Blog de Moudjahed

Histoires et Résistances algeriennes!

ORIGINAL du roman des nobles bedouins

Introduction 24 juillet, 2002

Dans l’océan d’alfa qui entourait les tentes de la tribu, un homme courrait à perdre haleine.
Il se dirigeait vers celle du chef qui prenait le repas matinal en compagnie de ses gens, en conseil de famille pour les taches du jour.
Ce dernier, plein de senteurs humides de Chih (1) , s’est déjà levé voilà un bon moment. Arrivé à hauteur de la tente, il s’écria :
« Chidi Chidi! (2)» en hurlant avec un accent soudanais, un malheur est arrivé! »
Alertés par le bruit de la course et le dernier cri, le maître et ses gens accoururent au devant de la tente.
Ils reçurent dans les bras le jeune serviteur noir qui, suffocant, s’est plié à genoux pour reprendre son souffle.
Les yeux écarquillés et la bave blanche aux coins des lèvres contrastaient avec son visage d’anthracite, ruisselant de sueur.
Le Maître l’aida à se relever sur ses jambes ensanglantées, lacérées par les feuilles sèches et tranchantes comme des lames de rasoir des arbustes trapus d’alfa qu’il a enjambé lors de sa course, et lui dit d’un ton ferme et sec :
« Tait toi ! Et arrête de pleurnicher comme une femme ! Que se passe t’il ? »
Le jeune serviteur noir, contenant sa peur, répondit en essayant de se faire comprendre :
« Chidi ! Chidi !
C’est dans la tente de ta hourma (3)!
Et c’est « jilla » le coupable. » Le chef s’exclama de colère, redoutant encore un acte irréfléchi de son jeune cadet et espérant que ce n’est pas si grave de la part de ce fils si difficile et rebelle à son autorité ; c’était pour lui un mauvais exemple dans la tribu – son autorité est ébranlée quelque part .
« Qu’a t’il fait encore ? »
Le jeune serviteur répéta ce que lui a recommandé de dire la plus jeune des femmes, c’est à dire la belle mère de « jilla » encore en noces :
« il a crevé l’œil de ta jeune femme avec une pierre qu’il lui a lancée avant de s’enfuir à travers l’oued, laissant le troupeau libre à lui même! »

Notes
Plante aromatique de la steppe.
Sidi ! Maitre 2 fois .
Harem .
Introduction (suite) 24 juillet, 2002
Le maître, d’un revers de la main, jeta le pan droit de son burnous de poils de chameau sur son épaule gauche et se dirigea sans un mot vers la tente de son harem, laissant pantois ses gens autour du serviteur étalé devant eux
Toutes les femmes de la tente du harem étaient dehors et entouraient la jeune CHADIA .
JILLA l’appelait « CHADIYA » (1) par moquerie.
Elle gémissait tenant un foulard blanc sur œil droit.
« Il m’a aveuglé ! Il m’a aveuglé ! » Répétait ‘elle sans cesse en gémissant à souhait.
La mère de jilla : OUM EL KHEIR (2) qui est l’aînée de toutes ; lui répondait furieuse :
» tu mens !
Tu n’as rien !
Montre ton œil aux autres pour voir !
Tu détestes JILLA depuis le début de ton mariage avec SIDI notre maître.»
Sur ce !
Celui ci arriva et fait écarter ses femmes et esclaves pour s’enquérir du mal qu’a fait jilla à sa préférée.
Cette dernière appliquait le mouchard, bien fort sur son œil et refusait de le montrer.
Le maître prit CHADIA par le bras et l’entraîna vers son coin personnel dans la tente en ordonnant aux autres de se disperser.
Là ! À l’abri des regards et des oreilles :
il demanda :
« qu’as tu mon ange ?
Montre moi ta blessure ! C’est si grave ?
Est ce vrai que tu ne vois rien avec ton œil ? »
Tout en parlant : il lui écarta la main pour constater le mal et surprise !
Chadia n’avait rien, juste une bosse au dessus des sourcils, faite sûrement par le projectile de jilla.
Tout content !
Il roucoula à sa jeune femme :
» t’a rien ! Dieu merci ! Ne pleure pas !
Je suis là maintenant et je vais chercher jilla et le punir devant toi !
« Juré ! »

Notes :
Guenon
Mère du bien
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L’histoire à l’Ouest (Maghreb) de l’Afrique du Nord musulmane au XVIII siècle fut déconcertante !
Il n’y a aucun développement régulier dans son fouillis historique.
Seule sa géographie peut en partie nous l’expliquer.
En tout les cas !
Les frontières actuelles n’existaient pas, elles ne sont pas l’œuvre des musulmans.
Sa situation géographique lui a donnée l’avantage d’une double façade maritime : l’océan atlantique et la méditerranée par où ont pénétrer les influences étrangères (Britannique, Espagnole, Turque et plus tard Française) qui ont participé à son histoire saccadée de guerre sainte.
Le Maghreb est la région la plus favorisée de l’Afrique du Nord, entre la méditerranée , l’océan Atlantique et le Sahara .
On y trouve quatre zones de végétation. :
-Celle du tell ou les fortes précipitations permettent la forêt verte qui recouvre la totalité de l’Afrique du Nord, elle est typiquement méditerranéenne : arbustes et arbres toujours verts, l’olivier, le grenadier, la vigne, les chênes, le pin et le genévrier.
-La zone des hauts plateaux ou dominent la steppe d’alfa et de chih (plantes rustiques des hauts plateaux): l’une fourragère et l’autre aromatique.
-Deux grandes chaînes montagneuses (l’Atlas tellien et l’Atlas Saharien) favorisent de grandes plaines fertiles au Nord et limitent entre elles les hautes terres steppiques faisant barrière au désert aride au Sud.
Ces montagnes disposées en amphithéâtre engendrent des cours d’eau ou oueds (1) plus ou moins longs.
Ces derniers !
Avec leurs nombreuses ruptures de pente ont un régime irrégulier durant l’année.
L’oued qui traverse la steppe des Chérifs (2), prend naissance dans ces montagnes pour finir dans l’océan à l’extrême sud-Ouest du Maghreb.

-Et enfin ! au Sud, c’est le désert aride ou début du grand Sahara.

Notes :
rivières
Des puritains

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Au XVIII siècle ! on observait dans ce Bled (1), que les anciens appelaient «bèrberie » et que les arabes qui l’ont conquis : « Maghreb » ou pays du couchant : une dualité géographique qui a joué un rôle prépondérant dans son passé ancien et a façonné sa trame historique.
Cette dualité est formée par la montagne et la steppe :
On distingue des berbères sédentaires dans la première et des arabes nomades (errants) dans la seconde.
Avec la présence de ces deux mondes opposés par leurs tendances politiques :Le goût de la démocratie et de la petite république d’une part
et celui de l’anarchie et la tradition tribale d’autre part.
Cette dualité joue en permanence un rôle primordial dans la vie politique du Maghreb : association, conflit ou heurts des tribus rivales.

-Les berbères sédentaires occupent les montagnes et les plaines d’alentour en les cultivant et en élevant des bovins rustiques dans des huttes en chaumes.
Ces montagnes étaient le fief par excellence de la bèrberie qui garde ses libertés ante- islamiques.
-Tandis que les arabes nomades, plus nombreux, errent au gré des pâturages pour leur cheptel fait de troupeaux de moutons et chèvres et quelques dromadaires, sur l’immense étendue de la steppe.

La steppe : est cet ensemble géographique dont les limites sont définies par le seul critère bioclimatique.
Elle se localise au Maghreb en Afrique du Nord : entre deux chaînes de montagnes en l’occurrence, l’Atlas tellien au Nord et l’Atlas saharien au Sud. La végétation steppique est dominée par l’alfa et le chih.
On trouve aussi l’ armoise blanche qui occupe les steppes aux sols à texture fine. Celle ci est consommée par les troupeaux et constitue de ce fait un excellent parcours.
C’est ce qu’on appelle « bled el ghanem » (3) car elle se caractérise par sa principale production : le petit cheptel : fait d’ovins et de caprins.
Ces immenses steppes étaient inaccessibles aux infidèles, venant des mers, qui ne se sont jamais aventurés à l’intérieur du pays profond, occupé par les bédouins hostiles et xénophobes.

Notes :
Contrée .
Plante fourragère de la steppe.
pays du mouton.
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C’est aux couffins de la steppe qu’est installé le campement des tentes de la tribu de SIDI père de JILLA.
La tente, la plus majestueuse de toutes est celle de la choura ou Dar el hak (1 ) avec ses beaux tapis de laine multicolores qui couvraient son parterre et ses hauts pieux de pin qui la hissaient.
La toile de la toiture est tissée à la main par toutes les femmes de la tribu, son ouvrage est départagé entre elles, sous la direction de celles du harem.
Elle est faite de poils de chèvres mêlés avec de la laine, parfaitement imperméable pendant la pluie.
A chaque achoura après l’aid adha (2) : elle est changée dans une grande cérémonie.
Car c’est la maison de dieu et de tous et sans distinctions de rang ou de situation sociale parmi les gens libres ou esclaves.
La prière du vendredi s’effectue en son intérieur, toujours ouverte aux réfugiés en son sein et aux hôtes étrangers.
Mais ! Jamais un feu ne s’est allumé dans son enceinte.
Certes ! On peut manger ou séjourner dedans sans y dormir.
Elle recevait aussi les banquets des baptêmes ou mariages et même servir d’office de lavoir mortuaire.Son enceinte est sacrée.
Nul n’a le droit d’élever la voix, ni commercer ou tenir des propos blasphématoires C’est comme une mosquée.
Habituellement, les gens de la tribu prient chez eux ou rassemblés pour le Maghreb sur la tahtaha (3) qui se trouve à proximité.
Cette place est couverte de nattes d’alfa et souvent entretenue.

Notes :
Dar Choura (maison du conseil) ou Dar hak (maison du droit).
Achoura : c’est le 10 éme jour après la fête du sacrifice d’abraham
place publique

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C’est aussi, dans cette tente que se passent les réunions du conseil qui règle les différents litiges rencontrés dans la confrérie
Tout ce farouche et belliqueux monde de nomades la respectait en la vénérant comme lieu de paix, de droit et d’hospitalité.
Elle sert aussi d’école coranique dans deux classes : pour les enfants de moins de dix ans, le matin et pour les talibans (4) plus âgés, l’après midi.
Les classes sont assurées par des derrars (5) qui eux même
récitaient devant les talebs (6) ou docteurs de la foi, tout le Kitab (7).
On trouve aussi des livres dont d’antiques manuscrits qui sont précieusement sauvegardés et mis à la disposition de tout lecteur ou réciteur, désirant les lire ou les consulter avec l’interdiction de les prendre avec soi. Car bien habous (8) C’est à dire appartenant à toute la communauté tribale.

Les tentes de toute la tribu de Sidi, étaient groupées en formation stratégique d’une forteresse en toile, autour de la tente de la « choura » (conseil) ou « dar el hak » maison du droit, dans une vaste étendue de la steppe, tout prés d’une guelta (grande marre) formé par le niveau bas de l’oued.
Nécessité bédouine, oblige.

Notes :

étudiants
instructeurs
enseignants
livre sacré (coran).
Indivis de droit religieux !

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La tente de la choura est le centre du campement de toutes les tribus. Juste à coté d’elle sont plantées celles de « Ahl el beit » (gens du maitre ) : formées par celle de « Lalla » Oum elkheir et Jilla et la tente de Jellou leur ainée et enfin celle du harem . Un peu à l’écart, il y a les huttes de chaumes ou d’alfa des Khoudems (serviteurs) de Sidi, de son harem et de la tente de la Choura.
Après viennent les tentes des « Ahl dar » tribus alliées ou cousines éparpillées dans le site élevé, choisi par Sidi en personne.

Vu d’en haut, le site formait plusieurs cercles de tentes espacées l’une de l’autre par des allées.
Celle de la choura est le pivot central.
Tout en bas, autour de la guelta ,hors du périmètre du campement , sont dressés épars , les enclos du cheptel et des chevaux .
Ceux ci sont cernés par des haies artificielles d’alfa liées entre elles par des cordes tressées de la même plante .
Ces hautes haies protégeaient du regard et du vent les bêtes.
Les chevaux ne sont ramenés que le soir !
Chaque cheval est parqué prés de l’enclos de son maitre .
Toute la journée , ils sont soit montés , soit attachés devant les tentes .
Le cheval est admiré , respecté et bien entretenu .
On brosse leur robes et on peigne avec amour leur crinières.
Il est considéré comme un membre de la tribu .
Son hennissement réjouis les cœurs .
Gare à celui qui le cravache sans raison !
Sa laisse est toujours longue pour plus de liberté dans son mouvement . Devant chaque enclos, sont attachées solidement des chiens de garde.

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Ce jour là ! bien avant l’incident ; Jilla s’est levé, dés l’aube comme d’habitude ;a enfilé sa Djellaba noire rayée de laine sur sa abbaya ( longue chemise de nuit ) et s’est dirigé vers la sortie de la tente de sa mère .
Cette dernière était accroupie devant le feu et pétrissait des galettes de nbessas ( petits fours de semoule au beurre ) sur un tadjine en terre cuite , posé sur les braises directement , mis en équilibre par trois grandes pierres de rocaille .
Quoique faisant partie du harem, elle était aussi sa LALA (maîtresse) attitrée, car elle était la première épouse de Sidi.
Elle avait sa propre tente avec ses deux fils : Jellou, son aîné de trente ans et Jilla.
Celui ci !
Posa tendrement, un baiser sur sa tète, cernée d’un foulard coloré, tel le
plumage d’un coq de campagne.
Elle retournait les petits triangles sur le tadjine brûlant en rafraîchissant ses doigts en les suçant.
Le beurre de brebis rosissait les petits fours et les rendait cramoisis.
– fais tes ablutions et ta prière et viens prendre ton ftour ! (déjeuner du matin) ordonna t’elle à son fils , mal réveillé .
– J’attends que mon khadem (esclave noire) me ramène du lait. »
– Elle ne tarderas pas à venir « précisa t’elle, pressée d’en finir avec sa corvée familiale pour rejoindre ses taches de maîtresse du harem.
Jilla sortit et décrocha l’outre d’eau des deux troncs de pins croisés sur le seuil qui servaient d’entrée.
Il remplit une écuelle d’argile cuite et partit derrière un talus de touffes d’alfa.
Il s’accroupit en relevant sa djellaba et sa chemise, une brise glaciale pénétras ses reins : il eut une grimace et changea de position, mettant le talus derrière lui.
Ce geste va changer le cours de sa vie et toute sa destinée.
A quelques mètres de là !
Se dressait la tente du harem.
Il vit une femme, s’étirant les bras en croix, les cheveux découverts devant le seuil de cette dernière.
Il reconnut Chadia, la nouvelle femme de Sidi.
« Sacrilège ! pensa t’il, elle se fout de notre honneur ! , la garce ! ».
Pensant n’être vue de personne, Chadia bailla et s’étirait à en mourir de plaisir, exhibant l’épaule droite nue

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La tribu des chorfas (nobles descendants du prophète) avec toute sa confrérie comptait environ huit cents hommes.
Primitivement, ils s’étaient installés dans ces parages, surtout afin de se mettre en sûreté, la proximité de l’oued et les bons pâturages, convenait aussi.
Les chorfas craignaient pour leurs descendants, depuis le kharidjisme (hérésie islamique venant d’orient).
Ils vivaient dans la crainte perpétuelle de tout étranger dans leur territoire, d’où la surveillance permanente de leur campement par des sentinelles de nuit comme de jour.
La garde est effectuée surtout par les ahl dar (membres de la confrérie) sous la direction de Sidi lui même.
Les veilleurs de nuits dont la vigilance est très sollicitée, doivent faire chaque matin le point, en rapportant le moindre fait nocturne à Sidi.
Quant aux gardiens, ils sont dans l’obligation de faire leur rapport du jour à Sidi, chaque soir, après la prière du Maghreb.

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Le campement qui date seulement de la derrière transhumance d’automne, à cet endroit de la steppe, près de la guelta ( retenue d’eau) , avait pris l’aspect d’un village permanent .
Les tentes en tissus de poils de chèvres et de laine de moutons, couvraient un large espace, dressées sur des pieux en pin ; consolidées à leurs bases par de grosses pierres qui tenaient les cordes de soutien du toit, étaient percées d’un trou qui laissait passer la fumée des feux domestiques.
Les serviteurs allaient et venaient, chargées de cruches de lait chaud de la traite matinale des chèvres ou donnaient à manger aux chiens de garde des enclos.
Les vieilles femmes avec des fichus sur la tête, balayaient devant les seuils de leurs tentes avec des balais de feuilles de palmier -nains.
Tous ces travaux devraient être finis avant le lever du soleil, juste après le départ des bergers.
Ces derniers, déjà dehors, gravement accroupis autour des feux allumés en plein air, palabraient à voix basse.
Le village paraissait calme, à part quelque bêlement de brebis cherchant son petit ou le jappement joyeux d’un chien qui recevait sa ration qui se faisaient entendre au loin.
Mais !
Il était facile de deviner qu’il s’est passé quelque chose d’extraordinaire, car malgré l’heure peu avancée –le soleil dorait à peine l’horizon –le village semblait refuser de s’éveiller avec les départs des troupeaux, souvent bruyant de clameurs.
Sidi et ses gens étaient réunis autour du thé matinal, établissant l’ordre du jour habituel des pâturages et de la surveillance du campement.

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Jilla écourta ses ablutions avec précipitation .
Vexé par l’attitude impudique de sa nouvelle belle mère .
Il lui lança avec colère son écuelle vide , qui s’écrasa en morceaux , à deux pas d’elle .
Surprise , par le fracas de l ‘ustensile d’argile cuite , elle disparait dans la tente du harem .
–Cette dévergondée ? mérite une correction , jugea tout bas , Jilla en pressant le pas vers la tente de sa mère .
Oum el Kheir , vit l’air renfrogné de son fils : on ne peux jamais cacher à un mère ses sentiments .
– Qu’as tu ? ou est l’ écuelle des ablutions ? questionna t’elle , inquiète .
Jilla déroula le tapis des prières en direction de la Kaaba de la Mecque sans répondre à sa mère , tout en annonçant sa prière de l’aube ,:d’une voix grave en élevant les mains .
– Allah wa akbar !
– Allah wa akbar !
(Dieu est Grand ! Dieu est Grand !) .
Om el Kheir se tut et réfléchis sur le tempérament de son jeune fils .
Jilla semblait très sérieux pour son age , il n’avait que douze ans et agissait en homme mur .
La métamorphose du caractère de son fils commença dés qu’il a compris et senti son rang .
Sidi l’a désigné comme son successeur dans la tribu ,lors de son baptême de ses septièmes jours , toute les tribus étaient réunies , pendant la décision de Sidi .
On fêta l’événement avec du méchoui et du couscous en abondance .
Ce jour là Jilla fut sacré “Emir” ( prince ) à jamais .
Cette charge semblait lourde pour le fils d’Oum el Kheir qui faisait des fois des excès d’autorité avec son pére sur certains problèmes secondaires .
D’où les nombreux incidents engendrés par Jilla *

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Oum el Kheir craignait pour son fils de la part des autres membres des tribus qui essayaient de le mettre frontalement avec l’autorité régnante de Sidi .
Jilla ayant terminé sa prière, s’affairait à enfiler ses sandales en caoutchouc à lanières qu’il croisait jusqu’à ses genoux sur son séroual à pattes longues.
Il prit son bâton de conducteur de troupeaux de brebis et s’approcha de sa mère qui finissait de bouillir le lait rapporté par la servante
Il prit un petit bessas (gâteau traditionnel) en forme de triangle et le croqua sans plaisir et d’un ton grave, il annonça à sa mère
–« Cette Chadia ? Veux nous déshonorer et c’est moi qui la tuerai ! »
Il lui raconta ce qu’il a vu dehors.
Oum el kheir, dont l’inquiétude grandissait en elle, répliqua effarée :
–« mais ! Pourquoi ? Tant de soucis pour rien ! et en plus il n’y a pas une âme qui vive dehors, pendant cette heure ?
Personne ne l’a vue ! Sauf toi ! Tu la surveille ou quoi ? »
« Non ! Mère chérie ! Je ne la surveille nullement, c’est elle qui s’exhibe tout le temps sans pudeur, pendant l’absence de Sidi. »
« Je l’ai aperçue à plusieurs reprises sans que je le veuille !
Elle se fout de nous et de nos coutumes ! Car ce n’est pas une Chérifa ( de rang noble) ! »
« Et tu sais très bien ! Que sa tribu était très contente de se débarrasser d’elle lorsque Sidi l’a demandé en mariage ?
Ses gens étaient ravis d’accepter, malgré l’âge avancé de Sidi ! ».
« Ils ont eu toujours peur pour leur honneur : c’était une fille légère et récalcitrante, même instable. »

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Pendant que Jilla tenait ce discours à sa mère , le lait bouilla et déborda sur le feu en l’éteignant totalement , la fumée des braises mouillées mit en colère Oum el Kheir qui répondit sèchement :
« Arrête de dire des bêtises ! Et ne fait pas d’une bagatelle, un drame…»
Et ordonna en lui rappelant ses devoirs :
« Et puis n’oublie pas qu’elle est la femme de ton père et qui est aussi le chef de nos tribus.
donc ! c’est ta seconde mère par alliance et tu lui doit le respect total ! ».
« Justement ! Souligna Jilla, c’est pour ça que la tuerais de mes propres mains. »Il se leva et sortit sans attendre.Laissant sa mère affalée devant le feu qui fumait.
Le ftour (petit déjeuner matinal) avec Jilla fut lamentablement gâché.
C’était un des moments les plus chers d’Oum el kheir avec son fils .
D’habitude, c’était très agréable comme instant passé ensemble, de la journée.
Lui, qui n’arrivait au groupement que vers le crépuscule avec le retour des troupeaux.
Elle languissait de son absence et craignait pour lui chaque jour que dieu fait.
Elle implorait toujours dieu en soupirant :
« Allah ! Mohammed sidna ! Protégez mon fils ! »

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Jilla, mécontent de son réveil, s’en alla, d’un pas pressé, rejoindre les enclos ; ses moutons y sont parqués par centaines, il n’a jamais su leur nombre exact.
Souvent, des brebis ou des béliers des autres tribus se mêlaient aux siens.
Il ne s’apercevait de leur présence que quand les males se cognaient avec bruit se disputant une femelle, ou par le bêlement incessant d’une brebis n’ayant pas trouvé son ou ses petits.
Quant aux bêtes silencieuses, elles pouvaient rester inaperçues pendant des mois entiers.
Cela n’inquiétait nullement les propriétaires.
Les bêtes sont toutes marquées, chaque tribu avait son signe de reconnaissance particulier.
Qui coupait, en deux le lobe de l’oreille droite, qui sectionnait la queue à trois doigts : leurs agneaux, dés leur deuxième jour.
D’autres plus ingénieux et cruels, perçait l’oreille de la pauvre bête d’un ou deux trous au fer rouge.
Le troupeau de Jilla, paraissait indemne de toute marque.
Mais ! Dés qu’il y a litige sur la propriété de la bête :
Sidi en personne tranchait sur son appartenance. Lui seul avait le secret. Et c’est dans son cheptel qu’on puisait les bêtes destinées au sacrifice du mouton d’Abraham. Le rite exigeait que l’offrande doive être saine et indemne de toute infirmité, amputation ou maladie.
L’abatage des femelles est formellement proscrit et interdit.
On n’égorgeait jamais une vieilles brebis : par respect à son âge et surtout pour son lait : on dit qu’elle préserve la race et donne par conséquent de bons béliers.
Les jeunes sont vénérées, gare à celui qui les égorge ou touche à leurs toisons.Ce n’est qu’après avoir mis bas, qu’elles sont tondues et leur laine offerte aux jeunes mariées pour filer leur Kssa (couverture en laine colorée) de noces.
Dans le troupeau, il y a toujours un bélier ou une brebis noire, ça portait bonheur disaient les bergers.
Ils sont surtout prisés par les vieilles fileuses de laine.
Quant aux chèvres : elles sont séparées des moutons, car leurs cornes pointues sont très craintes.
Elles conduisent merveilleusement les troupeaux en les devançant.
Leur lait était toujours abondant et leurs chevreaux sont de régals méchouis. Celles de Sidi sont racées : ramenées spécialement du m’zab pour leur lait et leur long et dur poil : elles ressemblent à des gazelles et leurs boucs sont de magnifiques conducteurs
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La région où naquit Jilla était, par conséquent, un carrefour naturel pour le commerce transsaharien et une région pastorale très riche.
C’était aussi un carrefour stratégique, car aucun trajet, en temps de paix ou de guerre, ne pouvait éviter cette région.
Du nord au sud, de l’est à l’ouest, elle commandait l’accès des routes de l’empire vers l’Afrique noire.
La ville la plus proche est Sijilmassa et la plus éloignée au sud dans le désert aride : c’est la légendaire Tombouctou.
La première tête de ligne des routes vers le sud fut Sijilmassa la reliant au Ghana à travers Tamdoult, Tindouf, Zemour et Waddan .
Et l’axe reliant Sijilmassa au Soudan sub-saharien par les salines de Taghza et Tombouctou .
C’ est le chemin du trafic caravanier entre Bilad el Soudan (actuels pays du Sahel), le Maghreb, l’Orient et l’Europe.
Le commerce avec le soudan historique se basait sur le troc.
La principale monnaie d’échange était les barres de sel échangées contre l’or.
Il y avait aussi d’autres produits de troc comme les denrées communes très sollicitées par les communautés du désert notamment les métaux ( barres de fer, laiton, étain), les ustensiles de cuivre, les chevaux et selles, les cotonnades, le papier à écrire, la verrerie, la céramique, maroquinerie et autres articles utiles.
En contre partie les importations comprenaient l’or, les plantes médicinales, les plumes d’autruche, la corne de gazelle, le bois d’ébène et l’ambre

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Les tribus de l’au-delà de l’ oued Draa étaient renommées pour leur tradition réformiste, la pureté de leur religion et la noblesse de ses origines bédouines.
A la fin du règne almohade et des débuts Mérinides et plus précisément Saadiens, cette région était un centre intellectuel de haute théologie musulmane ; par conséquent un lieu de dissidence et de révolte ; elle formait les meilleurs commandeurs de guerre sainte et se vantait aussi de fournir un nombre important de contingents de combattants de la foi. Les généraux musulmans d’orient et du Maghreb qui soutinrent la croulante dynastie almohade et les réformistes purs qui l’abattirent recrutèrent leurs hommes de cette région du Draa et de la Moulouya.
Pendant longtemps, le Draa s’est trouvé sur le passage de guerres tribales pour le contrôle du trafic des caravanes du soudan vers le Nord hispano maure.
En dépit de la richesse du commerce des caravanes, les bédouins de cette région étaient des puritains et haïssaient le despotisme des rais de taifas et leurs mœurs religieuses et de gouvernance.
Les succès de leurs guerres saintes et la fondation de leur brillant empire resta, à jamais, gravé dans la mémoire de chacune des tribus locales.
La future libération de tout le Maghreb des forces étrangères existait déjà à l’état embryonnaire dans les foyers bédouins musulmans, lorsque Jilla vint au monde.

le roman des nobles bédouins
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Jilla est né le premier jour du carême musulman au mois d’août en 1808 dans la tribu des chourafas, l’une des tribus bédouines éparpillées dans la steppe du Draa, ainsi nommée d’après la belle rivière qui coule en méandres dans un régime irrégulier des hauts sommets de l’atlas saharien et traverse tout le Draa pour se jeter à l’océan atlantique à l’ouest extrême du Maghreb.
Elle forme la limite naturelle entre les montagnes du nord et la steppe.
La montagne garde ses libertés ante- islamiques.
Cette irruption de la vie nomade dans l’Afrique « utile » devait avoir des conséquences incalculables.
Modifiant durablement les genres de vie, elle prépare et annonce l’arabisation.
La conquête arabe, on le sait, ne fut pas une tentative de colonisation, c’est-à-dire une entreprise de peuplement.
Elle se présente comme une suite d’opérations exclusivement militaires, dans lesquelles le goût du lucre se mêlait facilement à l’esprit missionnaire. Le courant réformateur islamique venant d’Orient (Arabie) s’imposa de force dans le Maghreb-extrème pour s’accentuer dans l’Andalousie conquise par les Maghrébins musulmans.

