’hidi…

Non. Absolument faux. Je suis absolument formel. Chergui n’a rien à voir avec l’arrestation de Ben M’hidi. C’était un hasard. Je suis le premier concerné par cette arrestation que j’ai dirigée. Nous ne savions pas que Ben M’hidi était dans cet appartement… Je vous dirais plus en vous affirmant que Chergui nous a eus pendant plusieurs jours. Il s’est fait passer pour un niais, un intermédiaire sans dimension… Ecoutez, si vous voulez me rencontrer pour cela, je n’ai rien à ajouter par rapport à mon témoignage écrit que j’ai publié dans Historia, il y a quelques années. Donnez-moi votre adresse, je vous le transmettrai.

D’accord. Mais j’ai d’autres questions à vous poser si vous le permettez.

O. K. Alors…

(…) Quelques jours après, je reçois le témoignage de l’ex-lieutenant Allaire; aujourd’hui colonel en réserve (c’est-à-dire en retraite). Intitulé « A Alger, un boulot de flic », raconte en quelques pages comment a eu lieu l’arrestation du chahid Larbi ben M’hidi (lire annexe 4). Allaire ne se mettra pas en exergue et préférera emprunter le pseudonyme de Klaudic. Pourquoi ? Il est le seul à connaître les raisons. Il connaît aussi beaucoup de choses à propos de la « Bataille d’Alger » (…) A Alger, en 1957, le lieutenant Jacques Allaire était le chef de la compagnie opérationnelle de commandement du 3e RPIMA (ex-RPC) de Bigeard (…)

 

Le lieutenant Klaudic, commandant la compagnie opérationnelle de commandement, dénommée ainsi par opposition à celle qui reste en base arrière, est chargé de suivre les affaires délicates. Mais comme il a aussi la responsabilité de la sécurité du PC, il décide de faire le pont dans le quartier en attendant de traquer le gros gibier. Justement, le personnel non spécialisé de l’hôpital le plus proche n’a pas pris son service le matin du 28 janvier. Muni des noms et adresses des grévistes, un détachement de la compagnie va les cueillir au gîte. Ils sont un peu plus de vingt et, pour la plupart, de braves types victimes de la conjoncture.

– Pourquoi n’êtes-vous pas venus travailler ? … Allez, parlez si vous avez encore un peu de courage et de personnalité.

– C’est la grève, mon lieutenant, répond le chœur des lampistes.

– Quelle grève ? Qui a dit de faire la grève, le syndicat ? Makache syndicat, mon lieutenant, c’est le mot d’ordre.

– Où prenez-vous ce mot d’ordre ?

– Partout, mon lieutenant. Tout le monde y dit : c’est la grève. Alors on fait la grève.

– Bon. Si « le mot d’ordre » était de vous foutre à l’eau, vous vous jetteriez à la mer ? Il n’y en aurait pas un pour dire non ?

– Y en a pas moyen, mon lieutenant. Celui qui dit non au FLN, c’est coupé kabèche.

– Tiens, on obéit au FLN. Alors il doit bien exister un meneur ou un agent de transmission parmi vous ? Un collecteur de fonds peut-être ? Qui verse au Front ?

L’atmosphère commence à devenir plus lourde. Les visages se ferment. Il doit y avoir un ou deux fellaghas dans le tas. Mais comment les identifier ? Ces gens ont peur et Klaudic les comprend. Il y a longtemps qu’il pratique la guerre subversive. C’est le moment le plus difficile de la lutte antiterroriste. On sait que parmi les suspects que l’on a en face de soi se trouvent deux sortes d’hommes : les lions et les moutons. Ceux qui suivent et qui ne peuvent être tenus pour responsables et ceux qui les commandent. Faute d’indications et… d’indicateurs, on en arrive au tir au jugé. Klaudic doit faire confiance à son instinct. Cela, bien entendu, lui pose quelques problèmes de conscience, mais dans la mesure où le combat dans lequel il est engagé passe par le démantèlement de l’adversaire, il doit lui aussi se jeter à l’eau. Son regard s’arrête sur celui d’un homme du deuxième rang. C’est un Arabe que rien ne distingue des autres si ce n’est une petite étincelle de haine au fond des yeux. Celui-là n’est probablement pas un mouton.

– Toi là-bas, quel est ton nom ?

– Mohamed. Le nom est parti d’une voix neutre, bien posée, sans servilité ni arrogance. Pour un peu, Klaudic partirait d’un éclat de rire. Chez les tirailleurs, il suffit de dire : Mohamed viens ici ! pour que la compagnie fasse un pas en avant. Klaudic a décidé de s’occuper de ce Mohamed-là.

– Suis-moi ! Les autres, dépêchez- vous d’aller travailler. Fissa !

Remonter la filière

Mohamed, soldat inconnu de la rébellion était chef de cellule. Il coiffait trois ou quatre camarades et percevait la dîme à ce modeste échelon. Il remettait sa collecte à un chef de niveau un peu plus élevé et ainsi de suite jusqu’au ministre des Finances. Pour Klaudic, la technique consiste donc à remonter la filière tout en prenant garde de ne pas sauter un maillon ni de passer d’une chaîne à l’autre. Mohamed avait bien un revolver, mais il n’en avait pas l’usage. Il devait le remettre à un nommé Boussaf dont la mission était d’intimider ou de liquider ceux qui ne voulaient pas payer l’impôt, cet impôt que Mohamed était chargé de recueillir pour le Front. Auprès des collecteurs se trouvaient les tueurs. Avec de tels arguments, l’argent rentrait vite. Au-dessus des tueurs, on arrivait aux responsables politiques. Ces hiérarchies parallèles sont l’ABC de la subversion et de la clandestinité avec le cloisonnement.

Un prisonnier pouvait donner deux ou trois noms au maximum s’il était loquace. S’il refusait de parler, les maillons latéraux et verticaux permettant de reconstituer l’organisation locale manquaient. S’il tardait seulement à parler, les complices prenaient la fuite. Il fallait alors repartir à zéro ou presque. Dans cette course contre la montre, Klaudic et ses pairs connaissent la valeur du temps pour l’avoir pratiquée à rebours pendant l’occupation. Au prix de journées et de nuits harassantes, sans jamais prendre le temps de souffler, les paras reconstituent en quelques semaines ce que les polices avaient mis des années à établir. Chaque soir, au briefing, les commandants de compagnie apportent une nouvelle pierre à l’édifice. Les points d’interrogation font place à des noms, les noms à des êtres de chair et de sang que l’on interroge et que l’on dirige ensuite vers des camps d’internement. Comme l’argent va à l’argent, la DST remet à Klaudic quelques personnages embarrassants dont elle souhaite se dessaisir pour des raisons dont la plus évidente n’est pas toujours celle que l’on croit. Klaudic les trouve bien encombrants et se demande déjà à qui il pourra « les repasser ». Il y a Djender l’avocat. A l’instar de Paul Eluard, il écrit des poèmes sur les murs de sa prison. Il cérébralise la résistance et se bat, du moins il le pense, comme il gagnait sa vie auparavant : en baratinant. Son insignifiance est si évidente que quelques jours après, Klaudic le remet à la justice. Ousmer est un morceau de choix. Ancien inspecteur de la DST, il a réussi l’exploit d’intoxiquer son propre service en créant un maquis fantôme en Kabylie. L’argent et les armes destinés à ces chauds partisans de « l’Algérie française » sont allés moitié dans les poches d’Ousmer, moitié dans celles des fellaghas de Kabylie. Au cours d’une opération héliportée, le 3e RPC a justement découvert le pot aux roses en anéantissant les « partisans » d’Ousmer. Certains inspecteurs de la DST voudraient bien se débarrasser de ce faux frère mais Klaudic a senti le vent et s’empresse de leur rendre le bébé. Si, dans les premiers jours de la bataille d’Alger, les paras possèdent peu de renseignements sur le plan opérationnel, après quelques semaines d’une activité considérable, le plus difficile est de distinguer les informations objectives des ragots. Par ailleurs, il faut bien le dire, les officiers n’ont pas tous l’aptitude requise pour démêler le vrai du faux dans tous les documents saisis au domicile des suspects et encore moins dans leurs déclarations dont beaucoup sont sujettes à caution, en raison même du climat particulier dans lequel elles ont été recueillies.

– Mon lieutenant, Mohand veut vous parler,

– Je viens.

Le lieutenant Klaudic quitte la popote. Il y a plus d’une semaine que Mohand lui a été remis par la DST. La Direction de la sécurité du territoire pense qu’il peut conduire au sommet de la pyramide si on sait l’interroger…

Mohand n’est pas bavard

Mohand est blond aux yeux bleus. C’est un Kabyle et, comme beaucoup de ses congénères, rien ne le distingue d’un Européen. Ce genre d’homme est précieux dans la lutte clandestine. Avec de faux papiers, il peut circuler librement. Les premiers interrogatoires n’ont rien donné. Il n’a rien à dire ou ne veut rien dire. Il existe un moyen pour le savoir, mais ce moyen n’est pas sûr. Outre le fait que Klaudic ne souhaite pas l’employer, il a le sentiment que Mohand est du genre d’homme à mourir plutôt que de trahir ses frères. Comme ce n’est ni un tueur ni un poseur de bombes, il préfère attendre une occasion favorable pour le contraindre à baisser sa garde. Cependant Klaudic réussit à découvrir une information digne d’intérêt. Mohand a travaillé dans une agence immobilière. A ce titre, on peut penser qu’il a eu la possibilité de procurer des planques à des membres du Comité de coordination et d’exécution (CCE).

Ce bon M. Joseph

Ces membres sont cinq : Krim Belkacem, ex-chef de la wilaya III (Kabylie) qui tient le maquis depuis le début de la rébellion et est recherché pour assassinat ; Ben M’hidi Mohamed Larbi, ex-chef de la Wilaya V (Oranie), président du congrès FLN de la Soummam du 20 août 1956, l’homme qui, depuis, se dépense sans compter pour l’orienter, l’organiser, le structurer ; Abane Ramdane qui a purgé 5 ans de prison en France, commissaire politique national chargé plus spécialement de la ligne politique FLN ; Ben Khedda Benyoucef, commissaire politique national, chargé de la propagande, de la presse et des liaisons, chefpolitico- militaire de l’agglomération algéroise et enfin, Aïssat Idir, secrétaire général de l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA), dit Alexandre, alias Saïd, dont on ne découvrira l’appartenance qu’après l’arrestation de Ben M’hidi. Au moment où Mohand est remis au 3e Régiment de parachutistes d’infanterie de Marine, on a toutes les raisons de croire que les membres du CCE n’ont pas quitté Alger. Mais, sous la pression des unités de la 10e DP, le CCE ne parviendra jamais à jouer la mission de coordination qu’il reçut au congrès de la Soummam. Ses membres ne parviendront pas à se réunir régulièrement. Fin février 1957, 3 auront quitté Alger et 2 seront arrêtés. Mohand est un garçon équilibré, il n’affiche pas une foi irréfragable en la Révolution, mais ne le renie pas pour autant. En vrai musulman, il est fataliste jusqu’au jour où… Ayant trouvé l’adresse de son frère, Klaudic débarque sans crier gare à son domicile et est accueilli par une Européenne enceinte de six mois au moins. Elle est au bord des larmes ; la réputation des casquettes vertes n’est pas de nature à la rassurer. Elle jure que son mari n’est pas mêlé à la rébellion et qu’il rentrera dans la journée. Le lieutenant veut bien la croire et lui confie un message anodin.

— S’il souhaite avoir des nouvelles de son frère, qu’il passe me voir à El-Biar, rue de Verdun. Il est venu ce matin, pas très rassuré, il a le type encore plus européen que Mohand. Après l’avoir autorisé à le voir, Klaudic le laisse repartir en l’invitant à lui apporter des informations sur les relations de son frère. Quant à Mohand, il est bouleversé. Il éprouve une vive affection pour son cadet et craint qu’il ne soit rapidement appelé à partager son sort. Klaudic ne fait rien pour le rassurer car il sent bien qu’il vient de trouver la faille.