LE ROMAN DES NOBLES BÉDOUINS
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Il y a bien longtemps, des hommes voilés, venant du Sud saharien ! Envahirent le Maghreb – extrême (actuel Maroc) dés 1085 et six ans plus tard tout le l’empire ibéro maghrébin tomba entre leurs mains.
Au même moment par la voix saharienne ils s’emparent du trafic du soudan. L’Ifriqiya (Tunisie) et le Maghreb central (Algérie) furent ravagées par les béni-hillals , arabes nomades lancés par les Fatimides en bérbérie .
Les dévastations de ces derniers ruinèrent la partie la plus riche d’Afrique du Nord.
Les almoravides vainqueurs à Zellaca en 1086 enlèvent Valence et l’ensemble de l’Espagne musulmane tombe en leur pouvoir.
Les almohades remplacent les almoravides ; amollis par la douceur de l’Andalousie ; et s’emparent de toute l’Afrique du nord, de Gabès à Barca (Barcelone).
Pour être une fois de plus supplantés par les Mériniyines (Mérinides).
Ces musulmans des hauts plateaux (chérifs orthodoxes) ont fait tout leur possible pour reprendre l’essor de la guerre sainte, mais, en vain !
La civilisation hispano- mauresque naît avec les almoravides, se développa sous les almohades pour déjà s’altérer sous la dynastie des Mérinides.

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La tribu de Sidi descendait de cette dynastie et ses aïeux étaient tous des docteurs de la foi.
Sidi avait en tète toutes ces histoire de ses ancêtres , mille fois répétées par son père, pendant les nuits d’été, au clair de la lune : lorsque ils couchaient dehors , dans les pâturages avec leurs bêtes.
Deux dates! bien précises; lui revenait à l’esprit constamment.
La chute de Cordoba (Cordoue) en 1248 et La chute de Gharnata (Grenade), c’était en 1492.
La première date fatidique fut la chute de Cordoue en 1248.
Le quatrième sultan almohade : Mohammed el nassir est battu à la bataille de las navas de Tolosa en 1212.
La fusion de la castille et du Léon, accélère la chute de cordoba, murcia (Murcie) et ich billia (Séville) en 1248.
L’Afrique du Nord se morcelle dangereusement à nouveau et passe dés 1269 entre les mains des Mérinides bédouins des hauts plateaux.
Son ancêtre : leur premier sultan cruel et orthodoxe a fait de grands efforts pour la guerre sainte , et a laissé à son successeur un grand legs religieux avec lequel, il reconstitua l’empire de l’atlantique au golfe de Gabes .
Mais! échoua en 1340 dans sa politique de reconquête andalouse sur les bords du Rio Salado et même battu à Kairouan par une coalition arabe
La seconde année fatidique fut la chute de Gharnata (Grenade) en 1492 avec la décadence des musulmans du maghreb (afrique du nord) et de tous les arabes ; a ruiné les derniers espoirs d’un empire musulman ibéro-maghrebin et marqué le renversement définitif du rapports des puissances entre chrétiens et musulmans, surtout avec l’avènement du nouveau monde (Amériques ) les routes sahariennes et la méditerranée sont délaissées au profit des turcs et des pirates ottomans.

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Cette situation amène le Maghreb à s’isoler de la civilisation humaine naissance dont les ancêtres ont apporté les ingrédients en Andalousie.
Le commerce des caravaniers à travers le désert va diminuer et les difficultés économiques agitent les nomades dans les steppes.
Les centres religieux du désert sont renforcés de toute la faiblesse du Maghreb sédentaire.
Les chorfas se multiplient et prennent la tète des résistances locales.
Le culte des saints, les Zaouias et les confréries sont autant de sujets d’agitation.
Cette agitation religieuse et xénophobe contribue d’ailleurs à faire pénétrer l’islam dans les montagnes ou les cultes anté islamiques sont tenaces et conservent des racines vivaces.
Dans ce désordre, loin de toute autorité centrale, les CHORFAS n’arrivent pas à grouper autour d’une idée religieuse ou politique pour récupérer l’Andalousie.
L’espoir de le maintenir au delà de djebel tarik ibn ziad (Gibraltar) s’éteint à jamais.

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Les berbères occupent les montagnes et les plaines d’alentour en les cultivant et élevant des bovins rustiques et habitent dans des huttes en chaumes.
Tandis que les arabes nomades, plus nombreux, errent au gré des pâturages pour leur cheptel fait de troupeaux de moutons et chèvres et quelques dromadaires, sur l’immense étendue de la steppe.
Ces immenses steppes étaient inaccessibles aux infidèles, venant des mers, qui ne se sont jamais aventurés à l’intérieur du pays profond, occupé par les bédouins hostiles et xénophobes
Quant aux montagne ! c’est le fief par excellence des berbères .
L’islamisation et la toute première arabisation furent d’abord citadines .
La religion des conquérants s’implanta dans les villes anciennes que visitaient des missionnaires guerriers puis des docteurs voyageurs, rompus aux discussions théologiques.
A suivre !

A suivre

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La conversion des Berbères des campagnes, Sanhadja ou Zénètes, se fit plus mystérieusement.
Ils étaient certes préparés au monothéisme absolu de l’Islam par le développement récent du christianisme , mais aussi ! par un certain prosélytisme judaïque dans les tribus nomades du Sud.
Quoi qu’il en soit, la conversion , souvent plus pour des raisons politiques que par conviction, répandit l’Islam dans le peuple.
Les Berbères sont à leur tour assujettis par les Arabes lors de la conquête .
De cette époque date la structuration en castes de la société steppique :
Au sommet de la pyramide :
se trouvent les tribus libres, principalement d’origine arabe, qui forment la caste des guerriers ou « chérif ».
Ensuite viennent ceux qui, ayant été vaincus au combat, n’ont pas le droit de porter les armes et qui, généralement d’origine berbère, se sont réfugiés dans la pratique du commerce ou les études religieuses: les « marabouts » .
Puis les Noirs se partagent entre esclaves affranchis, mais tributaires, cultivant les oasis, ou « haratines », et enfin ! les esclaves domestiques, ou « abid ».

A suivre !

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SIDI était docteur et chevalier de la foi en même temps : c’est un guerrier hors pair !
Toute la tribu des CHORFAS reposait sur ses épaules .
Choisi par son père « feu SI CHERIF » comme successeur :
il maintenait sa gouvernance avec une réelle diplomatie et l’élargissement de son harem .
Ces deux exigences sont nécessaires pour le contrôle de l’espace .
SIDI savait que dans le territoire de sa tribu ,le milieu pastoral est vraiment saturé .
L’accès aux ressources : eau d’abreuvage et pâturages , ne saurait être libre ou indifférencié entre les diverses tribus qui les entourent.
Les rapports de force jouent en permanence , le contrôle de l’espace est donc l’une des conditions de survie pour la famille
Qui dit contrôle !!dit sécurité ! partant de là , il y a possibilité pour le cheptel de se développer et la tribu de satisfaire ses besoins vitaux , donc ! d’exister .
Ceux qui n’ont pas les moyens politiques et militaires de contrôler leur espace pastoral , sont dominés par les autres.
Ils sont contraints :
-soit de se soumettre et partager une partie de la production animale et les points d’eau , ce qui peut mette en danger la survie des familles , pendant les mauvaises années.
-soit de plier bagages et tentes et s’exiler vers d’autres espaces.
C’est pourquoi l’importance du harem est vitale.SIDI ne cesse d’élargir ses alliances en toute occasion .Le nombre des demis frères de JILLA dépasse facilement les jours du mois .
Il ne fait que perpétuer la tradition de son père et de ses aïeux .

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Sidi, en sortant de la tente de son harem, resta un moment pensif,
méditant la fuite de Jilla .
« Ou peut il aller ? »
« Iras t’il jusqu’ à cette chaîne montagneuse, si lointaine et dangereuse ? »
Un sourire se dessina sur ses lèvres.
« Il n’ira pas plus loin que le ravin, creusé par l’oued en dévalant vers les terres incultes.
C’est la frontière du territoire de la tribu ! Nul n’a osé la franchir !
Et ce ne sera pas un gamin de douze ans qui s’y aventurera.
On colportait : que des brigands, voleurs ; égorgeurs et violeurs y régnaient impitoyables.
Ces montagnes étaient une barrière naturelle ,séparant la steppe et les hautes terres ou ils étaient installés ,il y a fort longtemps , du temps de feu son père » le CHERIF » et sa petite famille et d’autres tribus , fuyant les turcs , qui les ont rejoints.

Un jour ! Son père le patriarche CHERIF mort il y a une vingtaine d’années lui a confier une toute autre histoire sur ces contrées inconnues

.« Mon fils ! Ne répète jamais ce que je vais te dire : Laisse tes gens craindre ces montagnes et l’au-delà de l’oued.
Ils resteront toujours rassemblés autour de ta protection et ton autorité !
Ils t’obéiront et ton honneur sera sauf !

«Car moi-même ! Je viens de ces majestueuses montagnes vertes et protectrices.
On était libres, riches et cultivés.
Nos maisons étaient en dur, dans le roc même.
Mon aïeul était craint et respecté. Les membres de sa famille étaient :
soit des docteurs,
soit des chevaliers de la foi pendant les guerres saintes. »
S’enorgueillit à dire, SI Chérif à son fils SIDI .

Maintenant dans la steppe ! l y a plus d’une trentaine de tribus , qui y vivent dans l’abondance des pâturages et le gouvernement juste des chorafas , maitres actuels de la steppe toute entière .
Les quelques tentes du début de l’exil ne furent qu’un lointain souvenir en comparaison avec le nombre des tentes actuel .

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L’installation des turcs ottomans en Afrique du Nord suscite l’immobilisme total et l’anarchie des tribus ; qui se replient sur elles même et digèrent mal l’abandon du rêve de l’empire musulman qui atténuait leur énergie religieuse et leurs ardeurs belliqueuses.
Avant leur arrivée, les femmes et leurs enfants ont fui emportant avec eux, juste quelques peaux de vache et leurs bijoux, en poussant devant eux leur maigre cheptel, fait de chèvres et de moutons, abandonnant tout sur place.
La famille princière, c’est-à-dire moi, ta grande mère et tes quatre tantes : faisions partie des premiers fuyards. »
a précisé SI CHERIF à son fils SIDI .

SI CHERIF (1705-1800)
fut le père de SIDI et grand père vénéré de JILLA .
Cet aïeul eut une longue vie : presque un siècle de dévouement pour sa famille et la tribu décimée par la guerre sainte et c’était lui , l’artisan du groupement des tribus léguées à son fils SIDI .

Ce dernier a une soixantaine d’années derrière lui , et Jilla n’a qu’une douzaine d’années : car nous sommes en 1820 de l’ année grégorienne

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Son père Si Chérif lui a confié sous le sceau du secret cette triste vérité :

« Nous méprisions cette steppe ! Du haut de nos montagnes !
Avec nos grandes bêtes (des vaches et des taureaux) et notre fortune.
C’est cet océan d’alfa, tant décrié, qui fut notre refuge et nous sauva de la mort certaine et de la perte de nos biens. »
« Cet oued, disait Le chérif :« S’appelait autrefois oued dhab (rivière d’or) et prenait naissance dans les premières terres d’exil de nos ancêtres d’où partirent les premiers contingents de chevaliers qui pacifièrent l’Extrême-Maghreb et unifièrent les taifas (principautés) en terre andalouse. »
« Occupées maintenant par les gens venus de la mer (les espagnols) et qui l’on rebaptisé: « rio d’oro »
« Je n’ai fait que sauvé l’honneur de la famille princière en protégeant ta grand mère et tes quatre tantes et élargit le clan à partir de rien ; maintenant, tout ce groupement de tribus est à toi ! ».
« J’ai donné mes sœurs aux autres tribus comme épouses : une par tribu : pour protéger notre rang et notre fortune .
« Nos aïeux étaient des chevaliers de la guerre sainte, mais ! Ont dilapidés le patrimoine commun du clan des chorfas en abandonnant leurs familles pour la guerre sainte ou petit djihad
« .Par contre notre père L’aguelid MOHAND fut un bâtisseur et est mort chez lui, au milieu des siens et c’était le grand djihad.
Les paroles du père résonnaient encore dans la tête de SIDI avec toute leur véracité.
« Et ce morveux de jilla veut casser une pierre de l’édifice construit avec tant de dévouement et de sacrifices »
pensa SIDI en se rappelant du geste de son fils qui a pris la fuite ce matin.

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SIDI, en méditant les histoires de son feu père « le chérif de la steppe » ne s’est pas aperçu d’Oum el kheir (mère du bien) qui s’est approchée de lui sans bruit et avec crainte.

Dés qu’il sentit sa présence, il se retourna et la vit décoiffée et les pieds nus. Elle se mis à genoux en s’agrippant à son burnous et en implorant :
« SIDI ! SIDI ! ne fais rien contre jilla ! Ce n’est qu’un gamin Et puis, CHADIA n’a rien ! Juste une bosse sur son arcade droite ! Je l’ai déjà soigné et fit un bandage avec mon foulard et une écorce d’oignons que j’ai mis sur le feu un moment et appliqué sur sa plaie bénigne.»
Elle s’est tue et resta pendue à la sentence de SIDI.Le maître en voyant sa première femme « Oum el kheir » les cheveux découverts : eut honte et s’écria, en l’apostrophant durement :
« Couvre toi la tête, imbécile ! Tu me fais un grand déshonneur, toi et ta maudite progéniture »
Oum el kheir , rappelée à l’ordre : releva un pan de sa seconde robe et se couvrit la tête : confuse et troublée . Tenaillée par son amour de mère et sa fidélité à son mari. Oum el kheir supplia tendrement :
« SIDI ! SIDI! Sois clément envers ton dernier fils ! il porte le nom de ton ancêtre que tu vénère tant ! »
Le maître l ‘attira par le manche et l’emmena à l’écart en disant :
« tu sais très bien, Oum el kheir ? Que mes multiples épouses ne sont qu’un alibi d’alliance et ton fils veut toucher à un credo de notre survie. Le harem est la source même de nos alliances et de notre expansion dans la steppe et les hautes terres d’alentour !

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C’est pour la tribu que je me marie à chaque fois, je n’ai pas besoin de femmes, une m’aurais suffit amplement et tu sais que c’est toi ! Sans ton fils et ses innombrables bévues.
« Il a toujours détesté mes épouses et voilà, maintenant ! il me met en conflit avec la famille d’une d’entre elles et la plus coriace! » Que dois je faire ? Sinon le punir et publiquement pour asseoir mon autorité ébranlée ! ».
« Va ! Cherche-le et ramène le moi ! il doit t’écouter ! il t’aime beaucoup, car accroché à tes robes ».
SIDI s’est tu, estimant avoir tout dit. Acculée par la vérité sur le harem et leur amour immuable : Oum el kheir ne répondit point.
Prenant son courage à deux mains ; elle lui dit : « retourne à la tente de la hourma ! Console CHADIA de ne pas partir chez sa tribu ! et envoie un émissaire leur dire la vérité sur l’incident, avant que les mauvaises langues ne le déforment dangereusement et sera la catastrophe pour toute la tribu ? » « Quant à jilla ? je vais moi même le chercher ! il ne se cacheras pas à mes appels ! Et puis ! je dois l’informer que chadia n’a rien . »
SIDI approuva et prit le chemin des tentes , il sait très bien que les meneurs de troupeaux sont déjà loin et que le geste de jilla sera répandu comme une traînée de poudre dans toutes la steppe raconté d’un berger à l’autre. Il sera amplifié et déformé comme toujours par les serviteurs qui n’ont rien vu, seulement entendu les plaintes de CHADIA et l’information de son serviteur privé. Et personne n’a constaté la réalité.
Car dans les règles de la steppe ; la loi de talion : œil pour œil et dent pour dent : est très répandue et de rigueur et appliquée par le maître lui même contre ses propres enfants.
Le versement du sang est très craint et peut être l’origine d’une guerre interminable entre les tribus sœurs.

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Le vrai dilemme pour Sidi : c’est que Jilla s’est enfuit .
Donc ! Comment appliquer la loi ?
La tribu de Chadia va demander réparation pour commencer et laver l’affront subi.
Oum el kheir ! Constatant le départ de SIDI, retroussa ses robes sur sa ceinture et dévala vers l’oued s’enquérir de son fils.
Avec en tète, les différentes caches qu’elle connaissait ; elle alla de pied ferme espérant le retrouver et le ramener.
Elle partait à la recherche de son fils tout en priant Mahomet le prophète et dieu de le retrouver : elle craint beaucoup pour lui.
C’est un jeune garçon très impulsif, quoique débrouillard et laborieux.
Elle se dirigea directement vers ses caches préférées dans les roseraies sauvages de la berge de l’oued .

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Cet Oued présente des écoulements variables suivant les terres qu’il traverse.
L’écoulement sur les marges désertiques est le fait des fleuves allogènes ou de torrents alimentés par la pluie et par la fonte des neiges.
Son régime est très irrégulier.
Il traverse une région désertique de plus en plus sèche, à mesure que l’on s’avance vers le Sud.
Les affluents de l’Oued dans son cours moyen, aussi nombreux soient-ils, sont d’un écoulement à caractère épisodique et la plus grande partie de ses apports proviennent du Nord qui constitue le domaine des grands affluents.
Dans cette partie du bassin versant, les deux principaux affluents du Drââ sont : l’Oued Dades et l’Oued Ouarzazate qui collectent les eaux d’une partie du versant Sud du Haut Atlas et du versant Nord de l’Anti-Atlas.
De la confluence de ces deux principaux affluents naît l’Oued Drââ proprement dit.

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OUM EL KHEIR, inquiète, se dirigea encore plus loin , tenaillée par deux sentiments opposés : la crainte de son mari et sa sentence si elle échoua et l’amour de son fils .
Elle courait presque en criant à qui veut l’entendre :
__ »Jilla ! jillaaaaaaaa !
__Reviens !
__Mon enfant chéri.
__La chipie de Chadia n’a rien !
__C’est juste une bosse sur l’arcade de son œil droit »
Elle était pieds nus et les épines des racines des roseaux lui faisaient mal .
Ses cheveux dans le vent, tout en sueur, elle implorais presque à s’étrangler :
__ »Jilla ! jilla !
__Je t’en prie ! Montre toi »
__ je suis seule ; je te le jure . »
Point d’écho !
La nature semblait sourde à ses cris.
La peur grandissante ; elle sortit de la roseraie et constata qu’elle venait de franchir les limites du territoire en voyant l’oued partir au milieu d’un ravin qu’elle venait juste de découvrir pour la première fois.
Elle eut un frisson froid dans le dos et s’arrêta épuisée et tremblante pour elle et pour son fils.
Personne ne s’est aventuré dans ces parages.

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Elle voulait rebrousser chemin,
Mais ! Quelque chose de plus fort, l’incita à continuer sans répit ses recherches.
En s’approchant des roseaux : elle héla de toute ses forces :
__ » Jillaaaaaaaaaaaaaa ! jilla !
__Mon enfant !
__Ou est tu ???
__CHADIA n’a rien !
__Montre toi que je te parle !
__C’est moi !Oum el kheir ta mère chérie !
Mais ! Personne ne répondit à ses appels.
Les roseaux bruissaient des cris des oiseaux effrayés par Oum el kheir , qui s’envolèrent brusquement à son approche brutale .
Car les lieux sont presque vierges, personne ne venait là.
Elle trouva même des nichées d’oisillons, les becs jaunes ouverts, quémandant la nourriture dans les fourrés.

Maintenant ! c’est archi sur : elle est en danger.
Elle dévala la pente abrupte, conduisant au fond du ravin, là ou s’écoulait l’eau avec bruit.
Elle inspectait le sol avec espoir de trouver des traces.
Voilà ! Des heures entières qui se sont écoulées depuis son départ.
Quand joyeusement surprise !
Elle vit des traces d’herbes écrasées par des pas, et même sur la glaise du bord de l’oued : se dessinaient des empreintes de pieds d’homme de la taille d’un enfant et puis plus rien.
Elle trouva même des débris de roseaux .
Sur ce !
Elle appela de toutes ses forces , croyant à la présence proche de jilla :
« mon fils !__Mon fils ! C’est moi Oum el kheir ta mère __ tu m’entends ??
__Réponds moi!! »
Silence total.

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Elle écoutait attentivement, accroupie sur la berge de l’oued, tout au fond du ravin.
Seul le bruit du ruissellement des eaux et quelques cris d’oiseaux au loin se faisaient entendre.
Les traces arrivaient jusqu’à la rive de l’oued et disparaissaient subitement.
Sur l’autre berge séparée par un torrent d’eau bruyant, elle vit des broussailles et une pente raide de l’autre coté du ravin, pour y arriver, il faut traverser le lit de l’oued à la nage ; les eaux sont tumultueuses et obscures, comme dans une crue d’été.
Oum el kheir ! ne sachant pas nager , eut un doute terrifiant :
_jilla savait ’il nager ?
_A t’il traversé L’oued ?
Elle resta là ! Toute hébétée et tremblante de peur, habitée par mille et mille crainte.
_s’est il noyé ???
Elle revient sur ses pas et se dirigea à une hauteur égale de l’autre berge.
Une fois arrivée, elle mit ses mains en porte voix et appela de toutes ses forces.
«Jilla ! jila!!!!!!! »
le soleil de midi tapait dru sur sa tète.
Ses pieds étaient enflés et en sang, ses robes mouillées et déchirées par les broussailles .
Son enfant a disparu à tout jamais !
Elle s’affaissa par terre et éclata en sanglots, en se frappant les cuisses de douleur.
«il s’est noyé ! il s’est noyé ! »
répétait Oum el kheir comme une folle
A suivre !

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Dans sa fuite !
jilla avait emporté avec lui le sabre magnifique de Sidi , une relique de la tente de la choura (conseil) et l’outre d’eau qu’il a confectionné lui même avec la peau d’une chèvre .
Assis à la turque sur le chiendent qui tapissait la berge de l’oued , il le faisait miroiter aux rayons du soleil ; leur focalisation sur la lame étincelante d’acier , l’aveugla un instant , comme un éclair ,ébloui, il ferma les paupières.
Brusquement, les légendes de son aïeul resurgirent du néant et un monde fabuleux se déroula devant lui ; l’envoûtant complètement jusqu’à oublier son malheureux présent.
Épuisé d’avoir trop couru, il s’abandonna à son rêve.
Il se vit galopant à brides abattues sur un cheval blanc à la tête d’une longue caravane de braves chameliers ; le sabre étincelant brandi d’une main et de l’autre la bride de son cheval ; comme à la charge.
Son cheval qui galopait un moment, s’éleva tout doucement dans les airs, semblait voler sur le sable chaud du désert qu’il traversait depuis une éternité , n’arrivant pas à mettre une fin à son long voyage vers sa lointaine destination .
La caravane qui se dirigeait vers Tombouctou s’envola derrière lui comme par enchantement avec toutes ses bêtes, personnes et ses lourds fardeaux comme si c’étaient des feuilles mortes dans le tourbillon d’une bourrasque.

A suivre !

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L’apparition de cette ville magnifique, pays de l’or et des sabres légendaires, tant désirée semblait éminente.
La caravane entière prit les airs et quitta la piste brûlante et ardue, planant comme un vol de cygnes l’un derrière l’autre.
Laissant à terre, cette piste sinueuse et dangereuse dans le sable trompeur que seuls les guides chevronnés connaissaient, économisant d’un trait toutes les peines d’un lent et épuisant voyage avec ses haltes fatigantes.
Du ciel ! Il vit la ville magique avec ses souks (marchés) pleins de gens de toutes races, grouillant comme des fourmis blanches sous des palmiers verts.
Apercevant même des jeunes filles noires au torse nu avec des seins splendides et fermes, portant sur la tête des fardeaux. Des forgerons avec leurs apprentis, battant le fer rouge des sabres sur une enclume devant leur échoppes d’artisans. Ce qui le frappa d’enthousiasme, c’est la source fraîche et limpide qui ruisselle sous les palmiers chargés de dattes mures et succulentes.
Il voyait tout çà, comme par miracle comme l’ont dit les anciens :
« Une Ville exquise, pure, délicieuse, illustre, cité bénie, plantureuse et animée… »

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Tombouctou la Mystérieuse qui le fascinait toujours ?
Le pays fabuleux !
Mais qui existe aussi dans son imagination est là ; sous les sabots de sa caravane volante.
Même le minaret de sa célèbre mosquée lui est visible à l’orée du Sahara et à quelques encablures du fleuve Niger, Carrefour commercial à l’époque des caravanes, elle fut aussi le siège d’une intense vie intellectuelle.
Une cité aux mœurs contrastées, ses nuits sont libertines imprégnées surtout de plaisir et ses journées pudiques.
Ville de pudeur islamique et de pureté religieuse des sages oulémas et des sciences musulmanes
Jilla croyait aussi aux mythes, bref ! à la poésie saharienne qui autorise toutes les audaces de pensées , enracinées au cœur de tout nomade.
Le vent chaud, maître bruit de la steppe et du désert berçait le songe de Jilla , allongé sur la berge de l’oued.
Son corps étalé au sol et son âme bédouine planant dans le ciel bleu du désert.

à suivre !