— Mohand, tu veux me parler ?

— Oui, mon lieutenant, je vais tout vous dire mais promettez-moi de ne pas toucher à mon petit frère, il ne sait rien.

— Je t’écoute Mohand.

— Voilà mon lieutenant. J’ai été contacté par le FLN, il y a un an pour cacher des chefs de passage. Je devais trouver des appartements dans le quartier européen, les louer au nom d’Européens ou les acheter. Les acheteurs payaient toujours en espèces et portaient des noms français. Je suis certain que ces planques étaient encore occupées le jour de mon arrestation et je vais vous donner les adresses. Un quart d’heure plus tard, Klaudic et ses gars forcent la porte d’un appartement boulevard Saint- Saëns. Le chauffe-bain est encore allumé mais l’oiseau s’est envolé. Le concierge arrive stupéfait et, parmi les photographies qu’on lui montre, il reconnaît Ben Khedda.

— Mais c’est Monsieur Joseph Debris ! Il est instituteur. Un locataire très sérieux. Vous devez vous tromper. Sans perdre de temps, les paras partent à la deuxième planque. Si la première était au rez-de-chaussée, donc facile à cerner, celle-ci est au troisième étage. La concierge est intriguée par nos mines de passe-murailles. Elle reconnaît Ben M’hidi parmi les cinq photographies. Cette fois, il s’agit de M. Antoine Perez, employé de mairie, très poli et discret, il ne reçoit jamais de visite. C’est probablement une erreur. Le facteur frappe à la porte de la loge et remet un paquet de journaux et de lettres.

— A quelle heure montez-vous le courrier ?

— Dès qu’il arrive. Klaudic, quelques gradés de la compagnie et un inspecteur de la DST escortent la concierge dans sa tournée. Cet étrange cortège croise un capitaine parachutiste béret bleu dans l’escalier. Il les interpelle de toute sa hauteur.

— Que faites-vous dans cet immeuble ? Ce n’est pas la Casbah ici.

— Pas grand-chose mon capitaine, nous venons arrêter un chef FLN.

— C’est une plaisanterie ! Un fellagha dans cet immeuble ! Vous vous trompez.

— Moins de bruit s’il vous plaît, laissez-nous vérifier la plaisanterie et n’allez pas « chercher M’hidi à quatorze heures » (1). Le capitaine s’écarte en maugréant. Ces gars de Bigeard, ils se croient tout permis ! La concierge frappe à la porte.

— Qu’est-ce que c’est ?

— C’est le courrier Monsieur. Ben M’hidi ouvre la porte. Il est en pyjama. La vue d’un P. 38 lui signifie la nature de la correspondance et celle du facteur. En quelques secondes, il est menotté et poussé au fond de l’appartement. Un mois, il y a tout juste un mois que « les paras sont dans la ville » (1) lorsque l’ancien chef de la wilaya V arrive au PC Bruno, le 23 février 1957. Bien entendu, la capture de Ben M’hidi fait grand bruit et, dès le lendemain, les journalistes arrivent au PC du colonel Bigeard. Ils découvrent avec stupéfaction devant l’organigramme dressé par le capitaine Fréguelin, officier de renseignements du 3e RPC que l’organisation FLN n’a plus guère de secret pour les policiers amateurs. Le général Salan est présent. Bien que peu démonstratif, il ne cache pas sa satisfaction. Il a fait un bon choix en chargeant la 10e DP du maintien de l’ordre à Alger (2). Cette conférence de presse est suivie de la visite de parlementaires dont l’attitude ne semble appeler aucune réserve sur l’action entreprise. Le secrétaire d’État à la défense nationale va jusqu’à dire :

— Allez-y, votre méthode est bonne (3).

(1) Marc Flament : les Beaux Arts de la guerre. Edition de la pensée moderne, page 212.

(1) Titre d’un ouvrage écrit par le colonel Godard, ancien chef d’étatmajor de la 10e D.P. publié chez A. Fayard en 1972.

(2) « Un petit lieutenant vient d’arrêter Hakim », écrit le général Salan dans le tome 3 de ses Mémoires, page 154 (Presses de la Cité). C’est exact, mais pas dans les circonstances dont il fait mention (Hakim, qui veut dire le preux ou le pur, était le pseudonyme de Ben M’hidi dans la rébellion).

(3) Il s’agit du socialiste Max Lejeune qui apporta son soutien constant à l’armée pendant la Guerre d’Algérie (NDLR). (Extrait de Alger, un boulot de flic

Dernière modification par Moudjahed (21-04-2011 10:30:)


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#5 21-04-2011 10:18:

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Re : L’arrestation et l’assassinat de Larbi Ben M’hidi.

MENSONGES ET CALOMNIES D’UN TORTIONNAIRE DEVENU GÉNÉRAL DE L’ARMÉE FRANÇAISE
Vérités sur l’arrestation de Larbi Ben M’hidi (IV)

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La dernière partie des bonnes feuilles de l’ouvrage « Mensonges et calomnies d’un tortionnaire devenu général de l’armée française » de la plume de notre confrère d’El Moudjahid, Mouloud Benmohamed, et publié prochainement par les éditions Afic est consacrée au témoignage de Benyoucef Benkhedda que l’auteur a rencontré quelques mois avant son décès. L’ex-président du GPRA avait déjà réagi aux rumeurs et aux calomnies en publiant un témoignage qui restitue les faits. Pour lui, « Ben M’hidi a succombé à une espèce de désinvolture désolante du destin ».
Comment peut-on croire en l’avancée de notre pays lorsque sa jeune élite ne s’intéresse pas à l’histoire. Avez-vous lu mon ouvrage consacré à Abane Ramdane et Larbi Ben M’hidi ? Savez-vous quand est née la Zone autonome d’Alger ? Qui a dit que Messali Hadj n’était pas un patriote ? Le juge-t-on par rapport à son différend avec le FLN en faisant fi de son passé ? Je suis déçu de constater que les personnes instruites ne sont pas des intellectuels, ils ne lisent pas … Benyoucef Benkhedda, l’exmembre du premier Conseil de Coordination et d’Exécution issu du congrès de la Soummam, qui nous reçoit chez lui à Hydra, en cette fin d’année 2003, est excédé tant par la place réservée à l’histoire dans les manuels scolaires que par l’objet de ma visite. En savoir plus sur l’arrestation de Larbi Ben M’hidi, il a vite compris et réagit. Nous en sommes encore à la discorde et aux querelles … [NDA : il réfléchit longuement avant de poursuivre) c’est une honte que d’accuser un militant, blanc comme neige, d’avoir dénoncé Ben M’hidi. C’est archifaux. J’en témoigne devant Allah. Devant les hommes et l’histoire, je l’ai déjà fait en écrivant mon témoignage. Brahim Chergui a été arrêté après Ben M’hidi et donc il ne pouvait pas le dénoncer. On s’acharne sur lui par vengeance, car c’est un militant sincère qui désirait que notre lutte de libération soit propre. A travers une longue démonstration, le défunt Benkhedda précisait qu’avant l’installation à Alger, en septembre 1956, quelques semaines après le Congrès de la Soummam, ses futurs membres résidaient à Alger dans des endroits gardés secrets par chacun. « Aucun de nous ne savait où résidaient les autres », confie-t-il. Au lendemain de leur désignation au CCE, les Abane, Dahleb, Benkhedda, se rapprochèrent de leurs connaissances européennes progressistes et libérales, qui leur offrirent le gîte dans leurs demeures ainsi que d’autres Algériens. Mais ces planques chez les « frères » devenaient risquées à la suite de la répression et des opérations de recherches menées à partir de la fin septembre à la suite des explosions de bombes. Les membres du CCE s’appliqueront à trouver des abris dans les quartiers européens. D’ailleurs, c’est en plein cœur de ces derniers, au boulevard du Télemly, que le CCE installe son siège. Là, il tenait ses réunions, là, ses membres se donnaient rendez-vous ou se laissaient des messages ou autres. Au nez et à la barbe des autorités coloniale ! L’appartement appartenait à Mohamed Ouamara. Mis à part ce dernier, Hachemi Hammoud et Nassima Hablal, le secrétaire du CCE, aucun collaborateur ou militant ne connaissait cet endroit, souligne notre interlocuteur. Brahim Chergui qui vient de nous rejoindre approuve de la tête. Quelques jours après, le CCE décide d’acquérir des logements dans ces quartiers sûrs. Mohamed Ouamara reçut pour mission de prendre attache avec un militant, agent immobilier à l’agence Zanetaci, elle-même implantée dans le quartier européen exactement à l’ex-boulevard Saint-Saëns. En quelques jours, cet agent mit à la disposition de Ouamara quatre appartements sans savoir à qui ils étaient destinés. Plus même, confie Benkhedda, ni ce courtier ni Ouamara lui-même ne savaient que les membres du CCE en seraient les bénéficiaires. « Ce n’était pas une question de confiance, mais de sécurité », insiste-t-il. Mais ni les mesures de sécurité, ni l’usage des quartiers européens ne seront utiles face aux conséquences de la grève des huit jours : arrestations massives, disparitions, tortures, bouclages, et ratissages répétés, la ZAA chancelait, ses réseaux ébranlés, ses responsables, activement recherchés, n’osaient plus se déplacer, les contacts sont quasiment inexistants. L’organisation étouffait. « Dans ce contexte, Belkacem Krim et Larbi Ben-M’hidi me sollicitèrent pour leur trouver des refuges sûrs », indique l’ex-président du GPRA. Chez Jean Touilleux, proche du professeur Mandouze, il préservera Krim, mais il mettra à l’abri Ben M’hidi dans son propre studio dans le quartier du Sacré- Cœur. La répression s’accentuant chaque jour davantage, Abane Ramdane (selon Benkhedda) suggéra, non sans forte insistance de quitter la capitale. Immédiatement, Benkhedda s’en alla aviser Ben M’hidi. Il frappa à la porte. Aucune réponse. Il reviendra une nouvelle fois. Personne dans le studio. Il laisse un mot avant de partir sans se douter de quoi que ce soit. Retour le lendemain … « J’ignorais que Ben M’hidi avait été capturé. Je l’ai appris par la presse. Je venais moi-même d’y échapper. Il suffisait aux parachutistes d’attendre … », affirmet- il avec un sourire ironique qui en dit long sur ce qu’il pense des « intelligents paras ». Une question à Benkhedda : qui connaissait l’existence de ce studio ? – L’agent immobilier, Mohamed Ouamara et moimême. Personne d’autre. L’agent immobilier ne savait pas qui y habitait. Ouamara ne peut pas être concerné par l’arrestation de Ben M’hidi puisqu’il ignorait que Ben M’hidi s’y réfugiait. D’ailleurs, Ouamara a été arrêté bien après Ben M’hidi, c’est lui qui a conduit Krim à Blida et moimême aussi le 29 février 1957. Que reste-t-il ? Il reste moi. Mais je n’ai pas été arrêté ! Mais alors par quel moyen le 3e RPC a-t-il pu arrêter Ben M’hidi. Benkhedda évoque deux hypothèses : « Peut-être lors d’un déplacement en ville est-il tombé dans les rets des paras ? Peutêtre à la suite de l’arrestation du courtier ; dans ce cas, les paras auraient fouillé ses papiers et seraient tombés sur la liste des appartements sur laquelle figurait l’adresse de mon studio. Un simple contrôle dans ces appartements a permis la capture de Ben M’hidi, Benkhedda ne croit pas à la thèse de « l’aveu sous les tortures » qui aurait permis de conduire à l’arrestation de Ben M’hidi. Selon lui, les officiers de la 10e DP avaient fait courir cette thèse pour jeter le discrédit, le doute et la méfiance entre les membres du CCE. Une bleuite avant terme. « Pourquoi celui qui aurait donné Ben M’hidi à la suite de tortures », nous aurait-il épargnés ? » Pertinente interrogation de Benkhedda qui reste l’un des rares à avoir cogité cette capture. Il s’est forgé une conviction très forte : Chergui n’était concerné, ni de près ni de loin, par l’arrestation de Ben M’hidi. Alors pourquoi ces calomnies ? [...]