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.
L’âme de Jilla entrevit la ville magnifique dans toute sa splendeur.
Quand des croassements d’une nuée de corbeaux, le fit sursauter en le ramenant à sa réalité de misérable fuyard et sa lointaine ville du désert tant désirée disparaît à jamais.
Les couacs couacs stridents des corbeaux charognards qui tournoyaient surement autour d’un cadavre d’une bête morte ,mirent fin au songe de Jilla.
Tout à coup ! Il senti la vraie pesanteur qui le collait sur la berge verdoyante de l’oued.
La masse de son corps l’écrasait au sol de son vrai poids humain bien terrestre , et le ramena à son présent de fugitif , plein de choses si réelles , un moment ignorées : sa fuite dans son malheur , solitaire et sans but entre le sable de la steppe et le soleil ardent .
L’empreinte verdâtre du chiendent maculant sa chemise aux coudes et aux fesses ; en est une preuve qu’il avait rêvé tout bêtement !
Son ferle corps de bédouin ne pouvait voler et que son cheval Bourak
(Cheval mythique ) et sa caravane n’étaient que des mirages.
Seul son sabre soudanais qu’il tenait par son pommeau d’airain , dans sa paume moite , était réel !

à suivre !

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En revenant à ses esprits ! jilla regrettait déjà son rêve magique.
Il comprit que ces douceurs lui étaient interdites.
La ville tant désirée, était à des jours et peut être un mois de marche pour une caravane de chameliers.
Son or, ses armes et ses perles noires nues lui sont inaccessibles à jamais.
Il abdiqua à la réalité et se releva lentement, fit un pas, puis un autre et continua, résigné avec un serrement au cœur sa marche vers l’inconnu.
Abandonnant sa famille, sa tribu et son royaume pour toujours.
Les promesses du Sud ne sont que des mirages du grand désert.
Jilla vira, plein Nord toute !
Des fois un seul geste ravage toute la moisson d’une vie et Jilla s’y soumit contraint à la soudaine fatalité.
Il empoigna son sabre et tournant le dos au désert rutilant et invincible qui engloutissait ses rêves.
Il prit la direction du ravin que creusait l’oued le séparant des montagnes, tout en espérant trouver un gué providentiel pour traverser l’oued.
« En route vers ces montagnes si craintes ,
et advint que pourras ! » se disait il .

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Dans sa recherche d’un gué franchissable de l’oued qui limitait les montages de la steppe ; Jilla savait que les crues brutales d’automne furent déjà passées ; au vu des hautes herbes sauvages et des roseaux verts qui avaient poussé sur les alluvions.
Cet oued , né grande rivière bouillante au pied de la montagne à forte pente dans l’Atlas, se calme dans la steppe pour diminuer en un fin cours d’eau vers l’aval , en s’encaissant dans le sable.
Son débit est très variable suivant ses dépressions et son cours d’eau est souvent instable. Une fois passées, les saisons de crues comme à présent : il est facilement franchissable à certains endroits.
Mais !
Le chemin de JILLA allait à contre courant de l’oued.
Ce qui rendait sa traversée, encore plus difficile . L’oued dont le débit est élevé accéléré par les versants raides, creusait la terre en un ravin profond .
Son lit dépassait facilement la hauteur d’un homme.
Il n’y avait aucun moyen pour le traverser ! que la nage. Et par chance ! Jilla savait nager et c’est dans les basses eaux de cet oued même qu’il apprit avec les gamins quand il était tout jeune enfant de huit ans.

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Cette traversée est un kaléidoscope des différents paysages de la région :
palmeraies de la vallée du Drâa, regs et tamaris aux franges du désert, et bien sûr les grands ergs de l’oued Drâa, au cœur de la plus grande étendue dunaire du Maghreb extrême.
L’itinéraire de jilla longe la berge du Draa , tout en espérant la possibilité de rencontrer des nomades et leurs troupeaux.
Au sud ouest de la région du campement de la tribu des chorfas s’étend l’immense plateau désertique de la Hamada du Drâa.
Au Nord ! c’est le pays de la montagne fascinante.
L’oued Drâa, est une véritable frontière naturelle entre le Sahara et l’Atlas.
il s’apprêtait à entrer dans un univers magique en longeant la vallée du Drâa, et démarras son itinéraire sur un immense plateau désertique parsemé de petites dunettes de sable ocre.
Le paysage laisse progressivement place à un océan de sable…
Lentement , l’étendue de la steppe s’éloigne et au loin , il aperçoit les cimes blanches des montagnes .
Du soleil plein les yeux , il quitta l’étendue désertique par le tracé de l’oued qui mène à la montagne verte qui l’attire comme une sirène , lui le bédouin .

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Le trajet de Jilla fut un longue progression, à la recherche d’un gué sec et son franchissement, en se dirigeant vers les montagnes si craintes.
Au terme d’un long parcours de toute beauté et après avoir longé, la plupart du temps , l’oued , en contrebas par la droite, il arriva là ou le lit de l’oued est élevé et sec !
Il le traversa joyeusement !
Sautillant comme un jeune et robuste mouflon, d’une dalle à l’autre, celles-ci ciselées et façonnée ,en dalles en roc par l’écoulement millénaire des eaux de l’oued mythique du Draa vers l’océan.
En quelques enjambées lestes, il fut sur l’autre berge !
De là ! il aperçut une immense oasis verdoyante, s’étalant largement et barrée de chaque coté par des montagnes majestueuses comme un écrin de marbre gris et jaune.
Ce véritable contraste entre cette vallée paradisiaque qui s’étire à perte de vue en palmeraies aux couleurs chaleureuses et boisées de hauts palmiers chargés d’énormes grappes de dattes et en petits périmètres irrigués ou se rencontrent l’eau et le soleil d’une part et le paysage désertique derrière lui d’autre part , le surpris joyeusement ; fasciné, il se mit à genoux comme pétrifié par un coup de foudre sentimental .

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Tout ébloui ! il vit aussi au loin une chaine de hautes montagnes drapées d’un blanc joyeux et scintillant sous un ciel bleu .
il percevait en contrebas sur une vallée verte , un groupement de maisons aux toitures jaunâtres de la couleur des chaumes .
Que savait ‘ il de ce décor lui le bédouin ?
Habitué aux tentes noires et poussiéreuses de la steppe .
En empruntant le chemin menant au ksar ( village ) , il a l’impression que le temps s’est arrêté.
Avec la douceur du vent du Sud et la paisible mélodie des feuillages verts , sans oublier le mélange de mille et un parfum de plantes qu’il respire à pleins poumons .
Le coup de foudre est immédiat et il se laisse volontiers envoûter par la magie et la poésie que dégage de loin , ce pittoresque et paisible ksar berbère niché dans cette vallée magique .
Il succomba sans résister à l’attrait très particulier de cette région coincée entre les vallées verdoyantes de l’Atlas et la grande steppe aride qu’il venait de quitter !

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Dans son escapade, Jilla découvrit émerveillé le premier Ksar (village) de sa vie saharienne .
Une agglomération de maisons, denses et serrées, aux toits voûtés en chaume superposées sans recherche architecturale, ni fantaisie insultante d’étalage de riches palais , mais avec art et des courettes intérieures en pierres de grès primaire, nues et ajustées , , abritant des écuries ou étables et aussi parfois des jardins potagers protégés et séparés par des haies de figuiers barbaresques délimitant ainsi chaque propriété des lieux.
D’ombrageuses et silencieuses ruelles , désertes pendant la journée facilitaient l’accès et la circulation au milieu de ces denses habitations , adossées sur le flanc dégagé d’un monticule ,religieusement blotties autour d’un blanc minaret , haut et carré surplombant toutes les chaumières , profondément ancrées dans le sol dont elles émergent se confondant avec la montagne .
Le petit village fortifié offrit à Jilla un Beau panorama dont l’azur bleu contraste avec le vert des oliviers et des figuiers.
Dehors, y avait pas âme qui vive !
S’engouffrant dans l’entrée en arc en plein cintre , tout en dissimulant son sabre sous sa abbaya (robe longue).
« Ai-je le droit d’entrer à ce ksar si fermé et si paisible ? pensa craintivement jilla .

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Assis sur une botte d’alfa, au milieu de l’enclos vide des bêtes, Sidi méditait sur son nouveau sort perturbé par la colère éventuelle de sa belle famille et la fuite de son héritier. Cette dernière situation, lui rappela celle identique de son père.
« Ne dit on pas que l’histoire se répète ! » constata Sidi amèrement.
En effet ! La tribu des Chorfas ( nobles ) était juste une misérable tente et un gourbi contenant toute la famille et le cheptel du père de Sidi : le cheikh Cherif.
Au bout de longues et pénibles années et après d’incroyables privations et de dévotion pour la famille et son honneur, la tribu de Si Cherif se multiplia, en se liant avec d’autres tribus fuyardes par le sang dont le moyen naturel était : les mariages de ses sœurs concoctés avec d’autres chefs de tribus.
Le legs que fit Si Cherif à son fils Sidi était un puissant groupement de tribus régnant sur toute la plaine.
A la mort du cheikh Cherif en 1800, Sidi avait presque quarante ans, fort et respecté par tous, il lui succéda sans ambages. Il avait sous ces ordres plus de cinq cents guerriers et son cheptel dépassait aisément les quatre mille neuf cents têtes de moutons, moins d’une Hassa (spectre) celle-ci équivalente à cinq milles têtes.

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Ces souvenirs d’eternels fuyards firent froncer les sourcils broussailleux de Sidi. « Mon fils bien aimé « jilla » aurait il fait le chemin inverse : attiré par les gènes de son sang berbère » se questionna soudain Sidi.
Il se leva précipitamment, sortit de l’enclos et partit vers la tente de la « CHOURA »résolu de réparer avec les siens , l’incident qui s’est déroulé ce jour là
Ses gardes silencieux et immobiles, tels des statues et à l’écart depuis un moment, respectant sa tristesse, lui emboitèrent le pas.
A mi chemin , Sidi le chef supreme de la tribu fit volte face brusquement et ordonna à l’un d’eux .
—«Rejoins le troupeau et dis aux gardiens d’abattre un bélier et ramène le à la tente, je vais convoquer le conseil sur le champs.»
se retourna vers le deuxieme garde en le désignant du doigt.
—« toi ! va chez le berrah (crieur ) et dis lui que le cheikh Sidi ben chérif ben jilla tient une réunion sous la tente de la choura(conseil) et que celle ci est demandée d’urgence par lui avant la sallat du dohor ( mi-journée) .»
—« Et toi! suis moi !» apostropha Sidi , le dernier des gardes qui l’accompagnaient .
Ils s’exécutèrent tels des automates, chacun de son coté, dociles et inquiets.
Car c’est chose rare !
que le cheikh se libèrent de ses propres gardiens.

à suivre !

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Une foule noire de bédouins et de cavaliers entoure et s’amasse devant la tente de la choura . On n’a jamais vu pareil rassemblement que pendant les guerres tribales. Pourtant ! Rien ne semblait l’indiquer, tout le campement vaquait à ses affaires.
Les serviteurs allaient et venaient nonchalants entre les tentes ou les femmes préparent en commun le couscous général d’accueil des hôtes .
Nul ne portait des armes !
Excepté les gardes qui avaient en bandoulière leurs longs fusils à pierre.
Les vieilles femmes filaient leur laine et battaient leur lait devant les tentes entourées de bambins remuants.
En voyant arriver Sidi la foule se scinda en deux pour lui laisser le passage.
Les cavaliers mirent pied à terre et cédèrent les harnais aux serviteurs qui s’empressèrent d’emmener les chevaux vers les enclos.
Ils rejoignirent les autres qui s’engouffraient dans la tente en prenant place sur l’immense tapis rouge et noir déroulé pour la circonstance, après avoir pris soin d’enlever leur chaussure : simples sandales faites de peau de chèvres qui s’amoncelèrent pèle mêle devant le seuil de la tente.
Un grand cercle se forma autour du pivot central de la tente ou était accroché la relique de la tribu : le fameux cimeterre que jilla à emporté avec lui.

à suivre !

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Effectivement, tous les regards étaient fixés sur le poteau dégarni de son trophée.
Ce sacrilège alourdit encore plus la pesanteur qui régnait sous la tente de la choura, généralement sereine.
La rumeur maitresse de la steppe a précédé l’objet de la réunion convoquée d’urgence par le cheikh.
On murmurait à voix basse l’incident de Jilla en attendant stoïquement la prise de parole du chef.
Celui ci, assis à la turque, la tête baissée lisait un livre de récitations coraniques, comme pour banaliser l’ordre du jour qui paraissait extraordinaire.
Son attitude aide à apaiser les inquiétudes lourdement commentées qui planaient sur le campement.
Les conseillers comme à leur habitude s’échangeaient des Salem (salut de paix) et des nouvelles des leurs avec une contenance joviale.
Soudain ! le berrah (crieur) d’une sa voix de stentor brisa ce bourdonnement d’abeilles faits de murmures.
-Ya koum ! (Oh ! gens de la tribu) notre honorable cheikh Sidi ben Chérif ben Jilla vous prie d’écoutez, soyez attentifs à sa parole respectable sous cette tente sacrée, que dieu vous garde et vous protège.
Un silence de plomb s’abattit sur les vénérables conseillers.

à suivre !

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Sidi ajusta son turban, racla sa gorge en toussotant, et balaya d’un regard circulaire toute l’assistance : presque tous les chefs influents des tribus étaient présents, ainsi que le cheikh de la tribu de Chadia , sa jeune épouse , il paraissait calme et d’une mine sereine .
Une aubaine pour Sidi : le père de Chadia : un sournois personnage et frère du cheikh était absent.
La majorité des raiis (chefs) a répondue à sa convocation ! Il reconnu parmi eux ses fidèles et même ses anciens alliés ! La sérénité que dégageaient leurs visages graves, burinés par le froid et le soleil de la steppe, le rassura !
Rien ne semblait ébranler la sagesse de ses nobles bédouins, habitués aux pires affres de la vie du désert !
« Salem alikoum ! (que la paix soit sur vous ! )» salua Sidi d’une voix solennelle .
-« Salem wa rahma ! (paix et bénédiction !) » répondirent en chœur : les membres du mejless (conseil) , assis confortablement sur l’immense tapis rouge et noir , en se redressant avec respect sur leur genoux , les gardes debout devant l’entrée et les serviteurs qui s’arrêtèrent net d’offrir le thé ou de casser les pains de sucre.
A suivre !

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L’intonation chaude de la voix de Sidi résonna comme un gond !
Un silence religieux s’abattit à l’intérieur de l’auguste tente de la choura.
« Oh ! Honorables du mejless (conseil) !
Je vous ai invités, en ce jour béni par Allah , pour une raison vitale pour notre ouma (communauté) ! » annonça Sidi , en levant hautes ses deux mains et croisant fermement ses doigts ornés de bagues en argent , signes de virilité et de puissance .
Les paumes soudées et hissées en l’air par le raiss suprême est un appel urgent à la solidarité et l’union : deux actes fondateurs du monde bédouin et de la steppe !
Ce geste inhabituel du rais (chef suprême) des tribus ! suspend à ses lèvres les conseillers muets et immobiles tels de statues en marbre.
Ils étaient tous à l’écoute et attentifs aux possibles révélations, surement de haute importance, de la bouche officielle du Raiis kebir (chef suprême) pensaient ‘ils tous, en leur for intérieur , espérant la vérité des faits .

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Sidi, fin diplomate et sachant d’instinct l’habileté de ses gens dans le dépistage des traces d’animaux ou empreintes humaines en genre et âge , déclara :
« ya ahl sahra (gens du désert) ! Votre émir (prince) jilla ! Croyant avoir commis un acte répréhensible et fuir ma justice est introuvable dans les parages d’après sa mère : Lalla ( honorable) Om keltoum à qui j’ ai ordonner de le ramener .
Je vous demande de désigner les meilleurs pisteurs pour le trouver ! »
Le chef de la tribu de Chadia mit fin aux murmures grandissant qui brisèrent le silence exigé du conseil en levant sa main .
–« La parole est à vous cheikh Abou mokdad ! » acquiesça Sidi .
–« Merci ! notre honorable et respecté grand Zaim ! ma tribu vous propose le meilleur des guides et ce sera : notre tae’lab sahra (renard du désert ) . » répondit Si abou Mokdad en désignant un vieux noir , assis à l’écart de l’assemblée , sirotant son thé .
Celui-ci , surpris , s’exécuta en se levant et saluant le chef en joignant ses mains noires décharnées sur sa poitrine couverte d’une abbaya (robe) blanche , son bras gauche était couvert jusqu’au poignet d’un gant en cuir clouté de rivets dorés , perçus de loin que par l’œil des éperviers .
De la main , Abou Mokdad ordonna au vieux pisteur de s’asseoir et se retourna vers Sidi :
–« Notre renard ira le chercher et in chaa allah ( si dieu le veux ) , le trouver et le ramener sain et sauf devant vous honorable Sidi ! »
–« Vous avez mon entière solidarité et ma soumission en votre justice et nos codes d’honneurs ! la décision revient maintenant au conseil d’approuver ou décliner mon offre , en lui rappelant juste le rang de jilla : c’est le prince bien aimé de toutes nos tribus içi réunies sous votre autorité » termina Abou Mokdad .»

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Sidi comprit que le cheikh Abou mokdad est au courant des détails de l’incident de Jilla et pourquoi le père de Chadia est absent !
Que son concours à la recherche de jilla n’est ni spontané , ni total et que chez les tribus et les clans quand l’heure est grave , la colère et les rancœurs sont tues pour d’éventuels marchandages de pans de pouvoir ou autres profits .
Sidi approuva d’un hochement de tète et ordonna :
« que ceux qui ne sont pas d’accord se lèvent et s’expliquent ? »
Nul ne broncha , la décision fut validée à l’unanimité !
Soulagé , Sidi clôtura la discussion en tapant des mains et s’exclama d’une voie haute et hospitalière :
–« Honorables raiis ! vous étes mes invités , ma tente est la votre !. »
–« que le taam ( couscous traditionnel )soit servi à tous ! » ! ordonna t’il à ses serviteurs et sorti de la tente .

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Jilla hésita à traverser l’entrée voutée et eu une idée de mouhareb (guerrier):
« et si je contourne de l’extérieur ce bloc hostile et inconnu, de maisons accolées à la montagne et grimper à son sommet ? Ainsi ! je pourrais avoir une vue dominante sur tout le ksar ! » se dit il.
Puis il renonça à la mettre en œuvre ,
Jilla sur ses gardes et avec prudence , pénétra dans le ksar, celui ci est désert et silencieux comme un vieux cimetière, seules ses sandales en peau de chameau crissaient sur le pavé fait de galets carrés en roc.
Impressionné par la hauteur des murs en pierres, qui semblaient l’encercler, il avança lentement vers une ruelle sombre qui déboucha sur vaste enclos entouré de maisons en terre ocre
Oh bonheur ! il vit des dromadaires couchés sans harnais sur le sol pierreux et des nomades assis un peu à l’écart des bêtes et des fardeaux de colis .
« Est-ce un caravansérail ? » s’interrogea jilla , lui qui n’avait jamais vu un , mais juste entendu lors des discussions des chefs que Sidi accueillait sous sa tente lors leur halte ,
Ces rais conduisaient souvent leur caravanes sur l’axe toumbouctou vers zagora en pays berbère.
La curiosité de mieux connaitre un caravansérail dissipa les craintes de jilla qui entrepris d’aborder un groupe de nomades qui entourait un trépied couvant des braises et sur lequel bouillait un berad ( théière ) en cuivre rouge norci .
Assis sur une natte d’alfa , un homme noir cassait avec un petit pilon un énorme pain de sucre , ses compagnons tout en blanc , turbans et abbaya ( robes) allongés sur le coté discutaient entre eux !

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L’un des nomades, surement leur chef, voyant jilla se diriger eux, se leva et l’accueilli en répétant avec hospitalité.
–« ya m’rhba ! ya m’rhba ! (soit la bienvenue ! »« Venez boire le thé d’amitié parmi nous ! » dit il en désignant une place dans le cercle.
–« Salam alikoum ! répondit jilla qui s’arrêta à distance d’homme en demandant gentiment à son hôte .
– « akh arab ! (frère) had kafila (cette caravane) vient ou part vers Toumbouctou ? »
Tout le groupe éclata de rire, même le vieux noir qui préparait le thé !
Jilla vexé se braqua, mettant sa main sur le pommeau de son sabre dissimulé sous sa robe !
A ce geste ! Les nomades se turent, se levèrent et dévisagèrent l’étranger.
Celui-ci était robuste, de taille imposante, malgré sa jeunesse, un visage noble avec des traits fins, de grands yeux, un nez aquilin et une chevelure noire et épaisse lui tombant sur ses larges épaules.
Ce qui les intriguait , c’est sa abbaya froissée et immaculée et ses sandales et ses pieds poussiéreux ,surtout ! sa main serrant un objet sous sa abbaya .
L’homme qui a invité jilla, souri et s’avança vers lui, les bras ouverts , réitérant son invitation.
–« laa tekhaf ya akh arab! (n’aie crainte frère! )
Assieds toi et repose toi ! on t’expliquera ! tu es en paix avec tes frères ! ajouta l’hote en ordonnant de la main aux autres de s’asseoir.
- Nous sommes tes frères , nous venons du Soudan et regagnant l’Andalousie ! et Toumbouctou n’était qu’une halte dans un de ses caravansérail comme celui de Zagora maintenant ! » expliqua , debout devant jilla , le chef de la caravane .

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–« Ana Mansour ! raiis kafila hadi (Je suis le chef de cette caravane) m’rhaba bik ! » se présenta l’interlocuteur.
–« Ana ( moi) jilla ben Sidi ben Si Cherif d’oued Draa ! » répliqua jilla .
–« m’rhaba ! ahlen wa sahlen ! répondit en cœur et souriant le cercle de nomades.Le vieux noir se leva et lui tend un verre fin et brulant de thé mousseux sentant le chih pur.
Jilla mis en confiance, prit la place offerte et dégagea son sabre et le mit sur ses jambes croisées à l’indienne.
–« Si Mansour ! Décrit moi ce qu’est une caravane et parlez moi de toumbouctou ? » pria jilla .
–« Tu veux connaitre ce métier du désert et cette ville mystérieuse ? »
–« bois ce thé et écoute cette triste Mélopée ! H’mida est aussi un poète ! » Conseilla Si mansour et fit signe au vieux serviteur noir de s’exécuter.
Ce dernier sortit son gombri (instrument musical tergui) d’une malle posée à ses cotés et entama, en arabe, une mélodie monotone et mélancolique.

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Si ahmed , le vieux serviteur , en véritable maalem (artiste) entama un merveilleux et chaleureux malhoum (poésie arabe) tout en faisant vibrer avec ses doigts noirs les trois cordes en boyou de chévres de son gombri (luth soudanais) . Les nomades et jilla écoutaient religieusement l’odyssée chantée des caravaniers , tout en savourant leur thé, oubliant leur dure journée.
Des bruits de pas sur le pavé rocailleux et des cliquetis de clés les fait sortir de leur torpeur.
Deux hommes en burnous rouge et blanc s’approchaient d’eux !
–« C’est le makhezni du foudouk (régisseur) et son katib (secrétaire) , averti en habitué Si Mansour tout en farfouillant dans sa sacoche pendue à son cou et ordonna à jilla et au groupe de rester assis .
En effet ! avant le coucher du soleil ou la tombée de la nuit, le régisseur vient au foundok avec son secrétaire et écrit les noms de tous les voyageurs qui y passeront la nuit, le scelle et verrouille la porte du foundok .
–« je m’en occupe !) dit il en brandissant un pli roulé jaunâtre.
Le passe-avant est un sésame aux caravansérails construits dans les ksars, villes ou dans la campagne et le long des routes du désert sur tout l’axe Tombouctou et Corral del Carbón à gharnata (Grenade) en Andalousie musulmane.
Ce pli est remis aux raiis de caravanes agrées.
Ayant fini son inspection et consigné les informations de l’autorisation dans le registre, , le makhazni curieux osa une question sournoise :
« y a-t-il un étranger parmi vous ? »

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L’homme en burnous rouge et coiffé d’un chèche bleu serti d’un insigne doré et qui tenait un trousseau de clefs , salua et demanda à Si mokdad qui s’est levé pour les recevoir :
« –Azul ! vous êtes le rais de la kafila questionna t’il en berbère ? »
Si Mansour affirma en hochant la tète.
« –Votre passe-avant svp ! » Ordonna l’autre en burnous blanc et tète nue et tenant un grand registre couvert de cuir d’une main et d’un encrier en porcelaine blanche d’où dépassait une plume d’autruche, de l’autre.
Le raiis lui tend le pli roulé.
« ten mirth ! (merci !) »
dit le kateb en blanc en prenant le pli et le déroulant sur le registre paraphé après avoir posé son encrier sur le sol sous l’œil vigilant du makhezni (régisseur) en burnous rouge !
Celui-ci est un moukalef (chargé ) du waqf (accord protégé qui donnait à certains immeubles et revenus le statut de dotations garanties par la loi islamique ) d’où le caravansérail qui est la propriété waqf du ksar .
S’occupant de sa sécurité en ses intérieur et extérieur, de sa gestion, contrôle des étrangers et du bon fonctionnement de l’enclos, surtout encaissements des locations du gite des personnes et leurs bêtes de somme s’arrêtant généralement pour se reposer dans la wakala et prélèvements des taxes, impôts et droits, aidé par un secrétaire, sous l’autorité directe de l’émir du ksar.

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Si mansour le raiis de la caravane , instruit de sa faible position sociale d’obscur raiis de kafila envers le makhzen ,hésita un moment , et avoua en chleuh ( berbére ) au régisseur :
« Ayii Sidi ( oui monsieur ) ! ce jeune bédouin arabe est venu se joindre à nous , dénonçant du doigt jilla .
Ce dernier se voyant désigné , se leva en empoignant son sabre .
Le régisseur surpris , apostropha autoritaire ,en arabe dialectal , l’intru :
« qui est tu et d’où tu viens ya chaab el arab (oh jeune arabe !) ? »
« Je suis jilla ben Sidi ben cherif de tafilalet et je viens d’au-delà d’oued draa ! » répondit hautain le jeune bédouin.
A cette réponse ! le régisseur fit une courbette de son burnous rouge et demanda d’une voix atténuée :
« Oh noble idrissi ! que faites vous parmi aama (les gens) !
Soyez la bienvenue !
veuillez me suivre à la maison du naqîb ( chargé de la vérification des généalogies chérifiennes) du ksar ! »
La volte face du makhazni , soulagea le chef de la caravane et le cercle des nomades s’écarta avec respect , devant leur inconnu invité , le mettant face au régisseur et son employé .
Jilla rejoignit et suivi ses derniers qui quittèrent la kafala ( caravansérail ) , au loin , on entendait la voix douce de l’adan ( l’appel de prière ) du .maghreb (crépuscule) .
A suivre

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S’avançant l’un derrière l’autre dans une ruelle assombrie par le crépuscule , le makhezni , son secrétaire et jilla , après plusieurs détours , débouchèrent sur une vaste cour ornée d’un grand bassin en marbre blanc d’où fusait un jet d’eau qui enchanta les yeux de ce dernier !
Ils s’arrêtèrent devant une porte en bois , somptueuse et décorée de clous dorés !
Le makhazni y frappa deux coups et descendit d’un dégré du perron orné de deux vases fleuris de chaque coté.
Jilla promena autour de lui un regard hébété, envouté par les lieux.
La porte s’ouvrit lentement et il aperçut par son entrebâillement une tête blonde, un œil vert, un sein gonflé et un pied de femme, chaussé d’un fin soulier, au bas d’une robe de soie d’une blancheur éclatante.
Il recula d’un pas, séduit et honteux, ne sachant que faire : rester ou fuir ?
Le secrétaire du makhazni , remarqua son recul , le retint du bras , tout en souriant :
« Entre oh noble émir ( prince) ! c’est la fille du nadir , amira ( princesse ) zahra ! » tu es parmi les tiens ! »
Jilla penaud se laissa entrainer. à l’intérieur du palais.
La jeune femme qui a ouvert la porte, la ferma , tout en glissant un regard furtif vers l’inconnu embarrassé et s’esquiva vers un escalier qu’elle escalada allégrement dans un froissement de soie, les laissant tous les trois , debout , au milieu d’une spacieuse salle d’entrée .
Le cœur de jilla battait la chamade, ses jambes faillirent l’abandonner si ce n’est la voix hospitalière et ferme d’un vieux monsieur en robe de chambre qui descendait lentement de ce même escalier :
« salam alikoum ! ( la paix soit sur vous ) ! »
—ya merhaba be douyouf kiram ( soyez la bienvenue ! oh illustres invités ) ! dit il, tout en ajoutant en un arabe chatié à l’adresse du makhzni , immobile un pan de son burnous rouge sur la bras :
« que me vaux l’honneur de votre visite ? Oh honorable régisseur !
C’est l’heure de la prière du moghreb (crépuscule ! ».

A suivre !

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S’arrêtant à la dernière marche en marbre,
le nadir et responsable de la kafala (caravansérail) fixa d’un regard calme et scrutateur les yeux étincelants de jilla
vêtu de sa longue abbaya (robe) blanche maculée de taches jaunâtres et ses longs cheveux épars sur ses épaules !
En connaisseur averti, il remarqua aussi l’antique fourreau du cimeterre que tenait le jeune homme d’une main ferme.
Il se tourna vers le régisseur et lui demanda d’une voix hautaine :
« – Qui est ce ghoulam (jeune) armé chez moi ? »
-Qu’a-t-il fait ? ».
« -C’est un émir (prince) de la tribu idrissite de l’au-delà d’oued draa que nous avons trouvé parmi les caravaniers venant du soudan ! »
s’empressa d’expliquer, le makhazni !
Le nadir dévisagea de nouveau jilla et lui dit d’un air conciliant :
« – Soyez la bienvenue ! parmi votre achira (confrérie) noble émir !
–je suis Si Nasser ! nadir de notre illustre et vénéré sultan
Moulay Slimane et ma demeure est la votre ! »
Il tapa des mains et deux jumeaux de khoudam (serviteurs) apparurent, comme par enchantement d’un rideau mauve, d’une porte donnant sur la salle d’accueil et accoururent vers lui.
« qu’on donne à laver et une tunique propre à mon honorable hôte, ordonna t’il en désignant Jilla .
Les serviteurs muets et dociles firent signe de la main à Jilla de les suivre vers la porte de leur apparition.
« Vous pouvez partir et merci pour votre service ! »
dit-il en congédiant le régisseur et son secrétaire tout en s’excusant auprès de jilla !
« C’est l’heure de la prière du moghrib (crépuscule) ! –Vous êtes mon invité ce soir, honorable émir !
–Suivez mes khoudam !! On se reverra au souper ! »
« Merci honorable nadir ! Que Dieu vous protège »
dit jilla en courbant l’échine respectueusement, imitant le makhazni et son secrétaire,
qui quittèrent le palais laissant jilla en bonne main
chez le nadir qui montait doucement
en s’agrippant à la rampe en fer forgé de l’escalier !

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Le jeune bédouin escorté par les deux serviteurs dont la ressemblance est troublante : on dirait une gousse noire de fève soudanaise coupée en deux, s’engagèrent dans un corridor menant à deux portes, l’une face à l’autre .
L’un ouvrit celle de droite : une salle d’eau et l’autre celle de gauche : un cagibi.
Le premier lui dit en arabe :
« Sidi ! entrez, içi il y a tout ce qu’il faut pour votre toilette : savon , ambar et mesk (parfum) serviette et drap de bain , je vais remplir le bassin avec de l’eau chaude ! »
Son sosie montra le cagibi en disant :
« et içi Sidi ! Choisissez l’habit qui convient à votre taille !
Une fois finie ! Tapez des mains ! Nous viendrons à votre aide ! »
Sur ce !
Les khoudam refermèrent les portes et s’en allèrent, abandonnant à son aise jilla , complètement abasourdi de ce qu’il lui arrivait .
Il entra dans la salle d’eau éclairée par la lumière d’un quinquet à huile accroché au mur face à la porte, surmontant un grand miroir, et surprise !
Celui-ci lui renvoya fidèlement son image :
Le regard dur des yeux cernés, les cheveux ébouriffés et la robe toute froissée et sale l’incommodèrent, à tel point qui hésita une fraction de seconde avant de se reconnaitre !
Son incident avec sa belle mère, sa fuite, son long périple et ses étranges découvertes ont défait sa mine et altérer ses traits pourtant nobles, sans son sabre, il avait l’air d’un vagabond ou d’un fuyard !

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Il se détesta d’être ainsi et un énorme doute l’envahi :
« –Quelle impression a-t-elle de moi, la belle et charmante zahra ? »
–Est-ce que son éclipse dans l’escalier est une répulsion ou un signe de pudeur ?
–Si nasser le nadir lui a offert l’hospitalité par respect à son rang ou par curiosité ? »
Tant de questions bouleversaient son for intérieur !
Des coups frappés à la porte en bois encore ouverte le tirèrent de sa torpeur !
Un des jumeaux, tenant un seau d’eau fumante, demanda la permission d’entrer suivi de l’autre serviteur, jilla s’écarta de leur passage.
Avant de verser son seau en fer blanc dans un bassin rectangulaire et profond d’un mètre dont deux parois sont incrustées à l’angle de la salle d’eau aux murs et plafond, revêtus de jolis carreaux de céramique blanche , il ouvrit un gros robinet en cuivre jaune d’où jaillit un flot limpide emplissant le bassin dont le fond était aussi blanc .
D’un doigt fin et noir, le serviteur testa la température du bain, en souriant à jilla en levant son pouce :
« Votre bain est prêt honorable prince ! Fermez la porte derrière moi !» dit-il en sortant.

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Si Nasser le nadir , ayant accompli sa prière , resta accroupi , méditant sur la venue de ce jeune prince .
« –Est ce un secret émissaire des chorafa ?
le fourreau antique de son sabre en est une preuve : sauf eux ont une telle relique d’armoirie.
« –ou un espion des mounafikines ( hypocrites) wlad blad
( notables musulmans descendants de juifs)
ou des khawana ( fraudeurs) oulama ( docteur de la foi) des zaouias sous les traits d’un vagabond ?
Au vu de son statut et son sang de chérif , c’est à lui de parer à leur ignoble infiltration .
La fitna ( discorde ) , suite aux fréquentes rébellions de leur rumat ( milices armées) parmi la amma ( population arabe et berbère)
y régnait dans le royaume de ses ancêtres idrissides , affaiblissant dangereusement le pouvoir central du sultan alaouite Moulay Slimane qui a épousé et voulant imposé la bidaa (nouvelle doctrine) du hedjaz ( wahabisme) .
Sa lettre à la ouma (nation) faisant appel au hak ( droit)
et au chra’a ( justice ) fut détruite et remplacée par une fausse missive par le mufti félon de Fez et sa clique de chahadines zor ( faux témoins) .
ils demandèrent son abdication et sa subtitution parmi les gens du ilm (savoir) ou du hurm (inviolabilité) et de la baraka (grâce) des zaouias versées dans le mysticisme par leur Sainteté et savoir religieux donnant un net avantage sur les chourafâ .
ils voulaient s’arroger un rôle supérieur dans la vie économique, intellectuelle et politique du royaume .
Surtout par la détention de chaires professorales, fonctionnaires des habous, imams, khatîb des mosquées .
Si Nasser se sourit à lui même , se remémorant le dicton de ses aïeux :
« Quand la fitna s’installe , faites vos prières chez vous ! » .
Il se releva et se dirigea vers sa bibliothèque , chargée de vieux manuscrits et livres anciens .
il chercha le livre sacré de la khachba ( branche) généalogique des chourafas depuis Idriss 1er ,
pour le consulter et vérifier les dires de son énigmatique invité , ramené par les makhazni à son palais

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Dans la salle d’eau , Jilla laissa tomber sa abbaya , sur le carrelage blanc et vert fait avec une superbe céramique verte obtenue par un mélange subtil de k’hôl et de silice.
, et la regarda un moment avant de l’écarter du pied .
L’abbaya de jilla était un vêtement filalien (de tafilalet- du draa-) rudimentaire , fait d’une seule pièce de drap en laine, longue de dix ou douze coudées, large de trois ou quatre, sans teinte et sans couture est une preuve d’ une communauté vivant en autarcie dans la steppe du Draa uniquement accessible aux seuls bédouins , hors de trig ( route) du sultan reliant Marrakech et Tombouctou .
« ya Allah !
-J’ai l’air d’un gardien de chèvres ! »
se dit il en pensant aux burnous multicolores et turbans ornés des makhazni et du Sil’ham (robe d’intérieur) du Nadir .
« Peut être même je sens le bouc ! »
s’inquiéta t’il en se glissant nu dans le bain chaud et agréable , tout en remerciant Dieu , que la amira zahra l’a évité de sitôt.
Il se délecta avec plaisir de cette eau chaude , limpide et abondante ; si rare dans sa lointaine et aride steppe !
L’odeur subtile et parfumée du savon emplissait l’air de la salle d’eau et adoucit les pensées de jilla déjà entamées pour devenir plus favorables à paraitre plus propre et plus beau .
Tel un chat , Jilla s’activa à faire une toilette plus soignée de son corps et la finir par des ablutions religieuses pour se purifier intérieurement .

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Ayant fini sa toilette , jilla se couvrit de deux draps et entra dans l’autre pièce servant de garde-robe ! il eut l’embarras du choix , sur deux étagères étaient soigneusement rangées des piles de vêtements .
Sur celle d’en haut : des chemises , des chèches de toutes couleurs, du bleu des touaregs au blanc des nobles bédouins ou jaune abhorré par les explorateurs roumi ( infidèle) du désert , des abbaya et des razza ( turbans ) .
Et sur la seconde : des saroual (pantalons) bouffants , des djellaba , des kabott (capes longues) et des paletots (manteaux) et des tuniques de serviteurs .
Et en dessous des étagères garnies : il y avait des paires de chaussures : des pantoufles plates, étroites et sans talon , des sandales en cuir .et des blighas ( babouches jaunes ) alignés sur le sol .
il reconnu ces bligha des ahl blad (notables) qui piétinaient hautains le tapis sacré de la tente du medjeless quand Sidi les recevait les jours d’Aïd (fête) , elles étaient fabriqués par les cordonniers juifs nomades du tafilat .
il les écarta avec mépris de la main et choisit une sandale de cuir qu’il mit de coté .
indécis ! il pensa à Oum el kheir :
« que dira Maa ? ( ma mère) en voyant son fils drapé d’un kabott et portant un pantalan bouffi de mzabi et une bligha ? »
il enfila une chemise longue , ouverte au cou ,savamment couturé en une seule piéce et mit dessus une djellaba jaune rayée de blanc , tout en enroulant une razza de six coudées sur la tête et se chaussa des sandales qu’il a choisi .
il fit quelques pas vers la salle d’eau pour l’essayer et là ! le miroir approuva son accoutrement , il sautilla de fierté : il vit un vrai et jaloux filali en face lui .

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La garde robe est la preuve concrète des mutations vestimentaires des arabes des oasis et des berbères de l’atlas maghrébin , souvent jaloux de leur us et coutumes au début du XVIII siècle .
En effet le troc des cotonnade , mousseline et caoutchouc des roumis venant des mers et d’algérie ottomane par tafilalet sur la trig (route) impériale se déversait sur tout le pays .
Ces produits étaient distribués à bas pris au profit de la laine .
Méme les métiers traditionnels et artisanaux locaux qui découlaient de la laine et des peaux de mouton en pâtirent !
Celles-ci , jadis matières premières de tout le blad (pays) ghanem (moutons) se vendait à la bascule et chargée dans les bateaux roumi , elle est expédiée en terre infidèle ou florissaient leur industrie de coton et manufactures de chaussures et prêt à porté comme le kabott ( capote espagnole) .
D’où la question ! Comment paraitre dignement ? tiraillait jilla .
Seul un œil expert et habitué pouvait l’aider .
« Qui va me conseiller dans ma décision finale ! » –le serviteur et son sosie , pardi ! » se dit Jilla en tapant des mains imitant le maitre du palais .
L’un d’eux surgit du bout du corridor et s’avança vers lui en souriant , les bras levés .
« Oh noble émir ! les habits vous sied à merveille ! — veuillez me suivre ! l’honorable Nadir vous attends pour le souper ! » .
A cette joyeuse invitation comme approbation , Jilla , son doute dissipé , comprit qu’il a réussi dans son choix et que maintenant ! il a l’allure respectable avec ses nouveaux habits en coton , exceptée la jalaba en laine fine , sa razza (coiffe) en mousseline et ses sandale en cuir tanné .

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Le khadem emmena jilla à la Dar Dyafa ( salle des invités ) du Nadir situé à l’étage privé ! Il emprunta l’escalier derrière le serviteur , c’était la 1ére fois de sa vie qu’il grimpait un escalier !
Celui-ci débouchait sur un vaste couloir , revêtu , sur une hauteur d’homme , de céramique à motifs multiples et éclairé par deux grands quinquets à huile accrochés de chaque coté des murs .
Une lumière se dégageait d’une de ses deux portes , donnant face à face sur le couloir en son milieu .
Le serviteur y pénétra un instant et réapparut pour l’inviter ,de la main, à y pénétrer .
Jilla marchant comme sur des œufs et obéissant , se dressa devant la porte le cœur battant .
Le nadir et son épouse semblaient l’attendre , assis chacun sur un banquette d’un salon traditionnel en velours , encadrant une table basse, couverte d’une nappe en lin blanche à tarz (broderie) fassi et posés dessus , quatre assiettes et bols en terre cuite ! Au milieu trônaient un grand tajine surmonté d’une couverture conique , peint à la main, et une grande soupière couverte de la même matière .
« Salam alikoum ! » salua jilla .« Salam wa rahma ! (paix et miséricorde !) » répondit le nadir d’une voix chaleureuse, agréablement surpris ,par les nouveaux habits de jilla .
« –Asseyez vous prés de moi ! noble filali » dit il en l’invitant à prendre place sur la banquette à ses cotés

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Le notable était coiffé d’un bonnet pointu de feutre rouge autour duquel est enroulé un turban blanc en mousseline et habillé d’un sil’ham doré , son épouse souriante , d’un certain âge , couverte d’un large izar ( large fichu) rose à motifs , émis d’une voix douce ,en baissant les yeux, un hospitalier : « mer’hba ! (bienvenue !) » presque inaudible tout en rajustant son kaftan sur ses genoux .
A cet instant l’amîra Zahra ! apparut portant un châle transparent en soie à motifs, couvrant sa tète blonde et ses épaules nues , sur une robe jaune de chrome en satin à petites manches bouffantes . Un corsé cintrait sa taille et soutenait comme un écrin , sa belle poitrine et descendant amplement en jupe plissée jusqu’aux chevilles.
Jilla ne sachant que faire ! voulant se lever ou rester immobile !
La main du nadir sur son genou le sauva : « t’inquiète noble amir ! c’est notre fille la princesse zahra ! » affirma paternellement l’hôte .
Les deux jeunes gens se regardèrent , pendant une seconde , qui semblait une éternité !
Elle prit place auprès de la maitresse de maison en marmonnant un : « mer’hba ! » confus sous son nez , en posant un moment ,sa tête sur l’épaule de sa mère et se redressa droite assise devant jilla . Rien n’échappa pas à l’œil de jilla , paraissant figé et respectueux , en cachant ses yeux avec ses mains , sous le prétexte d’arranger sa razza .
Si Nasser , tapa des mains et une vieille servante noire drapée de blanc surgit de la porte !
« Naam Sidi ! » demanda t’elle .
« Sers nous la hrira ( soupe ) notre invité et nous ,mourront de faim ! » ordonna t’il en remettant à sa place , le bol renversé , sur son assiette et le bol sur celle devant jilla .

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Le nez dans sa chaude et piquante hrira , qu’il dégustait à petite cuillerée , Jilla écoutait religieusement Si nasser .
Celui-ci dissertait sur le ksar et les environs qu’il administrait en tant que Nadir et hakem (gouverneur) du sultan Slimane .
En effet ! le ksar des M’hamid est le dernier village rattaché à la dernière ville du royaume alaouite dans le désert qui est Zagora ! Au Sud d’oued Draa C’est le Draa-tafilalet , fief des tribus éparses des nobles bédouins Idrissides ou elles vivaient en autarcie , loin et indépendantes du pouvoir central et de la piste des caravanes . Pour elles , le ksar des M’hamid est la porte du royaume actuel .
Le ksar est un grand carrefour caravanier datant de l’époque Saadienne .
D’où la parfaite connaissance du désert, des pistes, de l’art de le parcourir en toute sécurité de ses pisteurs et guides .
Son caravansérail apportait des revenus financiers considérables au makhzen local .
Son origine est très ancienne, même historique , au XVIème siècle,
La palmeraie du ksar des Mhamid fut le point de rassemblements des moudjahidines saadiens qui se lancèrent à la conquête de Tombouctou avec Ahmed El Mansour(1529-1654) à leur têtes.
Au Nord du ksar à quelque jour de marche à pied se trouve une oasis Tamegroute fief d’une corporation de potiers , la plus ancienne du Makhzen qui existe depuis le XVIème siècle : on y fabriquait une céramique exceptionnelle .
C’est dans cette oasis que se trouve la célèbre école coranique de la Zaouïa Naciri qui fut fondée au XVIIème siècle par le Marabout Ahmed Naciri dont la bibliothèque renferme près de 4000 manuscrits et quelques trésors, comme un ouvrage de Pythagore traduit en arabe et des exemplaires du saint Coran du XIIIème siècle.
« Bizarre ! dans la steppe , il n’y avait pas de zaouia qui comporte tout un complexe :une mosquée, une école avec des salles réservées : à l’étude , à la méditation et à l’ accueil des malades, pèlerins et pauvres et qui y trouvent literie et nourriture. « Chaque tribu avait sa mosquée dédiée uniquement à Allah et ouverte à tous sans clergé , ni imamat et surtout sans idolâtrie , l’office est exécuté par le chef de tribu ou à défaut par le plus âgé des fidèles présents lors de la prière . »
pensa jilla , lorsque si Nasser faisait l’apologie de celle de Tamegroute .
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Lorsque le nadir critiqua sévèrement le fils de son marabout qui la dirige actuellement ? jilla osa demander . « Qu’a t’l fait ce prétendant à la Sainteté ? ». « il organise des moussem ( célébrations mortuaires) sur la tombe de son père ! –malgré la fetwa d’interdiction d’idolâtrie de notre vénérable sultan tout en préchant la fitna parmi ses mourridine (adeptes) de ne pas obéir au sultan qu’il traite de déviationniste ! » répondit Si Nasser , d’une voix sentant une colère comprimée.
« Tout homme , aussi saint soit il ! une fois mort , emporte avec lui ses bonnes ou mauvaises actions ! » dit jilla pour approuver la colère de Si Nasser .
Ses hôtes arrêtèrent de manger et le regardaient ,sauf l’Amira zahra qui esquissa un sourire !
« Ai-je dit une bourde ? » douta un instant jilla .
« Bravo fils ! t’es vraiment un noble idrissi ! » s’exclama Si Nasser , en lui tapotant avec douceur le dos .
« Finie ta hrira ! laissons de coté les charlatans et leur méfaits , je ne désire pas gâcher le plaisir de recevoir l’un des nôtres ! »
« Ouf ! merci Allah ! » souffla en lui même jilla .
Emu par le sourire de lala zahra , le silence de la maitresse de maison et les dires de son hôte, il replongea sa cuillère dans sa hrira et se tut , troublé .
Il n’osa plus lever les yeux , de peur de croiser leur regard : car son cœur battait plus vite que d’habitude .
Fin connaisseur de la pudeur bédouine et pour détendre l’atmosphère , Si nasser claqua des mains une seconde fois et dit à l’adresse de jilla !
« arrête de remuer ta soupe ! elle s’est refroidit ! »
Et à la vieille khadem noire qui s’est présentée : « m’barka ! sert le tajine pour notre honorable prince ! »

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Le souper fini , Si nasser invita jilla à passer à la bibliothèque pendant que les dames préparer la rituelle boisson du Sud , le thé chaud à la menthe fraîche , comme le veut la tradition bédouine .
Le nadir ouvrit le livre de la khachba ( branche) généalogique qu’il a consulté et déposé sur la table aprés la prière du maghreb , tout en invitant jilla à prendre place sur l’autre chaise , en face de la sienne .
« ce livre contient toute des informations détaillées sur tout le lignage chérifien de Idriss 1er à ce jour ! » déclara le Nadir en s’asseyant.
Tout en ajoutant respectueusement à l’adresse de jilla !
« Tes aieux , nobles et valeureux combattants de la foi y ont une place privilégiée !
–De Sidi yahia boutabout à votre grand pére Si Chérif !
–Votre premier aieul :SIDI YAHIA boutabout (1460-1510) :
brilla dans la défense de GHARNATA (grenade ) Lors de son siege , Il avait 32 ans , pendant le repli , il se maria avec une princesse andalouse et eu un enfant ; BOUTABOUT .
dix ans plus tard ; il mourut en martyr dans la guerre d’unification des derniers rais (chefs) des taifas renégates.
L’émir BOUTABOUT (1504-1565) chef de guerre sainte .
En partant du sud , participa à la libération des villes des hautes plaines et sur les cotes occupées par les gens de la mer (portugais et espagnols) en 1541 .
Il a mème exercé des fonctions administratives et juridiques dans la capitale fondée par ses ancêtres: une ville du SUD du magheb extreme (TAROUDANT).le fils de ce dernier :
–L’émir YAHIA -Chérif ( le noble ) (1560-1614) :
qui avait 21 ans lanca des colonnes vers les oasis du TOUAT en 1581 sur Toumbouctou et Gao vers l’or du Soudan ( sénégal ,mauritanie et mali d’aujourd’hui).
Dix plus tard , à 31 ans , il participa à l’expédition du pacha DJOUDER en 1591 qui a ramené à la tribu des esclaves noirs , de l’ivoire et de l’or.
C’est sous ses ordres que les caravanes reprirent le chemin du Soudan.
Son fils : JILLA ould cherif (1600-1664) mourut à 64 ans dans une expédition vers les hautes terres , comme son fils MOHAND BEN JILLA (1662-1717) qui mourut lui aussi dans une autre expédition et laissant sa famille , sa femme et ses enfants : un garçon et quatre filles dans les montagnes .
Ce garçon était : SI CHERIF BEN MOHAND (1705-1800) , qui est le pére de SIDI et votre grand père vénéré ! ».

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A cet instant, Lalla zahra couverte d’un châle sur les épaules à moitié nues, entra et posa, sur la table qui séparait Si nasser et jilla , un plateau argenté chargé d’un service à thé : une théière en cuivre jaune et de deux petits verres de cristal fin , enluminés de dorures .
Lalla zahra se rapprocha du coté de son père et remplit les deux verres, tout en souriant à jilla qui regardait sa main verser avec grâce un thé mousseux et fumant.
Si Nasser fit une pause , attendant que sa fille quitte la bibliothèque , et poursuit la lecture des faits historiques inscrits sur le registre .
–Votre grand père SI CHERIF BEN MOHAND eut une longue vie : presque un siècle de dévouement pour sa famille et la tribu décimée par la guerre sainte et c’était lui l’artisan du groupement des tribus léguées à son fils. SIDI .»
–la renommée de votre pére l’honorable Sidi nous est parvenue à travers d’innombrables témoignages et toute votre histoire est consignée dans tous les livres d’histoire de la conquête musulmane en afrique du nord et d’Andalousie ! »
« les Ouled Sidi Yahia est un groupe ethnique arabe et les ouled sidi yahia sont des arabes nobles.
“–Cette tribu purement arabe est descendente de l’imam Idriss ben Idriss ben Abdellah El-Kamel ben El-Hassan ben El-Mouthan ben El-Hassan ben Ali ben Abi Taleb et de Fatima Zahraâ ! ”
Les yeux de jilla brillaient d’un regard ému, il baissa la tète en marmonnant :
« Hamdou allah !( merci mon dieu ), les récits de Sidi sont authentiques et non des légendes mythiques ! » .
« Buvez le thé de notre amitié, prince jilla ! » Pria le Nadir en lui annonçant :
« Cette nuit, vous dormirez sous mon toit ! »
« Merci de votre hospitalité honorable Nadir , j’en suis trés reconnaissant par tant de bonté de votre part ! » s’empressa de remercier jilla !
Si Nasser tapa des mains et M’barka la vieille servante noire apparut au seuil de la bibliothèque.
« Conduisez notre prince jilla à la chambre des invités ! » ordonna t’il.

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Sa tète alourdie par tant d’événements, jilla entra dans la chambre des invités ne cherchant qu’une chose : une literie, un tapis ou s’étendre et fermer les yeux pour revoir le sourire et la silhouette qui le hantaient.
Au fond de la chambre, jila vit un magnifiques sedari (1) à coussins en velours rouge à motifs dorés.
Le plancher carrelé en céramique était couvert d’un immense tapis oriental ou trônait en son milieu : une table basse en bois sculpté surmontée d’une élégante carafe d’eau.
jilla enfin seul ! se débarrassa de ses sandales avant de fouler le tapis, sa jellaba et sa razza ensuite et se laissa choir sur le confortable sedari .
Il mit un coussin sous sa nuque et enlaça un autre dans ses bras et l’embrassa longuement.
Des coups sur la porte le firent tressauter !
Il se leva et accourut l’ouvrir.
C’était m’barka la servante noire tenant un lourd Bourabah (2) en laine fine à rainures blanches et vertes.
« tenez mon prince et couvrez vous avec ! » dit elle et dans un accent soudanais , elle averti :
« Le vent glacial du soir qui souffle de la montagne Zagora (3) rend les nuits très froides dans tous les ksar avoisinants ! ».
En effet ! il eut sous sa légère chemise comme un frémissement.
Avec un large sourire , il la remerciât en s’emparant du bourabah .
« Choukrane ! (4) de votre gentillesse, qu’Allah vous bénisse !».
Jilla en se couvrant, se rappela les nuits tièdes, couché le torse nu , sur une natte d’alfa de sa steppe , entrain de converser avec Sidi ou contemplant la voute céleste , parsemée de mille étoiles !