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Re : L’arrestation et l’assassinat de Larbi Ben M’hidi.

Le témoignage de Benkhedda
Vérités sur l’arrestation de Larbi Ben M’hidi

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(…) Car, qu’en est-il réellement de cette arrestation ? A qui, à quoi l’attribuer ? Comment démêler, à son propos, le vrai du faux, et à quelle grille d’intelligibilité soumettre son approche ? Je me suis donné le temps de réfléchir au problème. Ayant réuni et vérifié un certain nombre de données déterminantes, les ayant retournées sous tous les angles et dans tous les sens, j’avoue que plus je m’obstine à comprendre, et davantage s’enracine en moi, avec la force de l’évidence, la conclusion que voici : l’unique explication de l’affaire se situe au confluent de deux éléments d’appréciation, l’un rationnel, l’autre pas, le premier se réfère à la manière dont le CCE avait organisé ses refuges ; le second à la brutale irruption d’un coup du sort, qui fut fatal à Ben M’hidi. Aussi soigneusement que je me penche sur l’enchaînement des circonstances qui ont procédé et suivi la grève des huit jours, un constat revient sans cesse, massif, obsédant qui, chaque fois, balaye mes dernières hésitations en m’assénant sa certitude. A savoir que la découverte de la cache de Si Larbi se ramène — qu’on le veuille ou pas — a une question de refuges sur laquelle est venue se greffer mélencontreusement une histoire de malchance. Je crois, en effet, qu’il serait vain et présomptueux de répugner à associer la vérité sur ce désastre à l’intervention consternante du destin au moment précis où s’effondrait le système des planques réservées aux membres du CCE. Il y a là une corrélation impossible à éluder. On aura beau faire, la part des contingences imprévisibles qui ont inopinément contrarié le cours des choses prévaudra toujours dans toute interprétation fiable de la neutralisation de Ben M’hidi par les Français. Nul processus de clarification, à ce propos, ne saurait parvenir à ses fins, s’il ne s’appuie sur une double démonstration : révélés d’abord, comment « fonctionnaient » les refuges du CCE ; établir, ensuite, comment la découverte de la liste de leurs adresses combinée aux caprices du hasard — ou de la fatalité — se solda par la capture, puis la mort de Si Larbi. 1) Pour ce qui est des refuges du CCE, deux périodes précises sont à distinguer : – Avant même la constitution du CCE, ses futurs membres travaillaient déjà dans la capitale. Trois y vivaient en permanence — Abane, Dahleb, Benkhedda — Krim s’y rendait souvent quant à Ben M’hidi, il les y rejoindra au printemps 1956. Chacun d’entre eux assurait son hébergement à sa façon, et disposait d’endroits où il pouvait se retirer, rédiger sa correspondance, rencontrer les cadres et militants gravitant autour de sa sphère de responsabilité. Il n’y avait pas à proprement parler d’organisation particulière des refuges. Cependant, nous avions toujours marqué une différence très nette entre, d’une part, les « endroits de contact », où nous exercions nos activités courantes, où nous recevions ou étions reçus, et d’autre part, les abris où nous logions. Il va de soi que ces derniers étaient les plus préservés ; chacune gardait le secret sur le sien. Même entre collègues du CCE, on préférait ignorer où, la nuit, les autres iraient dormir. Constamment sur le qui-vive, nous devrions déménager à la moindre alerte. D’où la nécessité pour chacun de nous d’avoir à sa disposition plusieurs « adresses de sécurité » prêtes à I’accueillir à tout moment, et qu’il réservait à son usage personnel. Lorsque le CCE fut désigné et s’installa à Alger (1), notre système de planques continua de fonctionner sur le mode pragmatique : on s’arrangeait pour se procurer un gîte convenable auprès de ses propres connaissances. C’était la règle. Caches et refuges étaient aménagés dans des villas, appartements et locaux appartenant à des membres ou des éléments proches du FLN. Il s’agissait, en général, de gens s’apparentant à I’une des quatre « familles » de soutien logistique grâce auxquelles I’organisation de la capitale a pu solidement s’implanter et prospérer : notabilités musulmanes du monde des affaires, du négoce et des professions libérales :

Européens progressistes et chrétiens libéraux tels les Chaulet, Gautron, Gallice, Touilleux, et certains prêtres commerçants mozabites en particulier ceux de la partie européenne du centre-ville : enfin, responsables ou militants qui, occupant des logis relativement spacieux, parvenaient à dégager une pièce à notre intention. Tous ces lieux de refuge étaient disséminés à travers le Grand-Alger. Mais. très vite, ceux qui étaient dans des secteurs à forte concentration musulmane, devinrent pour nous une source d’inconvénients. Au fur et à mesure que se développait la « stratégie de la bombe » inaugurée fin septembre 1956 à l’instigation du CCE, ils allaient, en effet se révéler d’un usage précaire, les opérations de bouclage et de ratissage se focalisant en priorité sur les quartiers où ils se situaient. Seul l’hébergement chez nos amis français continuait d’offrir des garanties de sécurité à peu près intactes. Il importait, par conséquent, de multiplier le nombre de nos abris en zone européenne, là où la présence policière avait tendance à relâcher sa vigilance. * Dès qu’il mit pied à Alger, le CCE, fraîchement constitué, s’empressa d’établir son PC et son appareil logistique au cœur même du quartier européen. Il lui fallait aussi penser à une organisation plus sûre de ses refuges. Deux décisions très importantes furent alors prises : — Primo : nous nous dotâmes, au mois de septembre 1956, d’une permanence officielle. Sise au 133, boulevard du Télémly (aujourd’hui Krim Belkacem), elle sera jusqu’au départ du CCE d’Alger, à la fois son siège et son point de ralliement : c’était là qu’il tenait ses réunions en tant qu’instance exécutive du FLN entre deux CNRA (1), et là où chacun de ses membres pouvait fixer rendezvous ou laisser consigne à ses collègues. A part Nacima Hablal, Hachemi Hammoud et Mohammed Ouamara, lequel en était propriétaire, aucun autre collaborateur du CCE n’était au courant de l’existence de ce local. – Secondo : le CCE avait appris qu’il existait des possibilités de se procurer des logements dans des quartiers encore sûrs, et cela par l’entremise d’un élément du FLN, courtier de son état dans l’agence immobilière Zannettacci du boulevard Saint- Saëns (Mohammed V). Mohammed Ouamara a reçu instruction de se mettre en rapport avec ce courtier afin de réaliser pour le compte du CCE l’acquisition en bonne et due forme de « pied-à-terre », pourvu seulement qu’ils fussent concentrés dans le voisinage immédiat des rues Hoche (Ahmed-Zabana) et Michelet (Mourad-Didouche), et des boulevards St-Saëns (Mohamed V) et du Télemly (Salah-Bouakouir). Car c’était dans ce périmètre que nous avions convenu de fixer notre centre de gravité, à bonne distance du secteur « chaud », qui, du carrefour des Facultés et de la Grande-Poste jusqu’au square Bresson (Port-Saïd) et à la Place du Gouvernement (Place des Martyrs), vivait au rythme infernal des attentats alternant avec les descentes de police, les rafles et la chasse à l’Arabe. Notre agent immobilier nous dégagea rapidement quatre appartements ou studios, dont, bien entendu, il ignorait tout quant à leur destination véritable. Des militants non recherchés avaient signé les actes d’achat devant notaire ; investis de la qualité de propriétaires, eux non plus ne savaient absolument rien de l’affectation future des lieux dont ils venaient de se porter acquéreurs. En fait, ni le courtier ni les prête-noms que lui désigna Ouamara, ni Ouamara lui-même, ne se doutaient que l’objet des transactions serait pour l’usage exclusif et personnel des membres CCE. Ces derniers avaient désormais sous la main des habitations de standing, dont ils conservaient précieusement le secret. Aucune personne de leur entourage ne pouvait deviner que ces logements étaient destinés à leur assurer le gîte de tous les jours dans les meilleures conditions possibles de sécurité. Choisis dans les « quartiers chics », ces logements étaient censés les soustraire aux désagréables surprises des coups de filet et des interpellations à l’improviste. Mais c’était compter sans les conséquences tout à fait imprévisibles de la grève que, fébrilement, nous préparions alors. La grève des huit jours changea la situation à Alger du tout au tout. Quarante-huit heures à peine après son déclenchement, nous avions perdu l’initiative dans une capitale mise sens dessus-dessous par les furieux débordements de la 10e Division parachutiste de Massu. Nous avions compris que même nos abris en plein « sanctuaire » européen ne résisteraient pas longtemps aux assauts aveugles des régiments ennemis. Semant terreur et désolation sur leur passage, les légionnaires des Bigeard, Jean Pierre, Godard et consorts avaient créé le vide autour de nous. Nos liaisons en souffraient ; nos contacts se terraient, ou, alors, se dispersaient. Notre liberté de mouvement s’était tellement rétrécie que l’éventualité de notre capture ne se présentait même plus comme quelque chose d’impensable. Nous étions à la merci du moindre aléa pour être repérés et coincés autant dans la rue que dans nos caches ou notre PC du Télemly. Pourtant, c’était dans le sillage de l’infortuné Ben M’hidi que rôdait le spectre de la malchance et du malheur. Nous revoilà invoquant de nouveau ce navrant concours de circonstances qui fit de Si Larbi sa victime fortuite. Une victime que rien – on ne le répétera jamais assez – ne vouait particulièrement à subir cette part d’impondérable aveugle que, faute de mieux on nomme le destin. 2) Si Ben M’hidi a été le seul membre du CCE à avoir succombé aux suites néfastes de la grève, c’est encore une fois, consécutivement à une convergence de péripéties et de coïncidences tout à fait accidentelles. L’exacte reconstitution de la tournure des événements, une semaine avant que nous évacuions Alger, aide à mieux le comprendre. Nous étions au début de la seconde quinzaine de février 1957, et nous éprouvions la sensation déprimante d’être englués dans la nasse d’une agglomération livrée sans rémission à la folie meurtrière des paras. La répression collective farouchement menée était à son paroxysme. Elle exerçait des ravages irréparables dans nos effectifs et au sein de la population musulmane. Des coups sévères avaient ébranlé notre infrastructure, tandis qu’arrestations et enlèvements se poursuivaient par vagues ininterrompues. L’Organisation faisait eau de partout [ ... ] Ou bien Si Larbi a été arrêté n’importe où dans la rue ; ou bien il l’a bel et bien été au numéro 5, de la rue de Bettignie. Le premier cas de figure est parfaitement envisageable dans la mesure où notre malheureux compagnon avait abandonné ses caches de La Casbah pour se replier en quartier européen. Or, il avait disparu de ce quartier ; il n’y était nulle part, ni dans le réduit que j’occupais précédemment et que je lui avais laissé, ni dans les autres gîtes dont nous disposions dans le même secteur. Je vois mal, d’ailleurs, comment il s’y serait hasardé sans m’en avertir, ou sans en toucher mot à notre permanence du 133, boulevard du Télemly. Etant introuvable dans les lieux où il aurait dû être normalement, il est permis de déduire qu’il a pu tomber dans le traquenard d’une rafle-surprise ou d’un bouclage inopiné, à l’occasion d’un déplacement en ville. Cette supposition a de quoi tenir valablement : elle présente l’avantage de la vraisemblance et de la logique. Simplement, son aspect inédit la dessert : à ma connaissance, pas la moindre source, pas la moindre référence, du côté français comme du côté algérien, n’a jamais été invoquée pour en corroborer la portée. Est-ce suffisant pour l’écarter ? Je ne le pense pas. Si tout de même on marque quelque réticence à l’entériner, force alors est de se rabattre sur le second terme de l’alternative. A savoir, l’explication qui a pour pivot la découverte du studio du Sacré-Cœur. Elle jette, certes, une clarté plausible sur la filière empruntée par les hommes de Bigeard pour remonter jusqu’à l’endroit où se dissimulait Ben M’hidi. Echafaudée sur des informations solides et des recoupements convaincants, elle se donne comme point de départ l’arrestation de notre courtier de l’agence Zannettacci. Une fois ce dernier neutralisé, les paras auraient, conformément à la pratique policière habituelle, perquisitionné dans son bureau et à son domicile. C’est en fouillant dans ses papiers qu’ils seraient tombés sur la fameuse liste des appartements et studios vendus au CCE sous des prête-noms. On devine la suite, visite à chaque adresse mentionnée, et irruption chez Ben M’hidi, dans le pied-à-terre du 5, rue de Bettignie, lequel était compris dans le lot. Ainsi reconstituée, cette version exclut toute allusion à une capture de Si Larbi consécutivement à des aveux obtenus sous la torture. Mais, encore une fois – et je le crois – nul obstacle n’empêche d’opter pour l’autre éventualité : celle de la capture en pleine rue. Pour ma part, l’essentiel à prendre en considération est que, dans les deux cas :