Notes :
1-Sedari (canapé)
2-Bourabah (couverture traditionnelle)
3-Zagora (Montagne de l’Anti-Atlas à 700 m d’altitude )
4-Choukrane ! (Merci)

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Seul de nouveau dans la chambre des Diaf (1 ) , jilla se prit surtout à réfléchir longuement sur ce qui lui arrive comme sentiment envers Lalla (2) Zahra .
« La fille du nadir, cette douce créature ?
–quel âge a-t-elle ?
–quel sentiment a-t-elle à mon égard ? ».
Se demanda jilla en tortillant nerveusement un coin du bourabah(3) !
Un vieux proverbe latin dit :
«Loin des yeux ! Loin du cœur ! » éh ben jilla vient de constater sa fausseté !
Même absente, la princesse occupe son esprit et son cœur.
Soudain ! on refrappa à la porte de la Dar diaf (4) .
Il ouvrit et se trouva nez à nez avec la princesse.
Il se figea comme hypnotisé.
Ne dit on pas : «quand on pense à la rose , on en sent le parfum. »
« smahli (5) amir jilla ! voici votre sabre que vous aviez oubliez dans le cagibi à vêtements ! » dit elle d’une voix douce en s’excusant et lui tendit le fabuleux cimeterre de ses aïeux.
En le prenant, ses doigts frôlèrent les siens ! il senti comme une décharge électrique qui faillit le terrasser !
Se ressaisissant avec peine , il s’écarta , le sabre serré entre les mains .
Il put juste dire dépité et excité à la fois !
« choukrane ! choukrane ! »
Elle lui sourit et s’en alla en refermant la porte derrière elle.
Il resta un moment immobile et s’effondra sur le tapis.
Notes :
(1) Diaf (invités)
(2) Lalla (princesse)
(3) Bourabah (couverture traditionnelle)
(4) Dar diaf (salle des invités)
(5) smahli ( excuses moi !)

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Endormi d’un sommeil de plomb par une journée épuisante à plus d’un égard et une nuit calme .
Comme on dit : le calme précède toujours la tempête .
Le matin , un vacarme effroyable le fit sursauter .
On entendait résonner au loin dans les rues étroites du ksar un bruit sourd, un bruit qui grandissait, intense par moment et qui semblait devenir un grondement d’un tumulte assourdissant d’un oued en crue.
Des éclats de voix, des cris et des hurlements se précisent !
Jilla subitement inquiet et curieux ouvrit les battants en bois de la fenêtre d’où venait le bruit.
Celle çi donnait non sur l’extérieur du palais comme il l’eut cru, mais en son intérieur sur une vaste cour entourée de hauts murs : il aperçut d’en haut les dépendances du palais, un puit et une écurie.
M’barka la servante noire fit irruption dans la chambre en criant les yeux affolés :
« émir ! noble émir ! des mouchaghibines (émeutiers) viennent vers le palais de notre moulana (seigneur) ! »
Il te demande de rejoindre son hrim ( aile privée du palais )
Suis moi ! je t’emmène ! »
Jilla jeta un dernier coup d’œil par la fenêtre, grande ouverte .
Il vit dans la cour des makhazni en uniformes, armés de longs fusils à un coup , ils étaient là en branle bas de combat , surement la garde protégeant le nadir .,
Tout en réfléchissant, Jilla enfila sa jellaba , chaussa ses sandales , prit son sabre et la suivit .
Sidi l’a prévenu que le pays est dangereux et hostile !
Il lui a peint l’image d’une société en désordre, pour ne pas dire en crise qui a perdue ses valeurs et symboles de l’ordre sociopolitique et que l’identité qui définit la hiérarchie sociale est altérée et parfois reniée .
On ne reconnait ni les chourafa , ni le sultan , ni leur rang et on ose même les écarter du pouvoir par des complots sordides en fomentant des émeutes parfois sanglantes .
Ces émeutes sont généralement animées par le comportement subversif : soit des notables (a3‘yân) .
Soit des wlad blad musulmans d’origine juive (grands maitres de la négoce et corporations des métiers) ,
Soit des élites (khâssa) de zaouias mystiques accusées de dépravations par le sultan alaouite de manipuler la (‘âmma) le menu peuple

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Si Nasser complètement excité. son sil’ham replié sous sa ceinture, lançait des ordres sévères à tout le monde : domestiques et gardes !
Lorsqu’il vit jilla , il se précipita paternellement vers lui .
« Ecoute mon fils ! ma famille est sous ta responsabilité directe ! Rejoins la et protèges la ! , –Mes serviteurs ont reçus mes ordres de t’obéir ! » Ordonna t’il d’un ton plein de sollicitudes.
Car le maintien d’ordre du ksar Idrisside dont est chargé Si Nasser s’est avéré souvent difficile, sinon précaire et instable, à cause justement de la structure hétérogène de la population faite de rumat (milices) haratines mouridines ,moristes , andalous et 3amaa( populace) faite de pauvres et indigents manipulables et corvéables à merci ! L’action subversive est souvent dirigée par des élites parasites, assoiffées de pouvoir et faisant dans l’entrisme, vivant de charlatanisme et ayant trempés d’une manière ou d’une autre dans le complot.
Tout dépendait de l’habilité du chef du ksar , de sa diplomatie et sa maitrise de tel événement qui pourrait dégénérer en pertes humaines .
Si nasser s’en alla vers la cour, réunir ses gardes pour décider de la stratégie à mener, laissant jilla qui ne tarda pas un instant à escalader promptement les marches menant vers le hrim .
Là , il trouva l’épouse du nadir et sa fille barricadées dans la chambre principale ! les deux serviteurs et la vieille servante regroupés devant la porte , l’air effaré . Jilla eut pitié et dit d’une voix rassurante : « Dites à la Sayda ( Dame du palais) et Lalla Zahra que je suis là et qu’elles sont sous ma protection ! »
M’barka s’empressa de frapper deux coup espacés sur la porte fermée en annonçant : « Lalla ! l’émir jilla est avec nous pour votre sécurité ! ».
La porte s’entrouvrit et Lalla zahra , cheveux défaits et mine pâle , apparut sur le seuil de la chambre .
« N’aie crainte princesse ! qui osera vous toucher ? doit passer sur mon corps ! » déclara stoïquement Jilla .

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Un des gentils jumeaux noirs , saisit un pan de la jellaba de jilla qui se retourna surpris.
« Moulay !(altesse) , venez ! je dois vous montrer une porte secrète .» lui confia t’il à l’oreille .
« ton nom ? » interrogea jilla en les regardant un à un .
« hassan ! » lui répondit son confident en lui montrant une rose des sable tatouée sur le dos de sa main droite .
Celle-ci verte sur la peau noire était presque imperceptible au premier coup d’œil .
« et moi hossein ! » répondit l’autre , présentant ses deux mains indemnes .
Sans hésiter , jilla invita hassan de lui montrer le chemin .
Ils dégringolèrent l’escalier , traversèrent la salle d’entrée, le corridor et pénétrèrent dans le cagibi à vêtements.
Hassan le serviteur ,mit un genou à terre et dégagea la caisse à chaussures de la garde robe et fait découvrir une trappe qu’il souleva et dit à jilla .
« il y a un escabeau ! Je descends, suivez moi !»
Jilla s’engouffra dans la trappe et grâce à hassan qui a allumé un quinquet , vit un tunnel d’une soixantaine de mètres ou plus , couvert de troncs de palmiers coupés en deux et posés sur des parois en pisé , menant à une autre trappe en bois.
« Celle çi donne sur la cour du palais du caïd (juge, administrateur et chef de police ) du ksar ! » l’informa hassan .
« Chuut ! » souffla jilla .
Au dessus de la trappe ! des pas allaient et venaient, on entendait des cris, , des hurlement et des pleurs .
« le Caid est assassiné » dit une voix !
« il fut poignardé par un mouchagheb (émeutier) pendant qu’il les appelais au calme » lui réponds une autre.
Hassan , les yeux effarés , recula en implorant !
« Moulay ! (mon prince ), remontons pour avertir Sidi (maitre) Nasser ! ».
Furieux ,Jilla dégaina son sabre de son fourreau et poussa devant lui hassan que la nouvelle a terrifié.

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Dans la salle d’accueil , jilla et hassan trouvèrent le Nadir entouré d’une dizaine de makhazni en armes .
Le serviteur s’approcha de lui et murmura à son oreille !
Il regarda d’un regard inquiet jilla et lui signe de le suivre , tout en rejoignant l’étage .
« Écoute noble émir les choses sont graves !
–la sécurité du ksar est décapitée avec l’assassinat du Caïd ! –pas un mot à personne ! –il y a des félons et des poltrons parmi la garde !
–Nul ne doit accéder içi ! exceptés Hassan , Hossein et M’barka !
– attendez là , je reviens ». dit Si Nasser , une fois arrivé devant la porte de sa chambre .
Il frappa trois coups espacés, elle s’ouvrit et se referma sur lui .
Jilla se mit devant en sentinelle, le sabre dégainé d’une main et le fourreau de l’autre.
Les serviteurs accroupis, à qui hassan racontait l’événement, le regardaient terrorisés .
Il eut un pincement au cœur et serra fortement la poignée de son arme tranchante comme un rasoir.
« Sidi avait raison ! had ghachi (ces gens) ! Sont de vrais traitres ! Pire que les voleurs ! Comment osent ‘ils poignarder le responsable de leur propre sécurité ? — hadi fitna (discorde) ! — Chez nous les pires situations ou griefs sont réglés dans la discussion » jugea intérieurement jilla avec colère.
Au bout d’un moment !
Si Nasser réapparut portant un chèche noir et une djellaba grise rayée de noir comme celle des moudjahidines du Draa tafilalet qui escortaient dans leur steppe les riches caravanes.
Il portait, accrochés à sa large ceinture en cuir rouge : deux objets sombres que jilla ignorait : c’est un pistolet à silex d’un seul coup dont la crosse pouvait servir de marteau et une poire à poudre !
Le noble bédouin a juste ouie dire de son père , l’existence de cette arme de corsaires, loin au Nord –Est , sur la cote du territoire voisin .
« restez ici ! je vais voir sur les remparts de quoi il s’agit à l’extérieur ! »
dit il à jilla qui s’écarta de son chemin.

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Le palais est protégé par un haut et large mur de pierres servant de façade .
A un mètre de son sommet , sur un échafaudage en demi-troncs de palmiers , étaient juchés des makhazni armés de fusils à pierre , faisant le guet .
A la base du mur, à hauteur d’homme , sont percées de petites fenêtres rectangulaires , comme des meurtrières .
Si nasser jeta un coup d’œil sur la rue à travers l’une d’elles .
Il vit une horde sauvage d’adeptes de zaouia (confrérie religieuse) de marginaux , d’étrangers, de pauvres , de harratine, d’ouvriers saisonniers, transformés en émeutiers enflammée par des prêches et des discours haineux.
Des jeunes excités avaient les revers de leur abbaya (robes) remplis de pavés, certains, un peu plus âgés, le crane rasé et barbe au henné, brandissaient de gros gourdins de berger et d’autres, les plus hardis, tenaient des torches enflammées.
L’émeute folle, furieuse et hurlante se rapprochait du palais .
Comme une crue et chauffée à blanc, elle déferlait de toutes les ruelles du ksar.
Si nasser recula au milieu de la cour et interpella les guetteurs sur le rempart d’une voix autoritaire.
« Nul ne doit tirer que sur mon ordre ! –Celui qui le fera, sera exécuté de mes propres mains ! » menaça t’il en exhibant son pistolet d’officier du roi.
Et somma les gardes qui l’ont rejoint:
« Prenez des seaux d’eau et préparez vous à éteindre les jets de torches !
–faites attention aux lancers de pierres ! restez prés du rempart, notre palais est imprenable ! ».
En tant que nadir et aussi vu son statut de naqib (représentant du roi) , Si nasser devrait étre très fin diplomate pour déjouer les plans machiavéliques des instigateurs de la rébellion contre son sultan .
Il doit renverser cette situation de confusion (dominée par la violence devenue l’apanage de la foule) et la remettre entre les mains des représentants de la justice et de l’ordre, des détenteurs du droit et du savoir.
Tout en réfléchissant à sa mission, le Nakib a grimpé l’échelle de l’échafaudage servant de chemin de ronde des guetteurs.

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Arrivé sur l’échafaudage, Si Nasser nadir et naqib du sultan, demanda de lui procurer un drapeau blanc pour parlementer, tout en observant les émeutiers qui commencent à se rassembler autour du jet d’eau face à l’imposante porte d’entrée du palais .
Un groupe de jeunes parmi eux la bombardaient de galets, trois cagoulés avec des chèches noirs , surement des meneurs ,leur donnant le dos criaient des slogans anti wahhabites et anti-pouvoir sous forme de distiques que la foule furieuse chantait en chœur .
« yaskout souleimane ( abat Slimane) !
makanch amane ( pas de confiance ! » .
« laa talmis li taqalidina ! (Ne me touchez pas nos traditions !
–Lahoum dinehoum wa lana dina ( ils ont leur religion et nous la notre ) ! »
Si nasser approuvait au fond de lui-même , mais il était fidèle à son roi !
« Mais ! ce n’est pas avec la violence qu’on répare une injustice ?
–et surtout avec des crimes ! Même dans le djihad , on ne tue pas un homme désarmé , un fuyard ou un enfant ! on ne coupe pas un arbre , on ne viole pas la hourma ( intimité) d’une maison ! que dire d’un assassinat » trancha t’il , décidé à mettre fin à cette fitna ( discorde) .
Accroupi et scrutant la rue , dissimulé derrière un bouclier arabe décoré d’insignes alaouites , il réfléchissait à ce dilemme ! « Comment calmer et faire revenir à la raison ces illuminés, lui le représentant direct du roi ? » Un makhazni lui tend un foulard blanc accroché à une longue palme taillée.
Derrière le rempart ,la cohue grossissait dangereusement !
« il faut intervenir maintenant ! ils vont être plus nombreux et les gardes armés et terrorisés seront incontrôlables » se dit le naqib .
Se tournant vers eux , il répéta son ordre formel :
« Ne tirez que sur mon ordre ! ».
Les makhaznis fébriles, hochèrent leur têtes et baissèrent leur fusils, obéissants.

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Le naqib se redressa, brandissant le drapeau blanc et couvrant sa poitrine du bouclier royal .
Il harangua du haut du rempart la foule excitée.
« Ya ness ! ya ness ! (oh gens ! 2 fois) pourquoi cette fawda (désordre) ?

A sa vue ! les clameurs se turent un instant ! Si nasser annonça avec une pointe de regret , espérant faire une diversion à l’émeute et rallier les indécis à l’ordre .
« Quelqu’un parmi vous ! a poignardé notre Caid ! Cest un crime impardonnable !»
A cette nouvelle , il y eut un remous de l’émeute !
Le nakib profita du silence en ajouta d’un ton dur et ferme, épris de justice :
« La tete du coupable sera envoyée dans une caisse à notre sultan !
–Rentrez chez vous ! Braves musulmans !
–n’écoutez par les voix de la fitna (discordre ! nous sommes tous des frères ! »
La foule silencieuse recula , laissant seuls les cagoulés devant la porte d’entrée du palais .
L’un d’eux , arrachant une torche à un émeutier et la lança vers le nakib .
Celui çi sans l’esquiver, sortit son pistolet, visa la poitrine nue du cagoulé et tira sur lui sans hésitation.
Le meneur s’effronda sur la place comme un tronc d’arbre , la poitrine ensanglantée par le silex acéré .
La foule stupéfiée par l’acte du naqib , recula , s’enfuit et se mit à l’abri dans les ruelles , loin du champs du tir des fusils qui apparurent pointés sur elle, laissant le corps inerte sur le sol.
En effet ! les gardes l’ont mise en joue, sans tirer, respectant l’ordre du naqib qui les somma juste après son acte :
« Levez vos canons vers le ciel et tirez une 1ére salve de sommation ! Rechargez et attendez mes ordres»
Ce qu’ils firent sans tarder !
Les détonations ébranlèrent le ksar.
Les émeutiers dispersés hurlaient de peur et aussi de colère, tout en jetant leur torches par terre et les piétinaient pour les éteindre de peur d’être des cibles voyantes.

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Au bout de quelques minutes après la 1ére sommation !
Deux cranes rasés et barbes au henné, se découvrirent en hissant un drapeau blanc et criant à l’adresse des assiégés!
« Nous voulons la dépouille de notre frère ! »
Le naqib se dressa debout et leur lançant un refus catégorique, doublé d’un ordre :
« Non ! il sera jugé méme à titre posthume et enterré selon notre rite !
–et Si vous avancez ! ce sera votre sort ! »
Puis se retournant vers les gardes il dit :
« Tirez autour du cadavre sans le viser ! »
Les coups de feu repartirent de plus belle, soulevant une immense poussière de sable et de fumée de poudre !
La 2éme sommation fit son effet spectaculaire d’effroi !
Les manifestants s’enfuirent et le calme revint sur tout le ksar !
l’émeute fut avortée .
Si Nasser descendit l’échelle et chargea deux makhazni de ramener le corps de l’assaillant.

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Du haut de l’étage, on entendait des youyous stridents de joie, émis par la vieille servante comme signe de victoire .
A ce long cris aigu et modulé de M’barka , Jilla et les deux serviteurs accourent et de la fenêtre ,ils virent le Naqib (représentant du sultan) traverser la cour ,sain et sauf qui regagne le bâtiment officiel .
Un miracle ! vu les nombreuses détonations et le vacarme assourdissant qui a terrorisé tout le palais.
Soulagés, ils s’empressèrent d’aller l’accueillir au bas de l’étage.
Si Nasser se tenait debout au milieu de la porte d’entrée , les lourds battants grands ouverts sur la rue jonchée de sandales et torches abandonnées .
Ils virent des makhaznis ramener un cadavre sur un brancard de fortune et le déposer au milieu de la salle d’entrée.
Si Nasser se pencha sur le corps , mit un genou sur le sol carrelé et posa son oreille sur la poitrine ensanglantée .
Soudainement ! il se releva d’un bond en criant et dans les yeux , un éclair de bonheur .
« Vite ! Ramenez un hakim (médecin) son cœur bat !
–il est vivant ! il est vivant ! » répétait le naqib , joyeux comme un enfant

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A l’attitude joyeuse du nadir , Jilla ému , vient de découvrir un trait singulier chez les nobles chorfas , ils n’ont aucune haine contre leur adversaire .
Ils appliquent à la lettre les préceptes des textes sacrés :
« Cléments entre eux et impitoyables et justes envers leur ennemis ! »
Un vieux hakim (médecin), tout en blanc : barbe , abbaya et bligha exceptée une sacoche en cuir rouge qu’il portait en bandoulière fit irruption dans la salle d’accueil du palais , encadré par deux makhzni (gardes) . « Ramenez moi de l’eau chaude et des chiffons propres et secs ! » dit il en auscultant le blessé gisant inerte sur le carrelage.
« Il est vivant ! le silex l’a frappé au thorax et lui a coupée une veine ! » constata le vieux toubib et sortit un ciseau très fin et se mit à couper d’une main adroite la chemise ensanglantée qui couvrait le torse du blessé .
Si nasser lui demanda inquiet : « honorable Hakim ! vous pouvez le sauver ? »
« in chaa allah ! ( si dieu le veux !) –je vais extraire le silex et recoudre la plaie pour arrêter l’hémorragie ! » rassura le Hakim qui nettoyait la plaie avec un chiffon qu’il trempait dans un seau d’eau chaude , ramené par Hassan et épongeait le sang avec des chiffons secs que Hossein lui tendait . M’barka s’affairait autour d’eux ! ramassant les compresses et débarrassant la chemise lacérée du blessé , tout en lui lavant le visage ,maintenant à découvert sans sa cagoule .
Tous les présents reconnurent l’enragé meneur.
C’est un robuste mourid (adepte ) de la zaouia Naciria à quelques kilomètres du ksar des m’hadid sur la route de Zagora , connu pour sa oisiveté et ses prêches enflammés dans les Moussala ( salles de prières) interdites par le dahir ( loi réglementaire) du roi .
Si Nasser , regrettant son geste , serra les poings et dit à jilla . « Voilà ou mène la fitna ! . –tuer nos enfants de nos propres mains ! –hamdou allah ! (remercions dieu !), celui là n’est pas mort ! »

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Le Naqib ayant enregistrée l’attitude fière et courageuse de jilla lors de l’émeute sanglante et menaçante , tint une assemblée extraordinaire des gardes et serviteurs de son palais et le nomma moukalef amni (responsable de sécurité) de sa hourma (suite personnelle) .
Jilla retiré dans la dar diaf (salle des invités) pour se reposer, ignorait sa nouvelle mission .
Hassan et hossein vinrent tout sourires , l’informer .
« Emir jilla ! émir jilla , vous voila saheb tika ( confident) du nadir et voilà le manuscrit signé de sa main ! » dit hassan en lui tendant un parchemin en peau de mouton finement tannée .
Jilla le déploya lentement, tout en interrogeant du regard les deux serviteurs s’occupa à déchiffrer les belles lettres koufi .
« Ce manuscrit est un acte royal exigeant le devoir d’allégeance au roi et ses représentants et le devoir strict du secret du makhzen et promulguant son possesseur d’auxiliaire honorifique du roi !».

Jilla dérouté par ce qu’il lui arrivé , remercia , d’un geste de le laisser seul , les deux serviteurs qui s’en allèrent .
Il s’allongea sur le seddari ( canapé tradionnel) , le parchemin sur la poitrine et sombra sous le poids des pensées qui l’ont subitement envahies .
« -Oum el kheir , sa vénérable mère a crument raison , il a quitté sa steppe natale pour un nu d’épaule involontaire de sa belle mère Chadia .
-Lalla zahra montre ses épaules nues sans pudeur, quoique légèrement voilées »
-Les dires de Sidi ce sont avérés vrais !
Ce bled est hostile , dangereux et s’enfonce dans le désordre .
Sans la sage autorité du Naqib , le palais qui l’a accueilli aurait fini en cendres et ses habitants dont lui même seraient soit blessés , soit lynchés. »
Et la question vitale qui le hantait :
« Comment accepter d’étre un garde de hourma , lui qui était le prince héritier de la plus grande tribu des steppes du draa libre ?
-S’il refuse sa nomination ? C’est faire offense à la l’hospitalité d’un des leurs : Si nasser le chef idrissi qui lui a offert le gite et la confiance !
Ce sera son départ vers l’inconnu et surtout s’éloigner à jamais de Lalla zohra ! ne plus la revoir !».
Son esprit d’homme libre et indépendant s’opposait à son cœur devenu esclave ! Un dilemme inextricable l’embarrassait, ne pouvant le résoudre, il ferma les yeux.

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Un cavalier, galopait à bride abattue, à travers la steppe vers le campement des chorfa du Draa –Tafilalet !
Arrivé à hauteur de la tente de la choura (conseil), il mit pied à terre souleva la natte servant de rideau à la tente et s’engouffra en son intérieur.
Sidi , turban défait et mine triste , se leva à son apparition et lui lança à la face une rafale de questions :
« Ou est votre prince ? — L’aviez vous trouvé ? –Est ‘il vivant ? »
Le cavalier en sueur dont la colère de Sidi suffoquait , arriva à peine à dire , tout content : « Sidi ! (Maitre !) Il est sain et sauf t et il se trouve chez le régisseur des Alaouites , au ksar des M »hadid ! »
–Ce sont des esclaves noirs fuyant le ksar après l’assassinat de leur maitre le Caid qui m’ont informé ! »
Sidi , sidéré par la dernière nouvelle , hurla en secouant les épaules du pisteur : « Mon fils ! mon fils ! Est il vivant ? »
« Oui seigneur ! il n’a rien ! il est au palais du naqib ! » dit le pisteur et ajouta pour rassurer, surtout pour que Sidi desserre son étreinte :
« Sidi ! J’ai devancé à cheval les esclaves qui vont vous confirmer mes dires ! –Ils viennent à pied pour se soumettre à votre autorité !»
« Hamdou Allah ! (remercions dieu !) » implora Sidi en le lâchant !
Il s’assit et invita le pisteur à prendre place à ses cotés tout en l’ordonnant : « Raconte moi tout dans le moindre détail l » .

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Pendant que le pisteur faisait le récit à Sidi de sa rencontre avec les esclaves du Caid assassiné lors d’une émeute au ksar ou jilla a trouvé refuge , Oum kheir , venant aux nouvelles , pénétra dans la tente et s’installa derrière Sidi , silencieuse , suspendue aux lèvres du pisteur .
Celui-ci qui racontait l’événement , s’arrêta et fixa le raiis akbar ( chef supréme ) des chorfa ( nobles ).
Sidi impassible , lui fit signe de la tête ,de continuer .
« –Le naqib maitrise la situation et a nommé jilla amine amni ( garde personnel ) pour sa bravoure ! » termina le pisteur conciliant envers la femme du Raiis akbar.

Au nom de jilla , Oum el kheir sursauta , le souffle coupé ,faillit s’étouffer , elle cria d’une voix stridente , apeurée !
« Mon fils ! mon fils !
–que lui est ‘il arrivé ?
—vous l’avez trouvé ? ou ? quand ! dites moi ! ».
Sidi se leva et congédia le pisteur :
« Va ! et ramène moi ces esclaves ! »
Il se retourna vers sa femme tremblante d’inquiétude.
« L’émir jilla n’a rien et est en sécurité chez le représentant du sultan des alaouites !
–Il se trouve dans son palais !» Et pour l’apaiser, il ajouta :
« Je vais rassembler le goum ( cavalerie) et le ramener ! –en attendant ! on va écouter les esclaves témoins qui vont nous rejoindre d’içi peu ! » .
Oum el kheir ,indécise , rajusta son foulard et sortit de la tente suivie par Sidi .
Dehors ! les bédouins ne cessent d’affluer de tous les cotés du campement vers la tente de la choura (conseil) , la nouvelle s’est répandue comme une trainée de poudre .
En sens inverse , Oum el kheir , un pan de son haik (voile ) replié sur sa ceinture , pressait le pas vers la sortie du campement , espérant intercepter avant tout monde les fuyards du ksar .
Son coeur battait la chamade et faisait trembler sa frêle poitrine et son pauvre corps décharné .
« oh ! mon dieu protège mon fils ! » supplia t’elle en scrutant l’horizon, les deux mains en visière , à la recherche de silhouettes qui doivent se profiler au loin dans la poussière soulevée par un cavalier .
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Une immense fumée noire couvrait le ksar qui a repris son calme.
De la fenètre de dar diaf (salle des invités) jilla la vit s’élancer dans le ciel bleu en un gigantesque champignon noir au dessus des toitures des habitations.M’barka la servante noire fit son entrée et lui dit :

« Emir jilla ! fermez la fenétre ! l’odeur de tissu va empestait l’air du palais et indisposer Lalla zahra et notre honorable Saydate ksar( maitresse du palais ! » Tout en le renseignant :
« Le caravansérail fut saccagé et brulé par les furieux émeutiers ! — que dieu les punit ! — voici votre repas ! Mangez et reprenez vos forces ! ».
Joignant son geste à sa parole , elle déposa sur la table basse , un large plateau recouvert d’une serviette fine et sortit .
Jilla , pris dans la tourmente des événements , se rappela qu’il n’a rien mis sous la dent depuis cette horrible matinée .
Il débarrassa le plateau de sa couverture.
Un bol de hrira (soupe), , des cotes d’agneaux grillées , un grand verre de lait , des dattes et une galette toute chaude s’offrirent à ses yeux , aiguisant encore plus son appétit .
La salive lui vint à la bouche et sans hésiter un instant devant cette offrande, tout en invoquant d’abord la bénédiction d’Allah , il entama son repas .
Tout en dégustant sa succulente hrira , il eut une pensée triste aux gens de la caravane qu’il a rencontré les premiers dans ce maudit ksar et qui l’ont accueilli avec amitié et hospitalité .