– primo : il n’y a eu de dénonciation en provenance de quiconque

– secondo : Ben M’hidi a été la victime imprévue presque anodine, des fantaisies arbitraires du hasard.

Encore une fois, ma conviction intime est que Ben M’hidi a succombé à une espèce de désinvolture désolante du destin. Les décrets dictés par ce destin s’avèrent en effet déterminants quelle que soit l’hypothèse retenue. Que l’on privilégie la première, et ces décrets étaient susceptibles de frapper n’importe quel autre membre du CCE en train de marcher dans une artère de la capitale. Que l’on s’en tienne à la seconde, et c’est moi-même qui aurais dû être la cible de la malchance. Car, s’il y avait un semblant de cohérence, un minimum de rationalité dans la spirale des événements catastrophiques qui ont atteint la Zone autonome de plein fouet, Ben M’hidi n’aurait jamais été pris. Je l’aurais été à sa place, en bonne logique, et deux fois plutôt qu’une : d’abord parce que j’aurais pu mettre Si Larbi ailleurs, et continuer à séjourner dans le studio où il a été neutralisé, ensuite parce que je m’étais rendu à ce même studio pour le chercher en vue de son évacuation en wilaya IV, ignorant que les paras m’y avaient précédé. Si, après l’avoir emmené, ces derniers avaient établi aux alentours un dispositif discret de surveillance, nul doute que je serais tombé dans leur piège. Les dés du sort en ont décidé autrement. Ils ont joué à fond contre notre infortuné compagnon et, par leur biais, c’est la volonté de Dieu qui s’est accomplie.

(1) Désigné en août 1956 par le congrès de la Soummam, le CCE n’a commencé à siéger qu’un mois après à Alger.

(1) CNRA : Conseil national de la révolution algérienne, élu par le congrès de la Soummam, chargé de désigner le CCE et de définir la politique du FLN.

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Re : L’arrestation et l’assassinat de Larbi Ben M’hidi.

Bigeard raconte sa bataille d’Alger

Dossier HISTOIRE VIVANTE paru le 09.12.2006
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Torture en Algérie

• Il y a 50 ans, les paras de Massu et de Bigeard investissent Alger mis à feu et à sang par les bombes du FLN. Leur mission: stopper la terreur. Par tous les moyens…

Alger la Blanche est plutôt rouge sang entre l’automne 1956 et le printemps 1957. La guérilla urbaine du Front de libération nationale (FLN) y sème la terreur.
Débordées, les autorités françaises donnent les pleins pouvoirs aux militaires. Marcel Bigeard, alors colonel dans les paras, est l’un d’eux. Ancien d’Indochine, fait prisonnier à Diên Biên Phu en mai 1954, Bigeard, 90 ans, s’en est souvenu pour «La Liberté» en marge de la publication de son dernier livre («Adieu ma France», Ed. du Rocher, «La Liberté», 15 mars 2006).
Comment Bigeard le militaire devient-il, en 1957, Bigeard le flic?
L’intervention des parachutistes a été demandée par le commandement affolé. Les bombes sautaient tous les jours. Il y avait des morts, des blessés. Je dis alors à mes gars qu’ils étaient des superflics. J’ai aussi dit à mes hommes de se faire aimer de la population musulmane, de montrer leur force tranquille. Ça nous a permis de gagner.

Les attentats ont stoppé et on a arrêté la majorité des terroristes.
Mais la France a perdu la guerre et a dû quitter l’Algérie.
De Gaulle a décidé de couper les ponts. En chef d’Etat. Reste qu’il a «déconné». On a laissé nos harkis1 se faire massacrer. Les pieds-noirs qui ont fait ce pays ont dû se sauver avec une valise à la main. C’est «dégueulasse».
Et vous, vous étiez pour ou contre l’indépendance de l’Algérie?
J’étais pour une Algérie nouvelle où nous aurions mis en place des élites musulmanes. Ma solution pour sortir de la crise aurait été de traiter avec nos ennemis. La paix des braves, quoi! Après la France aurait pu partir la tête haute. Moi, je les aimais bien les Algériens.
N’empêche, eux vous considèrent dans leurs livres d’histoire comme un tortionnaire qui a fait tuer des milliers d’entre eux.
(Il se braque sur sa chaise, les yeux en larmes) Vous voulez parler de torture. C’est un mot que je déteste…
Peut-être, mais c’est tout de même vous qui avez écrit le manuel de l’officier de renseignement, qui encourage l’emploi de la torture pour obtenir des informations…
(En colère) Evitez ce mot-là! En plus, ceux qui m’accusaient d’avoir torturé se sont rétractés.