« Que leur est il arrivé à ces bonnes gens ? » se demanda t’il avec un pincement au cœur.

L’appétit coupé , Il avala d’un trait la soupe et se leva devant la fenêtre , n’ayant plus faim .
« Dans quel nid de haya (vipères) , j’ai échoué ? » s’interrogea t ‘il anxieux et en colère .
De doux souvenirs de quiétude et de paix de sa steppe natale vinrent à son esprit .
Chez lui chaque étre considéré car créature d’Allah , même les animaux sont respectés et tous obéissaient à dieu et à leur raiis (chef) et tous les différents sont résolus avec justice et pacifiquement suivant la tradition coutumière ou à défaut selon le droit divin (le coran).
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Jilla étala la serviette sur la table, mit dessus : la galette, les dattes et les cotes grillées et en fit un ballochon.
Il enroula le titre du makhzen, le ficela et le mit sous sa chemise, ramassa son cimeterre et descendit l’étage .
Il traversa le rez de chaussée, le couloir menant à la cour et entra dans l’écurie .
Les têtes de beaux chevaux dépassaient leur box individuel .
Tout au fond , il vit celle d’un bel alezan blanc qui piaffait de plaisir comme s’il l’a reconnu lui aussi.
Il s’approcha pour le caresser, le cheval lui tendit le cou orné d’une magnifique crinière dorée .
Jilla mit sa paume garnie d’une datte sous ses naseaux soufflants.
Les’ énormes lèvres de l’alezan blanc gobèrent la datte .
Apprivoisé, le cheval cessa de secouer sa crinière et se calma .
Jilla lui caressa doucement la joue, le chanfrein et le front ; le cheval s’y soumet docile en baissant légèrement son cou et se frotta la tête contre jilla qui apprécia.
On dit que le cheval est l’ami de l’homme !
Pour le bédouin ? C’est son confident.
Le jeune émir approcha sa bouche à son oreille et lui dit intimement :
« Salam oh berk’e (éclair) ! Comment vas tu habibi (mon ami) ?
–Veux tu m’emmener loin de cette fitna ? ».
Face aux box , de splendides selles en cuir et pommeaux de cuivre étaient disposées à cheval sur un tronc de palmier servant de support , il en choisi une qui convient à l’alezan ! Pour seller adroitement sa monture ?
Jilla choisi un tendre tapis,le fit sentir au cheval et le posa délicatement sur son dos, ensuite posa lentement la selle et attacha la sangle sous son ventre et en appuyant d’un doigt expert sur la langue du cheval qui ouvrit la bouche et astucieusement il introduit le mors entre ses mâchoires .

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De la fenêtre de sa chambre , Lalla zahra vit l’émir Jilla, sortir de l’écurie , en vrai cavalier , entrainant par les rênes son superbe cheval blanc , surprise et sans le vouloir ,s’exclama :
« Oh mon dieu ! c’est jilla avec siham !»
Elle courut vers chambre de ses parents et leur annonça désespérée: .– Abi ! Abi ! (père ! 2 fois ) Jilla veux nous quitter ?
Il emmène avec lui siham ( flèche) mon cheval ! »

Le Naqib , suivi de ses gardes vint à la rencontre de jilla et l’apostropha d’une voix irritée :
« Ou vas-tu comme çà ?
–et qui t’a ordonné de sortir le cheval de la princesse ? ».
Jilla lui sorti le sauf conduit de sa chemise et lui répondit calmement :
« honorable naquib ! je suis un sujet du sultan et le cheval est sa propriété ! » et ajouta avec assurance :
-Mon devoir est d’aller porter secours aux caravaniers qui m’ont accueilli.
Vous voyez bien que le fondonk (caravansérail) brule ? ».

Déconcerté par cette attitude de jilla ,le nadir en habile diplomate ,se retourna vers le rais des makhazni et lui cria comme convaincu :
« Equipez en armes quatre cavaliers et qu’ils accompagnent notre émir ! ils seront sous ses ordres ».
Il s’approcha de jilla et lui dit conciliant :

« Honorable prince ! Prenez soin de vous et de Sihem le cheval préféré de notre princesse Zahra !
–et revenez vers nous , sain et sauf !
–Que la rahma ( bénédiction) vous accompagne ! »
.
« A vos ordres ! honorable naqib ! »
répondit avec respect jilla , se retenant de sourire , amusé par le caprice de la fille du naqib .
En effet , il venait de savoir que le cheval qu’il a baptisé berk’e a un nom de jument et se nomme siham !

« Vivants dans leur bulle faussement aristocratique, certains membres de tout sérail et leur famille défigurent par excès de snobisme , la nature et le comportement de toute chose simple et naturelle par excellence . » se dit jilla , caressant amicalement le bel alezan blanc arabe !
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L’escouade fit irruption dans le fondouk dévasté par l’incendie criminelle !
Des porteurs de seaux d’eau , des nomades , des pillards courraient dans tout les sens comme une fourmilière en danger .
Les caravaniers qui ont fuit la foule incendiaire, ayant sauvés juste leur méharis (1) regardaient hébétés leur fortune partir en fumée.
Les plus téméraires essayaient de sauver ce qui fut épargné par les flammes , des sabres en acier forgé, des poteries et des ustensiles ou orfèvres en cuivre !
Les ballots de rouleaux de tissu noble, réduits en cendre, fumaient encore, empestant l’air .
Jilla, le nez dans son turban, regardant stupéfié la cohue , eut un élan de colère devant cet effroyable spectacle !
« Hram alihoum ! ada machi islam ! »(2).dit il offusqué.

Il vient de de constater de visu la crainte de cette contrée par ses aïeux.
« Ce sont des pillards et des koufars (3) sans honneur ! » lui disaient-ils.

Un viel homme noir, chèche défait et abbaya blanche maculée de noirceur, s’avança vers les cavaliers du makhzen en suppliant
« Sadda ! ya Sadda (4) raiis kafila (5) Si Mansour se vide de son sang et va mourir ! venez à son secours ! ».
Jilla reconnut H’mida le chantre de Toumbouctou , sauta de son cheval , et lui demanda en se découvrant :
« Si Ahmed ? ou est le raiis ? ».

Les gros yeux blancs du vieux noir, rendus rouges par la fumée de tissu brulé , s’écarquillèrent de surprise , tomba à genoux et désigna du doigt les arcades du caravansérail .
« Si Mansour fut poignardé par un mourid (6) ! il git là-bas parmi les siens ! »
Le prince sans réfléchir, courut vers les arcades, suivi par les makhezni à cheval.

Notes :
Dromadaires du sahara
c’est un péché ! ce n’est pas notre religion
Renégats .
Seigneurs !
Chef de la caravane
Adepte de zaouia
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Si Mansour étendu sur le sol était entouré de trois nomades, accroupis autour de lui.
L’un d’eux s’affairait à préparer des bandages , en découpant avec son poignard un large tissu blanc en lambeaux , surement sa propre abbaya , le second les pressait sur son abdomen ensanglanté et le troisième lui tenait la tête .
Jilla qui arriva en trombe vit le corps du chef de la caravane inerte, le ventre en sang, les jambes allongées et les bras ballants, juste sa poitrine nue qui palpitait, montrait qu’il était encore en vie.
Il s’agenouilla un instant auprès de lui et constata l’hémorragie incessante.
Il se releva et ordonna aux gardes qui l’accompagnaient :

« Descendez de cheval et ramenez une civière !
0n emmène Si Mansour au palais ! » .

Et dit aux nomades qui ne l’ont pas reconnu dans son accoutrement :

« Vous venez avec nous ! On va le soigner ! ».

Si ahmed qui venait de les rejoindre, leur cria rassurant :

« C’est Jilla , le prince Idrisside que nous avons accueilli avant l’émeute ! »

Les nomades n’en revenaient pas de cette heureuse surprise, ils inclinèrent la tête par respect, tout en continuant de secourir le blessé très affaibli.
Le raiis de la kafila (caravane) était étalé devant une échoppe de bourrelier complètement ravagée, la porte en bois fracassée et les étagèrent vides.
Les émeutiers l’ont pillée !
Son propriétaire , un vieux israélite , tablier et kippa noirs sur sa chemise et sa téte blanches , tournoyait en son intérieur , tout psalmodiant , sous son nez , le talmud .
Les émeutiers lui ont pris, même le vieux ciseau et l’antique poire à percer le cuir, leg de ses aïeux , bourreliers de profession de père en fils .
Les autres commerces et ateliers détenus par ses coreligionnaires furent aussitôt ciblés et mis à sac , aucun n’a échappé aux pillards.

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En effet , les ahl blad yahoud (1) exerçaient leur activités commerciales et artisanales sous les arcades protectrices du soleil et du vent qui donnaient sur l’immense cour à ciel ouvert du caravansérail.
Face à elles, les magasins et entrepôts d’avoine et de fourrage destinés au bétail des caravanes furent incendiés.
Les dortoirs à l’étage étaient indemnes car barricadés et défendus par les locataires, ainsi que les écuries, ou se sont refugiaient les caravaniers avec leur bêtes !

« Si Mansour s’est opposé en se battant vaillamment contre le pillage de sa marchandise que transportait sa caravane » , répétait hmida le joueur de luth à jilla .

Ce fut un lourd désastre pour lui : blessé à mort au ventre par le poignard d’un lâche bonze de mourid et ses énormes ballots d’étoffes, de soie, d’épices de plumes d’autruche furent réduits en un tas de cendre.
Des mois de marche dans le désert aride, parfois sous le sirroco (2), furent anéantis par une foule criminelle d’égarés, gonflés à bloc par des discours haineux de gourrou parasites d’illustres zaouia (3) détournée de leur message spirituel de piété et de tolérance .
Le prince venait de constater de visu les conséquences de la fitna due par les appétits cupides des autoproclamés « élus de dieu » pour la luxure et le pouvoir .
Ces instincts bestiaux ravagent la Ouma (4) et enfantent des monstres qui pillent , brulent et parfois assassinent sans scrupules .

« Hamdou allah (5) ! notre ribat (6), loin dans notre steppe est bénéfique, non contaminé par ce climat de discorde , sous la choura des hommes justes et libres comme Sidi ! » Approuva jilla en ramenant avec ses gardes Si Mansour vers le Ksar (7).

Notes :
(Autochtones d’origine juive)
(Vent chaud du sahara )
(Mausolée servant d’école coranique)
(Nation)
(Merci dieu)
(Ermitage)
(palais)
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La mort supposée du mouride (1) et celle effective du caïd (2) a mis tout le ksar en effervescence.
Jilla remarqua des badauds partout sur son chemin !
Des attroupement houleux étaient dans chaque rue et discouraient sur l’événement.
Le passage de jilla et ses makhzeni (3) sur leurs montures, emmenant le raiss kafila (4) transporté sur une civière, blessé à mort vers le palais du régisseur se faisait avec crainte, paraissait périlleux.
Jilla lisait sur leurs visages, la répulsion de ce corps de sécurité royale.
La couleur datte des tuniques du makhzen , semblait honnie par les gens qui le montraient par des regards ou des rictus de colère retenue.
Malgré qu’il fût à la tête du cortège, son sabre sur le flanc et la main sur la crosse de son pistolet, nul ne prêtait attention à lui.
Son habit civil (une djellaba rayée de moudjahid ) était peut être pour quelque chose.
Instinctivement, il se dressa sur ses étriers et lança à son escorte montée :

« Continuez votre marche ! Ne répondez pas aux provocations !
–La survie de Si Mansour est le plus important ! »

Devant l’entrée du palais, une foule de mourides les attendait, réclamant avec insistance la restitution du manifestant abattu par Si Nadir le régisseur.
Certains plus excités, frappaient à coups de poing la porte.
Elle ignorait qu’il était vivant.
En apercevant la venue de jilla et sa troupe, l’un des guetteurs cria d’en haut de la muraille :
« C’est l’émir jilla ! Ouvrez la porte ! »
La foule surprise, se scinda en deux, laissant passage à la troupe.
La porte s’ouvrit et Si mansour , arme au poing, apparut sur le seuil encadré par ses gardes tout en leur ordonnant , désignant les mourides :
« Faites dégager l’entrée au convoi du prince ! »

Les mourides reculèrent, effrayés, pris en étau.
Prévoyant toute réaction de leur colère, Si Nasser le régisseur anticipa et leur cria :
« Le mouride qui a voulu incendier notre palais est vivant !
–il se repose ! Une fois guéri, il sera envoyé au majless malaki(4) pour être jugé ! Rentrez chez vous !»
La foule cria de joie : « Allah wa akbar ! » et se dispersa.
Notes :
Adeptes de zaouia
Fonctionnaire musulman qui cumule les fonctions de juge, d’administrateur, de chef de police
Garde du roi
Chef de la caravane
cour royale

Le roman des nobles bédouins !
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Lalla zahra troublée par le retour de jilla , ne peut s’empêcher de penser à lui.
Déterminée à ne pas se laisser envoûter par le jeune homme, toujours aussi attirant, elle s’efforce du mieux qu’elle peut de cacher à ses parents sa joie par la réapparition de Jilla .

« Est-ce que Jilla est habité par le même sentiment que moi ?
–Certainement ! on dit que l’amour et la haine sont réciproques et trahis par les yeux qui ne mentent jamais !
– Si elle est amoureux, comme moi ? il doit aussi souffrir ! » se demandait la princesse.
Subitement un geste lui revient en mémoire : Jilla a vacillé et émis un remerciement presque inaudible lorsque leurs doigts se sont frôlés lors de la remise du sabre qu’il a oublié dans la salle d’eau.
Une bouffée d’espoir monta dans sa poitrine avec des fourmillements dans la tête , ses mains qui tenaient le plateau du diner pour jilla tremblaient par moment .
Elle hésita quelques secondes devant la porte de dar diaf (1) avant de frapper.
La porte s’ouvre et Jilla apparut souriant.
Elle le regarde. L’espace d’un instant son masque de pudeur tombe. Elle le voit sur son beau visage. Il souffre comme elle.

« Votre diner ! Noble émir ! » miaula t’elle en lui tendant le couvert.
Un « Non, Zahra, ne pars pas… j’ai une chose à te dire !» sorti de on ne sait d’où ! faillit la terrasser, si ce n’est la poignée qu’elle tenait en voulant refermer la porte, un pied sur le couloir. Elle s’appuya contre elle et se retourna vers la voix tout en tâchant de prendre un ton détaché :
« Oui ! Noble émir ! »
« Samhini (2) d’avoir sellé et monter votre Sihem adorable ! –j’ignorais qu’il était le votre !» s’excusa Jilla .

Notes :
Salle des invités
Je te présente toutes mes excuses

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La princesse n’en croyait pas ses oreilles ! « des excuses pour un cheval fait pour être monter ?
Trop pudique ce prince ! Serait-il un sacré timide le bédouin ? » pensa Lalla zahra et lui répondit en le fusillant du regard :
« je suis contente que vous êtes le seul à avoir enfourcher Sihem !
–S’il vous a accepté ? C’est qu’il vous aime ! »

Elle ferma la porte et courut à sa chambre.
Là, en état de choc , elle se laisse glisser au sol et enfouis sa tête dans ses mains.
L’angoisse est vertigineuse, terrible ,elle la happe tout entière .
« Il voulait me dire autre chose ! Pourquoi il a changé de sujet ? » Souffla embarrassée la princesse.
Son angoisse refait surface en se rappelant quand il lui a sourit :
« son visage s’est éclairé comme une fleur au printemps, il est devenu beau à en couper le souffle !
–au lieu de me prendre dans ses bras, et enfouir son visage dans mes cheveux, et humer mon parfum enivrant.
–Il me parle du cheval ! Je me fous d’être une princesse au beau milieu de ce palais lugubre et fermé ! Il n’y a plus que lui et moi.
– elle avait désormais très envie qu’il l’embrasse.
Ou bien ! elle pourrait simplement l’embrasser.
ça lui paraissait une sacrée bonne idée.» se disait Lalla zohra déçue ,se sentant si mal dans sa peau .
Prostrée contre le mur, sentant la panique s’évanouir, elle se leva d’un bond et se refugia pensive dans son lit douillet.
Une idée lui traversa l’esprit :
« Jilla est un brave , mais timide ! je dois le charmer et faire le premier pas ! ».

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De la fenétre, grande ouverte, jilla étendu sur le sedari (1)entendit un long hennissement provenant des écuries !
Il se mit sur ses jambes !
« Est-ce Berk qui l’appelle ? »
Il prit un poignée de dattes et sortit .
En descendant l’escalier, il croisa Lalla zahra qui lui sourit.
« — Bonsoir prince ! vous ne dormez pas ?
–Non ! Sihem a henni !
–Je lui ai donné sa ration d’orge, t’inquiète pas !
–Maa fiha bess !(2) je vais le voir ! » dit jilla en fuyant le regard de la princesse .
Il s’en alla , dévalant le reste des marches .
Lalla zahra immobile , a compris une chose !
Pour vaincre la pudeur de son bédouin de prince ! C’est elle qui doit décider ! Diriger !
D’abord !
Abaisser les barricades autour d’elle, ensuite lui faciliter l’accès et l’accompagner à oser avec elle.Elle le suivit !
Jilla caressait le front du cheval qui délaissant son orge , croquait les dattes dans sa paume .
Alerté par le bruit des pas , il se retourna et vit Lalla zahra .
Surpris , il recula et s’assit sur une botte de foin délaissée en face du box de Sihem.
Elle s’approcha de lui et prit place à ses cotés et fixa les grands yeux de son bel alezan ,son autre amour qui secouait sa crinière dorée et semblait l’approuver .
Alors qu’ils étaient assis là, collés l’un à l’autre et silencieux,
elle sent rapidement qu’il faut agir maintenant.
Il est temps.
Leur corps se cherchent et la température va arriver à son paroxysme .
En amour ! il est très facile de basculer dans le désir .
La ligne est si mince, quasi intangible.
On la franchit en une seconde et parfois, on n’arrive plus à faire demi-tour .
Lalla zahra se leva d’un bond et se dressa devant jilla .
Il voulut s’éloigner , mais elle le retint en attrapant le haut de sa djelaba et se colla au jeune homme, pour le bloquer de tout son corps.
« Donne-moi ta main, suis-moi. » dit t’elle.
Jilla s’exécuta comme hypnotisé.
« Il y a une niche de foin au grenier à côté, viens , tout le monde dort ! »
lui glissa -t’elle à l’oreille.
Un sourire éblouissant apparaît sur son beau visage.
Tenu par la main chaude de la princesse et pris au piège, Jilla ne put que la suivre.
— « Quand vas-tu te décider à faire ce que elle te demande ? » se dit il .
Le jeune bédouin avait le cœur qui battait violemment dans sa poitrine.
Dans la niche, elle se laissa choir sur le lit de foin flétri et mou et s’étend sur le dos , s’offrant à lui , le corset déboutonné découvrant sa belle poitrine Sans hésiter, il atterrit sur elle. Il l’étreignit, mais pas trop fort.
Ses mains tenaient délicatement son dos.
Cillant, elle sentit la panique de jilla s’évanouir.
Elle croisa ses yeux verts avec celles de jilla de si près, que leur éclat noisette semblait plus vif. Il posa son regard sur sa bouche, sur ses lèvres voluptueuses, si tentantes.
« Laisse-toi faire. J’ai envie de toi. Allez vas-y, embrasse-moi, »
dit-elle en frottant sa gracieuse poitrine nue contre son torse.
Jilla voulut la chevaucher !
Mais fut stoppé par la main de la jeune femme.
Elle dominait .
Elle se rapprocha un tout petit peu, jusqu’à ce que ses lèvres soient si près des siennes qu’elle sentit leur chaleur.
Elle attrapa son menton d’une main douce et l’obligea à lui faire face avant d’écraser sa bouche sur ses lèvres.
Jilla résista un moment et puis céda .
En regardant ses yeux verts , Jilla a senti son monde vaciller.
Des images affluaient : le sourire contagieux de Zahra , sa poitrine ,ses cheveux de feu .
Elle l’embrasse passionnément, pressant ses seins pulpeux contre son torse nu.
Maintenant c’est elle qui lui faisait l’amour…
Parcourus de frissons délicieux : Ils éprouvent un sentiment de bien-être inégalé, absolu.
L’hormone de l’amour, la molécule du bonheur, a envahi leurs corps.
La chaleur de son corps se fondit dans la sienne .
Osmose totale ! Épuisée de plaisir quoique contrôlé et maitrisant les sentiments forts, puissants qui l’ont submergée, envahie. Elle reprit son souffle en se dégageant. Le baiser réussi ! Elle s’allonge près de lui, sa tête nichée contre son épaule et s’autorise à poser une main sur son sexe inerte et mouillé.
Sa poitrine se lève et s’abaisse à un rythme régulier. On dirait qu’il dort

–« Tu vas bien, maintenant ? »dit elle .

Il lui adresse un petit signe de tête accompagné d’un léger sourire, ses doigts farfouillant dans ses cheveux blonds.

Il venait de découvrir l’amour. Inconsciemment, il cherchait autre chose , il a trouvé plus beau .
Il fixa les poutres de la toiture un long moment et lui dit en se penchant sur elle .
–« Pourquoi t’as refusée ? »
Elle lui répond par un petit regard entendu qui illumine son visage
–« Je suis vierge ! et c’est ma dot d’honneur à celui qui sera mon futur époux »

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De la fenétre, grande ouverte, jilla étendu sur le sedari (1)entendit un long hennissement provenant des écuries !Il se mit sur ses jambes !
« Est-ce Berk qui l’appelle ? »
Il prit un poignée de dattes et sortit .
En descendant l’escalier, il croisa Lalla zahra qui lui sourit.
« — Bonsoir prince ! vous ne dormez pas ?
–Non ! Sihem a henni !
–Je lui ai donné sa ration d’orge, t’inquiète pas !
–Maa fiha bess !(2) je vais le voir ! » dit jilla en fuyant le regard de la princesse .
Il s’en alla , dévalant le reste des marches .
Lalla zahra immobile , a compris une chose !
Pour vaincre la pudeur de son bédouin de prince !
C’est elle qui doit décider ! Diriger !
D’abord !
Abaisser les barricades autour d’elle, ensuite lui faciliter l’accès et l’accompagner à oser avec elle.
Elle le suivit !
Jilla caressait le front du cheval qui délaissant son orge , croquait les dattes dans sa paume .
Alerté par le bruit des pas , il se retourna et vit Lalla zahra .
Surpris , il recula et s’assit sur une botte de foin délaissée en face du box de Sihem.
Elle s’approcha de lui et prit place à ses cotés et fixa les grands yeux de son bel alezan ,son autre amour qui secouait sa crinière dorée et semblait l’approuver .
Alors qu’ils étaient assis là, collés l’un à l’autre et silencieux,
elle sent rapidement qu’il faut agir maintenant.
Il est temps.
Leur corps se cherchent et la température va arriver à son paroxysme .
En amour ! il est très facile de basculer dans le désir .
La ligne est si mince, quasi intangible.
On la franchit en une seconde et parfois, on n’arrive plus à faire demi-tour .
Notes :
(1) Canapé
(2) Sans problème

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Lalla zahra se leva d’un bond et se dressa devant jilla .
Il voulut s’éloigner , mais elle le retint en attrapant le haut de sa djelaba et se colla au jeune homme, pour le bloquer de tout son corps.
« Donne-moi ta main, suis-moi. » dit t’elle.
Jilla s’exécuta comme hypnotisé.
« Il y a une niche de foin au grenier à côté, viens , tout le monde dort ! »
lui glissa -t’elle à l’oreille.
Un sourire éblouissant apparaît sur son beau visage.
Tenu par la main chaude de la princesse et pris au piège, Jilla ne put que la suivre.
— « Quand vas-tu te décider à faire ce que elle te demande ? » se dit il .
Le jeune bédouin avait le cœur qui battait violemment dans sa poitrine.
Dans la niche, elle se laissa choir sur le lit de foin flétri et mou et s’étend sur le dos , s’offrant à lui , le corset déboutonné découvrant sa belle poitrine .
Sans hésiter, il atterrit sur elle . Il l’étreignit, mais pas trop fort.
Ses mains tenaient délicatement son dos. Cillant, elle sentit la panique de jilla s’évanouir .
Elle croisa ses yeux verts avec celles de jilla de si près, que leur éclat noisette semblait plus vif. Il posa son regard sur sa bouche, sur ses lèvres voluptueuses, si tentantes.
« Laisse-toi faire. J’ai envie de toi. Allez vas-y, embrasse-moi, »
dit-elle en frottant sa gracieuse poitrine nue contre son torse.
Jilla voulut la chevaucher !
Mais fut stoppé par la main de la jeune femme.
Elle le dominait .
Elle se rapprocha un tout petit peu, jusqu’à ce que ses lèvres soient si près des siennes qu’elle sentit leur chaleur.
Elle attrapa son menton d’une main douce et l’obligea à lui faire face avant d’écraser sa bouche sur ses lèvres.
Jilla résista un moment et puis céda .
La chaleur de son corps se fondit dans la sienne
.
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En regardant ses yeux verts , Jilla a senti son monde vaciller.
Des images affluaient : le sourire contagieux de Zahra , sa poitrine ,ses cheveux de feu .
La chaleur de son corps se fondit dans la sienne .
Elle l’embrasse passionnément, pressant ses seins contre son torse nu.
Maintenant c’est elle qui lui faisait l’amour…
Parcourus de frissons délicieux : Ils éprouvent un sentiment de bien-être inégalé, absolu.
L’hormone de l’amour, la molécule du bonheur, a envahi leurs corps.
Osmose totale !
Épuisée de plaisir quoique contrôlé et maitrisant les sentiments forts, puissants qui l’ont submergée, envahie.
Elle reprit son souffle en se dégageant.
Le baiser réussi !
Elle s’allonge près de lui, sa tête nichée contre son épaule et s’autorise à poser une main sur son torse.
On dirait qu’il dort.
Sa poitrine se lève et s’abaisse à un rythme régulier.
–« Tu vas bien, maintenant ? »dit elle .
Il lui adresse un petit signe de tête accompagné d’un léger sourire, ses doigts farfouillant dans ses cheveux blonds .
Il venait de découvrir l’amour. Inconsciemment, il cherchait autre chose.
Il fixa les poutres de la toiture un long moment et lui dit en se penchant sur elle .
–« Pourquoi t’as refusée ? »
Elle lui répond par un petit regard entendu qui illumine son visage
–« Je suis vierge ! et c’est ma dot d’honneur à celui qui sera mon futur époux »

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Un mois plus tard ! Après l’émeute et l’assassinat du caïd (1) , le régisseur Si Nasser a organisé une grande réception à l’honneur des blessés légèrement rétablis et invita jilla pour le charger d’une mission . « Mener en ville le prisonnier chez les juges du sultan Slimane ! »
Il lui exposa le sujet de sa mission qui se réduisit au transfert du présumé incendiaire du ksar à la ville de Zagora , chef lieu de la province pour être jugé équitablement et avec neutralité .!
Lalla zahra arriva la première dans la salle des invités avec un air détaché et s’installa prés de son père, jilla la regarde discrètement.
Elle relève la tête pour scruter sa réaction. Ses yeux sont toujours baissés, mais il sourit.
Il écoutait la conversation du Nadir .
–« Vous devez savoir autant que moi que l’ouma (2) est dans la fitna (3).
Ma longue carrière me permet d avoir une vision lucide de notre société.
Croyez-moi, nous sommes tous violents. le pouvoir de police du makhzen est juste un vernis brillant appliqué sur un ongle sale.
Et il ne faut pas grand-chose pour l’écailler, comme la faim, la jalousie, la cupidité ! –Notre ordre social est perverti par ces fléaux de la misère et l’inculture !
Le manque de la foi et l’amour des biens terrestres les accentue !
Le sultan doit sévir contre ses mauvais et fourbes conseillers !
–On ne gère pas son peuple avec des dahir(4) Isolé dans sa bulle royale ! .
–Il faut écouter et y répondre ! .
–Il faut couper l’herbe sous les pieds des charlatans et autre mendassine (5) qui sabordent sans cesse tout projet d’entente et soumission autour du pouvoir central du sultan. –Je tiens à t’informer que la zaouia qui est sur ton chemin est récalcitrante et les prêches sur son minbar sont profondément réactionnaires l’autorité du sultan! et les mourides sont d’authentiques brutes , prends garde ! –Mais , n’aie aucune crainte ! toutes les dispositions avaient été prises pour la protection et le transport du blessé ! » — « et je te laisse tout le temps de réfléchir, je ne te bouscule surtout pas »acheva Si nasser en se levant pour acceuillir un groupe de commerçants qui fit irruption bruyamment dans la salle . La rancœur dans leur voix était perceptible !
Jilla approuva, en hochant la tète . Il a l impression de faire un bond dans le passé si proche, du temps où Sidi énumérait ces tares des gens des montagnes de l’au-delà du fleuve, pendant les veillées nocturnes d’été dans la steppe.
Le jeune bédouin comprit la raison primordiale du ribat (6) et de la xénophobie de ses aïeux dans cette contrée aride et enclavée en plein désert , loin de tout pouvoir corrompu des imposteurs et des infidèles.