Mais on vous accuse d’avoir eu recours à des interrogatoires musclés?
Ça oui. Je l’écris d’ailleurs dans mes livres. Vous savez, nous avions affaire à des ennemis motivés, des fellaghas, et les interrogatoires musclés, c’était un moyen de récolter des infos. Mais ces interrogatoires étaient très rares et surtout je n’y participais pas. Je n’aimais pas ça. Pour moi, la gégène2 était le dernier truc à utiliser. L’affection marchait beaucoup mieux.
Par exemple?
Larbi Ben M’Hidi, le chef de réseau du FLN à Alger. Après l’avoir arrêté et interrogé durant huit jours, on lui a présenté les armes quand il a quitté mon poste de commandement. J’en avais fait un ami. Je lui ai dit: «Si j’étais Algérien, j’aurais agi comme vous. Mais je suis Français, para et le gouvernement m’a chargé de vous arrêter.» Moi, j’étais prêt à organiser un truc avec lui pour éviter de faire verser plus de sang. Il aurait sûrement accepté parce qu’en fait, il voulait vivre libre. On aurait pu s’entendre.
Et le Gouvernement français l’a fait tuer?
Mes prisonniers étaient vivants quand ils quittaient mon quartier général. Et j’ai toujours trouvé «dégueulasse» de les tuer. Mais c’était la guerre et on devait trouver les bombes qui tuaient des civils.
Que pensez-vous du général Paul Aussaresses3 qui a avoué avoir procédé à des exécutions sommaires?
Aussaresses était un gars sans scrupule. Il était payé pour cela. Mais c’est aussi un con. Il aurait dû se taire.
Pourquoi? Il n’a pas dit la vérité?
Ce n’est pas ce que j’ai dit. Moi, tuer un type sans arme, comme Aussaresses, je ne pouvais pas. Lui, il pouvait.
Le général Massu a regretté la torture. Et vous?
Je ne regrette rien! Nous avons fait face à une situation impossible. On a fait notre boulot. Larbi Ben M’Hidi m’a dit que sans moi, Alger aurait été un nouveau Diên Biên Phu pour la France. Les gens qui jugent n’étaient pas sur le terrain.
1 Supplétifs algériens engagés de 1957 à 1962 aux côtés des Français.
2 Dynamo électrique manuelle utilisée pour torturer des personnes en leur appliquant les électrodes afin de faire circuler du courant dans le corps.
3 Coordinateur des services de renseignements de l’armée à Alger en 1957.
PROPOS RECUEILLIS PAR SID AHMED HAMMOUCHE ET PATRICK VALLÉLIAN                La mort de Ben M’Hidi selon le général Aussaresses « NOUS AVONS EMPOIGNÉ BEN M’HIDI ET NOUS L’AVONS PENDU »

)  » Un matin je me suis rendu au PC de Bigeard, à El Biar, pour rencontrer Ben M’Hidi (…). L’atmosphère se voulait très détendue, mais Bigeard était nerveux. Il savait qu’il devait me convaincre que Ben M’Hidi était prêt à collaborer. Ça n’avait aucun sens puisque les ordres étaient de liquider les chefs du FLN et que j’étais là pour ça. Je pensais que Bigeard perdait les pédales (…). Bigeard essaya encore de tendre une perche au prisonnier :

- Et pourquoi ne pas travailler pour nous ? Si tu te rapprochais de la France, tu ne crois pas que ça pourrait être utile à ton pays ?

- Non, je ne crois pas.

- Et bien, tu penses ce que tu veux, mais moi je crois à une plus grande France, conclut Bigeard en haussant les épaules.

Ben M’Hidi ne souhaitant pas collaborer, Bigeard ne pouvait ignorer les conséquences de ce refus (…). Le 3 mars 1957, nous en avons longuement discuté avec Massu en présence de Trinquier. Nous sommes arrivés à la conclusion qu’un procès Ben M’Hidi n’était pas souhaitable. Il aurait entraîné des répercussions internationales.

- Alors qu’en pensez-vous ? me demanda Massu.

- Je ne vois pas pourquoi Ben M’Hidi s’en tirerait mieux que les autres (…).

- Je suis entièrement d’accord avec vous, mais Ben M’Hidi ne passe pas inaperçu. On ne peut pas le faire disparaître comme ça.

- Pas question de le laisser à la PJ (…).S’il y a un procès et qu’il n’a rien avoué, il risque de s’en sortir et tout le FLN avec lui. Alors laissez-moi m’en occuper avant qu’il ne s’évade, ce qui nous pend au nez si nous continuons à hésiter.

- Eh bien, occupez vous-en, me dit Massu en soupirant. Faites pour le mieux. Je vous couvrirai. Je compris qu’il avait le feu vert du gouvernement.

C’est moi qui ai récupéré Ben M’Hidi la nuit suivante à El Biar. Bigeard (…) s’était arrangé pour s’absenter (…).

- Présentez, armes ! A commandé Allaire au moment ou Ben M’Hidi, qu’on venait de réveiller est sorti du bâtiment (…).C’était l’hommage de Bigeard a celui qui était devenu son ami. Ce geste spectaculaire et quelque peu démagogique ne me facilitait pas la tâche. Je l’ai même trouvé très déplacé. C’est bien entendu à ce moment là que Ben M’Hidi a compris ce qui l’attendait. Je l’ai fait monter précipitamment dans le Dodge (…). Nous nous sommes arrêtés dans une ferme isolée qu’occupait le commando de mon régiment (…). Nous avons installé le prisonnier dans une pièce déjà prête. Un de mes hommes se tenait en faction à l’entrée.

Une fois dans la pièce, avec l’aide de mes gradés, nous avons empoigné Ben M’Hidi et nous l’avons pendu, d’une manière qui puisse laisser penser à un suicide. Quand j’ai été certain de sa mort, je l’ai tout de suite fait décrocher et transporter à l’hôpital (….). J’ai appelé aussitôt Massu au téléphone :

- Mon général, Ben M’Hidi vient de se suicider. Son corps est à l’hôpital. Je vous apporterai mon rapport demain matin.

Massu a poussé un grognement et a raccroché. Il savait bien que mon rapport était prêt depuis le début de l’après-midi, histoire de gagner un peu de temps. Ce rapport, le juge Bérard avait été le premier à le lire. Il décrivait dans les moindres détails le suicide qui se produirait la nuit suivante (…). « 

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