Notes :
Fonctionnaire chargé de la sécurité
Population
Discorde
Edit du sultan
Planqués (cachant leur religion
Autarcie

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Les invités commençaient à affluer et prenaient place sur les larges sedari(1) disposés de chaque coté de la salle des fêtes , séparés par des tables basses , recouvertes de nappes blanches , garnies de plateaux de dattes et de carafe de petit lait de chèvres le parquet tout entier était tapissé à l’orientale , étouffant lfeutrant les pas des convives
Au fond de la salle trônait un grand sedari unique , occupé par la princesse et jilla laissant un espace entre eux : la place vide du nadir qui s’entretenait depuis un moment avec les commerçants . Derrière et à ses extrémités, se tenaient immobiles et armés de fusils , des makhaznis drapés dans leur uniformes d’apparat des grandes cérémonies
. Si nasser discutait en aparté avec les négociants .,riches notables du ksar . les serviteurs offraient à chacun la collation de bienvenue du désert sur un plateau d’argent agrémentée d’un large sourire . tout le monde était présent ! exceptés les gens de la zaouia , y avaient , l’mam attitré du ksar et son mouaden (2) , les artisans et les caravaniers lésés du fondouk(3) et la famille et employés du caid assassiné !
Si mansour ,le raiss de la kafila (4),souriait à l’assistance, visiblement rétabli vu que sa blessure était en état progressif de guérison ,chaleureusement entouré par les siens .
Le Nadir (5) fit un discours grave relatant , avec objectivité , les faits subits et leurs conséquences , en dénonçant avec un ton sévère leur auteurs !
–« A quoi ont servi l’assassinat de notre honorable Caid et l’incendie de notre fondonk ? » s’écria indigné le régisseur du sultan .
–Ces crime vont-t-ils améliorer notre sécurité et notre prospérité? –Ceci est indigne pour des musulmans ! car l’islam est la paix et la tolérance !
– honorables invités ! je promets au nom du roi ! L’indemnisation de toutes les victimes ! –Et Que dieu nous aide à réparer ces erreurs fatidiques ! — Ce soir ! Nous allons fêter ensemble le retour au calme et la guérison de nos blessés ! »
A cet instant ! les serviteurs entraient en file indienne , brandissant haut comme des trophées , de longs pieux embrochant de croustillants méchouis ! » .
Un applaudissement nourri clôtura l’harangue du nadir(3) régisseur du roi qui avait un don déconcertant pour balancer franchement la vérité au moment le plus tendu.

Notes :
(1)canapé maghrébin
(2) muezzin
(3)caravansérail
(4) chef de caravane
(5) précepteur du roi .
(4) chef de caravane
(5) précepteur du roi .

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Jilla regardait , perplexe ,l’assiette remplie de morceaux de viande et d’une paire de côtelettes grillées que le serviteur a déposé devant chacun d’eux ne ressemblait en rien au méchoui de sa steppe et fit une moue ! Lalla zahra l’ayant remarqué, s’empressa d’expliquer : « C’est du gachouche (1) ! » dit elle en berbère .
Elle piqua avec une fourchette, un morceau de viande grillée qui s’est détaché sans aucun effort et le lui mit à la bouche.
Surpris doublement , en effet chez lui , le méchoui se déguste avec les doigts sans aucun instrument et les femmes sont reléguées aux seconds rôles .
Jilla gêné fit un regard circulaire sur la salle , tous les invités avaient la tête dans l’assiette.

–« ouf ! Personne n’a rien vu ! » se dit il et avala , réjoui, l’offrande exquise.

En mangeant , jilla pensait à sa steppe , quand on veut honorer ses invités dans une cérémonie ou une diffa(2) on lui offre, le plus prestigieux et sans conteste des plats, le méchoui : c’est-à-dire le rôti d’agneau mâle, nourris de chih, une espèce d’armoise sauvage de la steppe qui donne au rôti un parfum particulier.
Après l’avoir badigeonnée de graisse pour la rendre croustillante et saupoudrée en son intérieur comme son extérieur d’épices du désert (ras el-hanout , sel , poivre ) la carcasse entière est enfilée sur une perche au-dessus d’un foyer de braises de ar’ar (3). La broche est tournée lentement et régulièrement de manière à assurer une cuisson également répartie.
Tous les bédouins musulmans considèrent le mouton comme animal sacré et que le méchoui appartient à leur tradition d’hospitalité légendaire vu son statut de victime préférentielle pour le sacrifice religieux
D’où l’idée :
« le mouton est la viande préférée des bédouins parce que son sacrifice est recommandé par Allah »
Dans le bled bédouin , le méchoui est offert à tous et toutes !

A table ! jilla constata que les inégalités de traitement sont nombreuses. On l’offre aux invités de marque et dans les grandes cérémonies : une diffa ou une waada (4).
C’est en fonction de la position, du rôle et du statut des convives tels qu’ils sont définis au sein de leur société mondaine .
Les hommes adultes y sont privilégiés, les femmes et les enfants sont servies en second , après les convives prestigieux, suivis en dernier par les personnes moins importantes comme les serviteurs .
Au cours du repas, jilla vit Si Nasser le régisseur intervenir en poussant les meilleurs ou les plus gros morceaux vers le convive qu’il veut honorer et le serviteur lorsqu’il dépose l’assiette l’oriente de façon que le morceau de choix soit face à la personne la plus prestigieuse. .
Notes :
gachouche est un mot qui vient du berbère
gach qui veut dire « poitrine » et chouche qui signifie « grillé »
Invite privée
Bois rustique et aromatique
fêtes religieuses

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Le repas de la cérémonie fini, après un dernier verre de thé pris dans la gaîté et la badinerie,Lalla zohra et jilla se retrouvent vite dans la chambre des invités. Ils s’étaient habillés élégamment pour la fête. Sa longue chevelure blonde ruisselle comme une cascade sur ses épaules en ondulations luxuriantes De ses longs cheveux Elle se fait un chignon. Elle lève les bras et enlève, sans hésiter, son léger caraco qui offrait une vue plongeante sur l’entre-deux-seins, dévoilant ses fameux seins qui fascinaient jilla et qui le fascinent toujours. Elle fait glisser prestement sa longue jupe en satin à ses pieds jilla l’enlace et la serre dans ses bras. Lui et elle sont de la même taille. Il a heureusement perdu son embonpoint excessif pendant sa traversée du désert. Lalla zahra est bien plus pulpeuse que lui . Après un long baiser à couper le souffle !
Elle le fit s’asseoir sur le seddari , une main sur les lèvres et lui confia presque honteuse : –« Ce soir, ce sera mon gage d’adieu . J’adore vraiment faire l’amour avec toi avant que tu partes en mission ! –Tu me diras comment te faire plaisir, ce que tu aimes ?
– –« Ce que j’aime, c’est ce que nous avons fait l’autre nuit dans le grenier et je remercie que je n’ai pas commis d’erreur, c’est juste inconsciemment t ! » expliqua t’elle .

Elle s’empressa d’ajouter : — « Je n’étais pas dégoûtée lorsque tu voulais me monter, je ne t’ai pas pris pour un animal en rut ! je te respecte mon prince ! –Peur de commettre une erreur, une erreur monumentale qui te poussera à te retrancher dans ce monde rude qui est le tien. »

–« Je me suis tenu à distance par peur de te révéler l’étendue de mes sentiments, Je t’aime. J’ai eu très longtemps peur de te le dire. Mais ! à présent c’est une certitude ! » dit jilla presque soulagé.
Il n’avait pas compris ce qui lui était arrivé de tout avouer.

Lalla zahra rougit de plaisir , s’agrippa à son cou et lui chuchota à l’oreille
–« Cette nuit, je te serait entièrement soumise. — C’est surtout ça ! qui va me consoler pendant ton absence ! »

Jilla ému , resta figé un moment, incapable du moindre mouvement . elle s’allonge et se cala sur le seddari, s’offrant nue à lui. Les secrets n’ont jamais été un obstacle au bonheur pour celui qui aime.

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Dés la sallat fadjr (1), jilla était déjà debout faisant tournoyer sur ses deux doigts réunis , une étrange coiffe , un tarbouche rouge (2) , avec un sourire amusé , tout en regardant son nouveau uniforme étalé avec soin sur le seddari d’à coté : un vêtement d’homme formé d’une veste, d’un pantalon, taillés dans le même tissu de couleur marron datte et une paire de bottes de cuir noir de cavalier posée sur le parquet.

« Drôle d’accoutrement ! Pourquoi un costume pour distinguer une responsabilité d’une autre ? La liberté de se vêtir n’est elle pas atteinte ? alors que les lois sacrées de la tradition et de l’islam sont communes » s’interrogeait jilla en l’enfilant.
Jilla en tant que chef d’escorte de la prochaine expédition , se rendit aux geôles du palais du régisseur pour visiter avant d’ extraire le mourid présumé incendiaire du ksar.
La porte de la geôle était munie d’un judas pour voir le prisonnier.
Jilla vit celui çi assis sur une banquette en dur, le regard sombre et fatigué , contemplant le ciel bleu, à travers les barreaux de la fenêtre d’en face , les rayons du soleil naissant éclairaient sa tête rasée et sa barbe rouge au henné , le torse emmailloté dans une écharpe blanche.
Percevant le bruit du verrou , il sursauta et tourna ses yeux vers la porte ! des yeux cernés maladroitement de k’hol (3) et surmontés de broussailleux sourcils poivre et sel.
« Pourquoi il a évité de teinter au henné ceux là aussi ? » pensa ironiquement jilla en entrant dans la sombre geôle.

« Salam alikoum ! »(4) salua jila en se décoiffant, suivi d’un geôlier armé d’un trousseau de clefs .
« Wa alik salem ! » répondit le mourid , sans se lever ! »
Le makhzni hurla un ordre :
« Lève toi imbécile ! c’est le prince jilla qui est devant toi ! »

Jilla d’un signe de la main , l’ordonna de laisser allez et s’assit prés du prisonnier et l’interrogea calmement.
« Comment va ta blessure akhi fe dine (5) ? ».

Sans le regarder le détenu marmonna sous sa barbe rousse de henné un :
« hamdou allah ! »(6) presque inaudible en s’écartant un peu , le regard fixé sur le géolier.
Ce dernier , sans un mot , pressa fortement ses phalanges sur l’anneau rond de son trousseau de clefs pour contenir sa rage et recula d’un pas dos à la porte , obéissant.

Notes :
(1) prière de l’aube
(2) coiffe makhazni
(3) poudre noire de maquillage maghrébin
(4) Que la paix soit sur vous !
(5) Mon coreligionnaire !
(6) Merci mon dieu !
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Le mouride est un adepte d’une zaouïa, ouverte et éclairée aux sciences ou fermée en secte mystique foncièrement charlatanesque, qui lui permets le gite et la nourriture gratuitement durant toute la durée de son enseignement coranique en contrepartie de petits travaux d’entretien des salles d’études , dortoir et réfectoire ou aides dans l’approvisionnement de la cuisine des vergers ou champs de culture si la zaouïa possédait un lopin de terre ou une palmeraie.
La zaouia subsiste surtout grâce aux dons et legs des membres de la confrérie ou du makhzen . Le Mkadam (1) de la zaouïa, aidé de chouyoukhs (2), supervise de main de maitre le tout.
Il est très vénéré, surtout s’il est de la confrérie des marabouts (3) Idrissides.
On lui obéie au doigt et à l’œil.
Tout mouride récalcitrant, rappelé à l’ordre n’a comme unique issue : se taire ou plier bagages et quitter la zaouïa.
Jilla osa une question au prisonnier :

« Je ne vous juge pas , mais ! Dites moi ! pourquoi vouliez vous incendier le palais ? »

Le mouride écarquilla les yeux et répondit offusqué :
« –Lancer une torche contre un rempart en briques est incendiaire ? »

« –Non ! Mais pourquoi vous brandissiez une torche ! »
Demanda jilla honnêtement.
« — pour bruler vifs les mounafikine (4) alaouites ! ».répondit sèchement le mouride , fixant d‘un regard froid le prince bédouin. La haine se lisait sur son visage, et il tordait nerveusement ses mains.
Tressaillant sous ces paroles dures, Jilla ne broncha pas. le chef makhazni fit un pas en avant, menaçant. Jilla bondit en s’interposant et se retourna vers le mouride, se résolut néanmoins, à lui dire : « Je ne suis pas un alaouite, mais idrissi de père en fils et demain ! –je t’emmène en ville pour comparaitre devant un tribunal alaouite ! ».
Jilla poussa devant lui le geôlier et quittèrent la geôle.
Avant de prendre congé, il lui ordonna de ne pas maltraiter le prisonnier sous aucun prétexte, ayant remarqué sa colère retenue, il ajouta en précisant :

« –il est libre et responsable de déclarer ce qu’il veut !
Votre seul devoir est de le soigner, le nourrir et le garder sain et sauf !
Le mien est de le présenter conscient et indemne devant les juges !».

Jilla compris que le problème n’est pas sécuritaire , mais politique ! Ce présumé incendiaire n’est pas un fou ! il s’attaque de front au pouvoir en place et il ne le cache pas.
Et pourtant vu sa condition sociale d’obscur mouride , c’est juste un pauvre manipulé !
Il semble pris dans une toile d’araignée, tissée par une personne plus habile et fourbe qui exploite la crédulité d’autrui pour s’enrichir , des privilèges ou s’imposer en politique.

Notes :
(1) Chef de confrérie
(2) enseignants chevillards
(3) Saints
(4) Hypocrites

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Le lendemain, dès la première heure, le prince bédouin affublé du magnifique et singulier tarbouch de chef d’escorte du makhzen, suivis d’une demi douzaine de gardes en uniforme et armés , sortaient du palais.
jlla prit dans sa poche le pli du régisseur et en lut le contenu. C’est un sauf conduit qui l’autorisait au nom du sultan Slimane, de conduire le prisonnier auprès des juges .
On amena le prisonnier en charrette, encadré par trois makhzani , un de chaque coté et le troisième tenant la bride de l’attelage . Doucement et du talent de sa botte, Jilla fit cabrer son cheval et cria à l’escorte : « en avant ! » donnant majestueux, le signal du départ.
Du haut du rempart, le régisseur Si Nasser et trois silhouettes féminines debout, agitaient leurs mouchoirs. Jilla sourit et leur rendit le salut du bout de sa cravache, puis il baissa la main et partit au galop au devant de sa petite escorte. Lorsque jilla s’éloigna , un immense you you partit du haut des remparts, il reconnut la voix jeune et forte de la princesse . Elle a su lui donner tout son amour pour qu’il parte en sachant qu’il est aimé et qu’il le sera toujours.
De très nombreuses personnes se sont , ce matin là , agglutinées le long des rues empruntées , pour voir passer le prisonnier. L’escorte traversa le ksar sans incident et rejoignit le caravansérail à quelques centaines de mètres du palais ou l’attendait le reste de la caravane , quelque dizaine de cavaliers à dromadaires et le raiis kafila (1) Si mansour , visiblement rétabli de sa blessure . Beau début pour la caravane qui quitta le ksar ! Malheureusement, avant la fin de la journée, les choses se gâtèrent. En effet , elle se rapprochait du ksar Tamegroute (2), point d’escale incontournable des caravanes transsahariennes vers Toumbouctou. Un double sentiment envahi jilla : la crainte des exaltés mourides et l’envie de voir la célèbre zaouia Naciria .
En effet ! au centre du ksar berbère est bâtie la Zaouïa naciria . « Fondée en 1575 par Cheikh Abou Hafs Omar Ben Ahmed Al Ansari . –Un des notables et mystique du Draa-Tafilalet ! » lui avait conté son père, l’honorable Sidi . Un siècle plus tard ,Cheikh Sidi M’hammad Ben Nacer fera de la Zaouïa un grand centre de la culture soufie, doté d’une grande bibliothèque Un trésor inestimable à la porte du désert et dont le rayonnement s’étendra sur le reste du royaume et au-delà vers les pays du Soudan diffusant des valeurs spirituelles, à travers une Tariqa (3) soufie et jouit d’une grande influence spirituelle, socio-économique et politique. Le tombeau du Cheikh se situe près de la porte d’entrée de la Zaouïa, dans le mausolée Rawda chouyoukh (4).
Notes :
(1) Chef caravanier
(2) Ksar berbère se trouvant entre ksar M’hamid et Zagora.
(3) voie mystique
(4) jardin des Cheikhs

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La caravane et l’escorte de jilla suivent la magnifique piste chamelière qui suit les méandres de l’oued (1) dans la vallée du Drâa qui s’enorgueillit du plus bel amalgame d’oasis et de palmeraies du royaume alaouite et domine la rivière du même nom, l’une des plus longues au pays Enfin, à environ 20 km au sud-est de Zagora, le village de Tamegroute renferme une Zaouïa (2) avec sa riche bibliothèque. Sidi et Si Nasser ont décrit minutieusement son trésor au jeune prince, pour l’avoir déjà fréquentée. Une question lancinante le taraudait : « Comment dans cet infiniment grand désert, des bédouins ont pu ramasser une magnifique collection d’ouvrages rares ? » Dont certains corans qui sont écrits sur des peaux de gazelle et qui datent du XIIIe siècle. Une bibliothèque Riche de près de 4000 livres, qui abrite des travaux séculaires de théologie, d’histoire, de science et de médecine en provenance de toutes les régions du royaume alaouite, d’Andalousie et du Moyen orient (Médine, Baghdâd, Istanbul, le Caire,…). Parmi les milliers de manuscrits conservés, nous trouvons également des livres du Coran enluminés et des traités de mathématiques, d’astrologie, d’astronomie et de pharmacopée, ainsi qu’un exemplaire tricentenaire du Coran, un ouvrage de Pythagore en arabe vieux de 300 ans et des manuscrits de grands savants musulmans Ibn Sina, Ibn Rochd et Al Khawarizmi.
Cette bibliothèque est considérée comme parmi les plus riches du Monde musulman , elle renforcera le rôle de la confrérie en tant que centre spirituel où convergeront des érudits, des oulémas et des talibans (3) en quête du savoir, attirés en cela par les collections d’ouvrages, de parchemins et de manuscrits précieux qui y sont réunis. La plupart des manuscrits de cette époque sont calligraphiés à la plume de roseau, aux brous de noix, safran, henné ou or, sur des parchemins en peau de gazelle. Le plus ancien manuscrit conservé dans la bibliothèque de la Zaouïa date du 11ème siècle. Il s’agit du manuscrit Al-Muwatta (4) du Imam Malik Ibn Anas, écrit en 1063. »
Notes :
(1) Rivière
(2) sanctuaire religieux
(3) étudiants coraniques
(4) recueil du dogme malékite

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Malgré le danger qui planait sur l’escorte convoyant le Mouride prisonnier, la zaouïa s’annonçait du haut de son minaret par l’appel du muezzin à la prière du asr (1) !

Ainsi rêvassant, jilla avait hâte de la voir et découvrir aussi la coopérative des potiers.
Ses ateliers de poterie existent depuis le XVIe siècle. La céramique artisanale de Tamgroute, d’un vert subtil, entre réséda et sapin était la plus ancienne et la plus célèbre du royaume et sa seconde fierté après la bibliothèque coranique qui se trouvent au centre du ksar (2) berbère de Tamgroute, créé du temps des Saadiens ou cohabitaient pacifiquement, nomades berbères, sédentaires juifs et bédouins arabes dans la vallée du Draa (3).
Les propos troublant du régisseur l’inquiétaient toujours. « les populations ici n’adhèrent pas à la ligne du sultan Slimane. – Notre province est la plus affectée par les émeutes successives contre sa politique! » Ce qui choquaient jilla ! Un, le ressentiment profond des gens face au makhzen et de deux, la déplorable incapacité du makhzen à enrayer la dégradation de la situation sécuritaire. Les vagues de protestations sont attribuées par les sources sécuritaires du régisseur à un proche de l’illustre descendant du cheikh de la Zaouia de Tamgroute.

Jilla chargé d’escorter ce convoi a pu mesurer à quel point , il était tout à la fois étranger dans cette région et partie prenante à ses problèmes.
La caravane avance lentement s’adaptant au rythme de la charrette, supportant le prisonnier, entrainée par une mule. Bonne augure ! la caravane allait tranquille son train, quoique avançant en pays non contrôlé et très craint. « Tous ces vastes champs de henné et ces sombres et palmeraies que longeait la caravane sont propices aux embuscades. » pensa jilla en bédouin averti.
En effet ! Son instinct de guerrier ne l’a pas trompé, la caravane faillit ainsi tomber directement dans une embuscade de mourides , lorsque heureusement, avant d’y arriver , un guide nomade, mis en éclaireur au devant de la caravane , les a aperçus immobiles, embusqués derrière des tamaris de chaque coté de la piste qui devenait plus sablonneuse. Sans etre vu ,iI observa leur nombre et leur manœuvre, retourna sur ses traces et alerta Jilla. Celui ci provoqua aussitôt une halte et ordonna de former un siège tout autour du prisonnier. Le chef de la kafila (4) Si mansour s’exécuta sur le champ , en mettant un genou à terre à tous les dromadaires pour les décharger de leurs malles et en faire des barricades. Notes :
(1) prière de l’après midi
(2)village fortifié
(3 Fleuve du Sud
(4) caravane

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Il fallut aviser, jilla tint conseil avec Si Mansour . « Je serais d’avis, dit le prince, qu’on se fixe içi et qu’un de vos caravaniers enfourche un dromadaire et file avertir le caïd de Tamegroute ! le ksar est précisément tout près d’ici ». Jilla a fait de l’endroit de sa halte : une place imprenable.
Un long intervalle de temps s’est écoulé avant que les mourides qui étaient embusqués plus loin , ne fassent leur apparition en une horde sauvage. Leur embuscade déjouée et sans plan , ni moyens d’attaque , ils se résignèrent à des jets de caillasses de l’oued en criant des « Allah wa akbar ! ».
Certains cagoulés zélés avec des sabres et des torches enflammées osèrent un piètre assaut . Une salve bien nourrie les stoppèrent net , deux d’entre eux s’écroulèrent raides morts ; les autres se sauvèrent à toutes jambes
Les assiégés restèrent presque une heure sur le qui vive, sans que rien annonçait que les assaillants eussent dessein de revenir à la charge.
Jilla comprit qu’ils ont renoncé d’en faire une nouvelle attaque, découragés par le résultat de leur première tentative
Quand soudain une cavalerie de makhazni fit irruption en galopant vers la caravane, scindant en deux et dispersant la bande d’agresseurs.
Du baroud tiré en l’air et des cris de joie fusèrent des barricades.
Jilla jeta un coup d’œil vers le prisonnier et vit un chauve, l’air triste, avec sa tête de bonze hindou qui pendait mélancoliquement sur le côté. Les éléments du renfort mirent pied à terre et prirent la position de défense avec l’escorte de jilla . Leur chef , un solide gaillard berbère aux yeux verts , salua et demanda à voix haute :
« Salem ! chkoun mess’oule firka ? »(1)
Le nomade qui a ramené les secours , indiqua du doigt Jilla .
Celui-ci s’avança et lui tendit le sauf conduit du sultan . le berbère après avoir pris connaissance , le toisa et le salua avec respect , en courbant l’échine .
« Qu’Allah vous protège , monseigneur ! mes hommes et moi sommes à vos ordres jusqu’au ksar ou notre vénérable Caïd vous attends ! »
Jilla leva le siège.
La caravane protégée de deux rangées de cavaliers armés de l’escorte et du renfort qui s’est joint à elle, s’ébranla en direction du ksar en ramassant au passage les dépouilles , assaillies par les mouches , des cagoulés abattus.
La caravane arriva au ksar au coucher du soleil.
Notes : (1)
Qui est le responsable de l’escorte.

A suivre !

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Introduction 24 juillet, 2002

Dans l’océan d’alfa qui entourait les tentes de la tribu, un homme courrait à perdre haleine.
Il se dirigeait vers celle du chef qui prenait le repas matinal en compagnie de ses gens, en conseil de famille pour les taches du jour.
Ce dernier, plein de senteurs humides de Chih (1) , s’est déjà levé voilà un bon moment. Arrivé à hauteur de la tente, il s’écria :
« Chidi Chidi! (2)» en hurlant avec un accent soudanais, un malheur est arrivé! »
Alertés par le bruit de la course et le dernier cri, le maître et ses gens accoururent au devant de la tente.
Ils reçurent dans les bras le jeune serviteur noir qui, suffocant, s’est plié à genoux pour reprendre son souffle.
Les yeux écarquillés et la bave blanche aux coins des lèvres contrastaient avec son visage d’anthracite, ruisselant de sueur.
Le Maître l’aida à se relever sur ses jambes ensanglantées, lacérées par les feuilles sèches et tranchantes comme des lames de rasoir des arbustes trapus d’alfa qu’il a enjambé lors de sa course, et lui dit d’un ton ferme et sec :
« Tait toi ! Et arrête de pleurnicher comme une femme ! Que se passe t’il ? »
Le jeune serviteur noir, contenant sa peur, répondit en essayant de se faire comprendre :
« Chidi ! Chidi !
C’est dans la tente de ta hourma (3)!
Et c’est « jilla » le coupable. » Le chef s’exclama de colère, redoutant encore un acte irréfléchi de son jeune cadet et espérant que ce n’est pas si grave de la part de ce fils si difficile et rebelle à son autorité ; c’était pour lui un mauvais exemple dans la tribu – son autorité est ébranlée quelque part .
« Qu’a t’il fait encore ? »
Le jeune serviteur répéta ce que lui a recommandé de dire la plus jeune des femmes, c’est à dire la belle mère de « jilla » encore en noces :
« il a crevé l’œil de ta jeune femme avec une pierre qu’il lui a lancée avant de s’enfuir à travers l’oued, laissant le troupeau libre à lui même! »

Notes
Plante aromatique de la steppe.
Sidi ! Maitre 2 fois .
Harem .
Introduction (suite) 24 juillet, 2002
Le maître, d’un revers de la main, jeta le pan droit de son burnous de poils de chameau sur son épaule gauche et se dirigea sans un mot vers la tente de son harem, laissant pantois ses gens autour du serviteur étalé devant eux
Toutes les femmes de la tente du harem étaient dehors et entouraient la jeune CHADIA .
JILLA l’appelait « CHADIYA » (1) par moquerie.
Elle gémissait tenant un foulard blanc sur œil droit.
« Il m’a aveuglé ! Il m’a aveuglé ! » Répétait ‘elle sans cesse en gémissant à souhait.
La mère de jilla : OUM EL KHEIR (2) qui est l’aînée de toutes ; lui répondait furieuse :
» tu mens !
Tu n’as rien !
Montre ton œil aux autres pour voir !
Tu détestes JILLA depuis le début de ton mariage avec SIDI notre maître.»
Sur ce !
Celui ci arriva et fait écarter ses femmes et esclaves pour s’enquérir du mal qu’a fait jilla à sa préférée.
Cette dernière appliquait le mouchard, bien fort sur son œil et refusait de le montrer.
Le maître prit CHADIA par le bras et l’entraîna vers son coin personnel dans la tente en ordonnant aux autres de se disperser.
Là ! À l’abri des regards et des oreilles :
il demanda :
« qu’as tu mon ange ?
Montre moi ta blessure ! C’est si grave ?
Est ce vrai que tu ne vois rien avec ton œil ? »
Tout en parlant : il lui écarta la main pour constater le mal et surprise !
Chadia n’avait rien, juste une bosse au dessus des sourcils, faite sûrement par le projectile de jilla.
Tout content !
Il roucoula à sa jeune femme :
» t’a rien ! Dieu merci ! Ne pleure pas !
Je suis là maintenant et je vais chercher jilla et le punir devant toi !
« Juré ! »

Notes :
Guenon
Mère du bien
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L’histoire à l’Ouest (Maghreb) de l’Afrique du Nord musulmane au XVIII siècle fut déconcertante !
Il n’y a aucun développement régulier dans son fouillis historique.
Seule sa géographie peut en partie nous l’expliquer.
En tout les cas !
Les frontières actuelles n’existaient pas, elles ne sont pas l’œuvre des musulmans.
Sa situation géographique lui a donnée l’avantage d’une double façade maritime : l’océan atlantique et la méditerranée par où ont pénétrer les influences étrangères (Britannique, Espagnole, Turque et plus tard Française) qui ont participé à son histoire saccadée de guerre sainte.
Le Maghreb est la région la plus favorisée de l’Afrique du Nord, entre la méditerranée , l’océan Atlantique et le Sahara .
On y trouve quatre zones de végétation. :
-Celle du tell ou les fortes précipitations permettent la forêt verte qui recouvre la totalité de l’Afrique du Nord, elle est typiquement méditerranéenne : arbustes et arbres toujours verts, l’olivier, le grenadier, la vigne, les chênes, le pin et le genévrier.
-La zone des hauts plateaux ou dominent la steppe d’alfa et de chih (plantes rustiques des hauts plateaux): l’une fourragère et l’autre aromatique.
-Deux grandes chaînes montagneuses (l’Atlas tellien et l’Atlas Saharien) favorisent de grandes plaines fertiles au Nord et limitent entre elles les hautes terres steppiques faisant barrière au désert aride au Sud.
Ces montagnes disposées en amphithéâtre engendrent des cours d’eau ou oueds (1) plus ou moins longs.
Ces derniers !
Avec leurs nombreuses ruptures de pente ont un régime irrégulier durant l’année.
L’oued qui traverse la steppe des Chérifs (2), prend naissance dans ces montagnes pour finir dans l’océan à l’extrême sud-Ouest du Maghreb.

-Et enfin ! au Sud, c’est le désert aride ou début du grand Sahara.

Notes :
rivières
Des puritains

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Au XVIII siècle ! on observait dans ce Bled (1), que les anciens appelaient «bèrberie » et que les arabes qui l’ont conquis : « Maghreb » ou pays du couchant : une dualité géographique qui a joué un rôle prépondérant dans son passé ancien et a façonné sa trame historique.
Cette dualité est formée par la montagne et la steppe :
On distingue des berbères sédentaires dans la première et des arabes nomades (errants) dans la seconde.
Avec la présence de ces deux mondes opposés par leurs tendances politiques :Le goût de la démocratie et de la petite république d’une part
et celui de l’anarchie et la tradition tribale d’autre part.
Cette dualité joue en permanence un rôle primordial dans la vie politique du Maghreb : association, conflit ou heurts des tribus rivales.

-Les berbères sédentaires occupent les montagnes et les plaines d’alentour en les cultivant et en élevant des bovins rustiques dans des huttes en chaumes.
Ces montagnes étaient le fief par excellence de la bèrberie qui garde ses libertés ante- islamiques.
-Tandis que les arabes nomades, plus nombreux, errent au gré des pâturages pour leur cheptel fait de troupeaux de moutons et chèvres et quelques dromadaires, sur l’immense étendue de la steppe.

La steppe : est cet ensemble géographique dont les limites sont définies par le seul critère bioclimatique.
Elle se localise au Maghreb en Afrique du Nord : entre deux chaînes de montagnes en l’occurrence, l’Atlas tellien au Nord et l’Atlas saharien au Sud. La végétation steppique est dominée par l’alfa et le chih.
On trouve aussi l’ armoise blanche qui occupe les steppes aux sols à texture fine. Celle ci est consommée par les troupeaux et constitue de ce fait un excellent parcours.
C’est ce qu’on appelle « bled el ghanem » (3) car elle se caractérise par sa principale production : le petit cheptel : fait d’ovins et de caprins.
Ces immenses steppes étaient inaccessibles aux infidèles, venant des mers, qui ne se sont jamais aventurés à l’intérieur du pays profond, occupé par les bédouins hostiles et xénophobes.

Notes :
Contrée .
Plante fourragère de la steppe.
pays du mouton.
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C’est aux couffins de la steppe qu’est installé le campement des tentes de la tribu de SIDI père de JILLA.
La tente, la plus majestueuse de toutes est celle de la choura ou Dar el hak (1 ) avec ses beaux tapis de laine multicolores qui couvraient son parterre et ses hauts pieux de pin qui la hissaient.
La toile de la toiture est tissée à la main par toutes les femmes de la tribu, son ouvrage est départagé entre elles, sous la direction de celles du harem.
Elle est faite de poils de chèvres mêlés avec de la laine, parfaitement imperméable pendant la pluie.
A chaque achoura après l’aid adha (2) : elle est changée dans une grande cérémonie.
Car c’est la maison de dieu et de tous et sans distinctions de rang ou de situation sociale parmi les gens libres ou esclaves.
La prière du vendredi s’effectue en son intérieur, toujours ouverte aux réfugiés en son sein et aux hôtes étrangers.
Mais ! Jamais un feu ne s’est allumé dans son enceinte.
Certes ! On peut manger ou séjourner dedans sans y dormir.
Elle recevait aussi les banquets des baptêmes ou mariages et même servir d’office de lavoir mortuaire.Son enceinte est sacrée.
Nul n’a le droit d’élever la voix, ni commercer ou tenir des propos blasphématoires C’est comme une mosquée.
Habituellement, les gens de la tribu prient chez eux ou rassemblés pour le Maghreb sur la tahtaha (3) qui se trouve à proximité.
Cette place est couverte de nattes d’alfa et souvent entretenue.

Notes :
Dar Choura (maison du conseil) ou Dar hak (maison du droit).
Achoura : c’est le 10 éme jour après la fête du sacrifice d’abraham
place publique

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C’est aussi, dans cette tente que se passent les réunions du conseil qui règle les différents litiges rencontrés dans la confrérie
Tout ce farouche et belliqueux monde de nomades la respectait en la vénérant comme lieu de paix, de droit et d’hospitalité.
Elle sert aussi d’école coranique dans deux classes : pour les enfants de moins de dix ans, le matin et pour les talibans (4) plus âgés, l’après midi.
Les classes sont assurées par des derrars (5) qui eux même
récitaient devant les talebs (6) ou docteurs de la foi, tout le Kitab (7).
On trouve aussi des livres dont d’antiques manuscrits qui sont précieusement sauvegardés et mis à la disposition de tout lecteur ou réciteur, désirant les lire ou les consulter avec l’interdiction de les prendre avec soi. Car bien habous (8) C’est à dire appartenant à toute la communauté tribale.

Les tentes de toute la tribu de Sidi, étaient groupées en formation stratégique d’une forteresse en toile, autour de la tente de la « choura » (conseil) ou « dar el hak » maison du droit, dans une vaste étendue de la steppe, tout prés d’une guelta (grande marre) formé par le niveau bas de l’oued.
Nécessité bédouine, oblige.

Notes :

étudiants
instructeurs
enseignants
livre sacré (coran).
Indivis de droit religieux !

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La tente de la choura est le centre du campement de toutes les tribus. Juste à coté d’elle sont plantées celles de « Ahl el beit » (gens du maitre ) : formées par celle de « Lalla » Oum elkheir et Jilla et la tente de Jellou leur ainée et enfin celle du harem . Un peu à l’écart, il y a les huttes de chaumes ou d’alfa des Khoudems (serviteurs) de Sidi, de son harem et de la tente de la Choura.
Après viennent les tentes des « Ahl dar » tribus alliées ou cousines éparpillées dans le site élevé, choisi par Sidi en personne.

Vu d’en haut, le site formait plusieurs cercles de tentes espacées l’une de l’autre par des allées.
Celle de la choura est le pivot central.
Tout en bas, autour de la guelta ,hors du périmètre du campement , sont dressés épars , les enclos du cheptel et des chevaux .
Ceux ci sont cernés par des haies artificielles d’alfa liées entre elles par des cordes tressées de la même plante .
Ces hautes haies protégeaient du regard et du vent les bêtes.
Les chevaux ne sont ramenés que le soir !
Chaque cheval est parqué prés de l’enclos de son maitre .
Toute la journée , ils sont soit montés , soit attachés devant les tentes .
Le cheval est admiré , respecté et bien entretenu .
On brosse leur robes et on peigne avec amour leur crinières.
Il est considéré comme un membre de la tribu .
Son hennissement réjouis les cœurs .
Gare à celui qui le cravache sans raison !
Sa laisse est toujours longue pour plus de liberté dans son mouvement . Devant chaque enclos, sont attachées solidement des chiens de garde.

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Ce jour là ! bien avant l’incident ; Jilla s’est levé, dés l’aube comme d’habitude ;a enfilé sa Djellaba noire rayée de laine sur sa abbaya ( longue chemise de nuit ) et s’est dirigé vers la sortie de la tente de sa mère .
Cette dernière était accroupie devant le feu et pétrissait des galettes de nbessas ( petits fours de semoule au beurre ) sur un tadjine en terre cuite , posé sur les braises directement , mis en équilibre par trois grandes pierres de rocaille .
Quoique faisant partie du harem, elle était aussi sa LALA (maîtresse) attitrée, car elle était la première épouse de Sidi.
Elle avait sa propre tente avec ses deux fils : Jellou, son aîné de trente ans et Jilla.
Celui ci !
Posa tendrement, un baiser sur sa tète, cernée d’un foulard coloré, tel le
plumage d’un coq de campagne.
Elle retournait les petits triangles sur le tadjine brûlant en rafraîchissant ses doigts en les suçant.
Le beurre de brebis rosissait les petits fours et les rendait cramoisis.
– fais tes ablutions et ta prière et viens prendre ton ftour ! (déjeuner du matin) ordonna t’elle à son fils , mal réveillé .
– J’attends que mon khadem (esclave noire) me ramène du lait. »
– Elle ne tarderas pas à venir « précisa t’elle, pressée d’en finir avec sa corvée familiale pour rejoindre ses taches de maîtresse du harem.
Jilla sortit et décrocha l’outre d’eau des deux troncs de pins croisés sur le seuil qui servaient d’entrée.
Il remplit une écuelle d’argile cuite et partit derrière un talus de touffes d’alfa.
Il s’accroupit en relevant sa djellaba et sa chemise, une brise glaciale pénétras ses reins : il eut une grimace et changea de position, mettant le talus derrière lui.
Ce geste va changer le cours de sa vie et toute sa destinée.
A quelques mètres de là !
Se dressait la tente du harem.
Il vit une femme, s’étirant les bras en croix, les cheveux découverts devant le seuil de cette dernière.
Il reconnut Chadia, la nouvelle femme de Sidi.
« Sacrilège ! pensa t’il, elle se fout de notre honneur ! , la garce ! ».
Pensant n’être vue de personne, Chadia bailla et s’étirait à en mourir de plaisir, exhibant l’épaule droite nue

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La tribu des chorfas (nobles descendants du prophète) avec toute sa confrérie comptait environ huit cents hommes.
Primitivement, ils s’étaient installés dans ces parages, surtout afin de se mettre en sûreté, la proximité de l’oued et les bons pâturages, convenait aussi.
Les chorfas craignaient pour leurs descendants, depuis le kharidjisme (hérésie islamique venant d’orient).
Ils vivaient dans la crainte perpétuelle de tout étranger dans leur territoire, d’où la surveillance permanente de leur campement par des sentinelles de nuit comme de jour.
La garde est effectuée surtout par les ahl dar (membres de la confrérie) sous la direction de Sidi lui même.
Les veilleurs de nuits dont la vigilance est très sollicitée, doivent faire chaque matin le point, en rapportant le moindre fait nocturne à Sidi.
Quant aux gardiens, ils sont dans l’obligation de faire leur rapport du jour à Sidi, chaque soir, après la prière du Maghreb.

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Le campement qui date seulement de la derrière transhumance d’automne, à cet endroit de la steppe, près de la guelta ( retenue d’eau) , avait pris l’aspect d’un village permanent .
Les tentes en tissus de poils de chèvres et de laine de moutons, couvraient un large espace, dressées sur des pieux en pin ; consolidées à leurs bases par de grosses pierres qui tenaient les cordes de soutien du toit, étaient percées d’un trou qui laissait passer la fumée des feux domestiques.
Les serviteurs allaient et venaient, chargées de cruches de lait chaud de la traite matinale des chèvres ou donnaient à manger aux chiens de garde des enclos.
Les vieilles femmes avec des fichus sur la tête, balayaient devant les seuils de leurs tentes avec des balais de feuilles de palmier -nains.
Tous ces travaux devraient être finis avant le lever du soleil, juste après le départ des bergers.
Ces derniers, déjà dehors, gravement accroupis autour des feux allumés en plein air, palabraient à voix basse.
Le village paraissait calme, à part quelque bêlement de brebis cherchant son petit ou le jappement joyeux d’un chien qui recevait sa ration qui se faisaient entendre au loin.
Mais !
Il était facile de deviner qu’il s’est passé quelque chose d’extraordinaire, car malgré l’heure peu avancée –le soleil dorait à peine l’horizon –le village semblait refuser de s’éveiller avec les départs des troupeaux, souvent bruyant de clameurs.
Sidi et ses gens étaient réunis autour du thé matinal, établissant l’ordre du jour habituel des pâturages et de la surveillance du campement.

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Jilla écourta ses ablutions avec précipitation .
Vexé par l’attitude impudique de sa nouvelle belle mère .
Il lui lança avec colère son écuelle vide , qui s’écrasa en morceaux , à deux pas d’elle .
Surprise , par le fracas de l ‘ustensile d’argile cuite , elle disparait dans la tente du harem .
–Cette dévergondée ? mérite une correction , jugea tout bas , Jilla en pressant le pas vers la tente de sa mère .
Oum el Kheir , vit l’air renfrogné de son fils : on ne peux jamais cacher à un mère ses sentiments .
– Qu’as tu ? ou est l’ écuelle des ablutions ? questionna t’elle , inquiète .
Jilla déroula le tapis des prières en direction de la Kaaba de la Mecque sans répondre à sa mère , tout en annonçant sa prière de l’aube ,:d’une voix grave en élevant les mains .
– Allah wa akbar !
– Allah wa akbar !
(Dieu est Grand ! Dieu est Grand !) .
Om el Kheir se tut et réfléchis sur le tempérament de son jeune fils .
Jilla semblait très sérieux pour son age , il n’avait que douze ans et agissait en homme mur .
La métamorphose du caractère de son fils commença dés qu’il a compris et senti son rang .
Sidi l’a désigné comme son successeur dans la tribu ,lors de son baptême de ses septièmes jours , toute les tribus étaient réunies , pendant la décision de Sidi .
On fêta l’événement avec du méchoui et du couscous en abondance .
Ce jour là Jilla fut sacré “Emir” ( prince ) à jamais .
Cette charge semblait lourde pour le fils d’Oum el Kheir qui faisait des fois des excès d’autorité avec son pére sur certains problèmes secondaires .
D’où les nombreux incidents engendrés par Jilla *

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Oum el Kheir craignait pour son fils de la part des autres membres des tribus qui essayaient de le mettre frontalement avec l’autorité régnante de Sidi .
Jilla ayant terminé sa prière, s’affairait à enfiler ses sandales en caoutchouc à lanières qu’il croisait jusqu’à ses genoux sur son séroual à pattes longues.
Il prit son bâton de conducteur de troupeaux de brebis et s’approcha de sa mère qui finissait de bouillir le lait rapporté par la servante
Il prit un petit bessas (gâteau traditionnel) en forme de triangle et le croqua sans plaisir et d’un ton grave, il annonça à sa mère
–« Cette Chadia ? Veux nous déshonorer et c’est moi qui la tuerai ! »
Il lui raconta ce qu’il a vu dehors.
Oum el kheir, dont l’inquiétude grandissait en elle, répliqua effarée :
–« mais ! Pourquoi ? Tant de soucis pour rien ! et en plus il n’y a pas une âme qui vive dehors, pendant cette heure ?
Personne ne l’a vue ! Sauf toi ! Tu la surveille ou quoi ? »
« Non ! Mère chérie ! Je ne la surveille nullement, c’est elle qui s’exhibe tout le temps sans pudeur, pendant l’absence de Sidi. »
« Je l’ai aperçue à plusieurs reprises sans que je le veuille !
Elle se fout de nous et de nos coutumes ! Car ce n’est pas une Chérifa ( de rang noble) ! »
« Et tu sais très bien ! Que sa tribu était très contente de se débarrasser d’elle lorsque Sidi l’a demandé en mariage ?
Ses gens étaient ravis d’accepter, malgré l’âge avancé de Sidi ! ».
« Ils ont eu toujours peur pour leur honneur : c’était une fille légère et récalcitrante, même instable. »

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Pendant que Jilla tenait ce discours à sa mère , le lait bouilla et déborda sur le feu en l’éteignant totalement , la fumée des braises mouillées mit en colère Oum el Kheir qui répondit sèchement :
« Arrête de dire des bêtises ! Et ne fait pas d’une bagatelle, un drame…»
Et ordonna en lui rappelant ses devoirs :
« Et puis n’oublie pas qu’elle est la femme de ton père et qui est aussi le chef de nos tribus.
donc ! c’est ta seconde mère par alliance et tu lui doit le respect total ! ».
« Justement ! Souligna Jilla, c’est pour ça que la tuerais de mes propres mains. »Il se leva et sortit sans attendre.Laissant sa mère affalée devant le feu qui fumait.
Le ftour (petit déjeuner matinal) avec Jilla fut lamentablement gâché.
C’était un des moments les plus chers d’Oum el kheir avec son fils .
D’habitude, c’était très agréable comme instant passé ensemble, de la journée.
Lui, qui n’arrivait au groupement que vers le crépuscule avec le retour des troupeaux.
Elle languissait de son absence et craignait pour lui chaque jour que dieu fait.
Elle implorait toujours dieu en soupirant :
« Allah ! Mohammed sidna ! Protégez mon fils ! »

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Jilla, mécontent de son réveil, s’en alla, d’un pas pressé, rejoindre les enclos ; ses moutons y sont parqués par centaines, il n’a jamais su leur nombre exact.
Souvent, des brebis ou des béliers des autres tribus se mêlaient aux siens.
Il ne s’apercevait de leur présence que quand les males se cognaient avec bruit se disputant une femelle, ou par le bêlement incessant d’une brebis n’ayant pas trouvé son ou ses petits.
Quant aux bêtes silencieuses, elles pouvaient rester inaperçues pendant des mois entiers.
Cela n’inquiétait nullement les propriétaires.
Les bêtes sont toutes marquées, chaque tribu avait son signe de reconnaissance particulier.
Qui coupait, en deux le lobe de l’oreille droite, qui sectionnait la queue à trois doigts : leurs agneaux, dés leur deuxième jour.
D’autres plus ingénieux et cruels, perçait l’oreille de la pauvre bête d’un ou deux trous au fer rouge.
Le troupeau de Jilla, paraissait indemne de toute marque.
Mais ! Dés qu’il y a litige sur la propriété de la bête :
Sidi en personne tranchait sur son appartenance. Lui seul avait le secret. Et c’est dans son cheptel qu’on puisait les bêtes destinées au sacrifice du mouton d’Abraham. Le rite exigeait que l’offrande doive être saine et indemne de toute infirmité, amputation ou maladie.
L’abatage des femelles est formellement proscrit et interdit.
On n’égorgeait jamais une vieilles brebis : par respect à son âge et surtout pour son lait : on dit qu’elle préserve la race et donne par conséquent de bons béliers.
Les jeunes sont vénérées, gare à celui qui les égorge ou touche à leurs toisons.Ce n’est qu’après avoir mis bas, qu’elles sont tondues et leur laine offerte aux jeunes mariées pour filer leur Kssa (couverture en laine colorée) de noces.
Dans le troupeau, il y a toujours un bélier ou une brebis noire, ça portait bonheur disaient les bergers.
Ils sont surtout prisés par les vieilles fileuses de laine.
Quant aux chèvres : elles sont séparées des moutons, car leurs cornes pointues sont très craintes.
Elles conduisent merveilleusement les troupeaux en les devançant.
Leur lait était toujours abondant et leurs chevreaux sont de régals méchouis. Celles de Sidi sont racées : ramenées spécialement du m’zab pour leur lait et leur long et dur poil : elles ressemblent à des gazelles et leurs boucs sont de magnifiques conducteurs
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La région où naquit Jilla était, par conséquent, un carrefour naturel pour le commerce transsaharien et une région pastorale très riche.
C’était aussi un carrefour stratégique, car aucun trajet, en temps de paix ou de guerre, ne pouvait éviter cette région.
Du nord au sud, de l’est à l’ouest, elle commandait l’accès des routes de l’empire vers l’Afrique noire.
La ville la plus proche est Sijilmassa et la plus éloignée au sud dans le désert aride : c’est la légendaire Tombouctou.
La première tête de ligne des routes vers le sud fut Sijilmassa la reliant au Ghana à travers Tamdoult, Tindouf, Zemour et Waddan .
Et l’axe reliant Sijilmassa au Soudan sub-saharien par les salines de Taghza et Tombouctou .
C’ est le chemin du trafic caravanier entre Bilad el Soudan (actuels pays du Sahel), le Maghreb, l’Orient et l’Europe.
Le commerce avec le soudan historique se basait sur le troc.
La principale monnaie d’échange était les barres de sel échangées contre l’or.
Il y avait aussi d’autres produits de troc comme les denrées communes très sollicitées par les communautés du désert notamment les métaux ( barres de fer, laiton, étain), les ustensiles de cuivre, les chevaux et selles, les cotonnades, le papier à écrire, la verrerie, la céramique, maroquinerie et autres articles utiles.
En contre partie les importations comprenaient l’or, les plantes médicinales, les plumes d’autruche, la corne de gazelle, le bois d’ébène et l’ambre

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Les tribus de l’au-delà de l’ oued Draa étaient renommées pour leur tradition réformiste, la pureté de leur religion et la noblesse de ses origines bédouines.
A la fin du règne almohade et des débuts Mérinides et plus précisément Saadiens, cette région était un centre intellectuel de haute théologie musulmane ; par conséquent un lieu de dissidence et de révolte ; elle formait les meilleurs commandeurs de guerre sainte et se vantait aussi de fournir un nombre important de contingents de combattants de la foi. Les généraux musulmans d’orient et du Maghreb qui soutinrent la croulante dynastie almohade et les réformistes purs qui l’abattirent recrutèrent leurs hommes de cette région du Draa et de la Moulouya.
Pendant longtemps, le Draa s’est trouvé sur le passage de guerres tribales pour le contrôle du trafic des caravanes du soudan vers le Nord hispano maure.
En dépit de la richesse du commerce des caravanes, les bédouins de cette région étaient des puritains et haïssaient le despotisme des rais de taifas et leurs mœurs religieuses et de gouvernance.
Les succès de leurs guerres saintes et la fondation de leur brillant empire resta, à jamais, gravé dans la mémoire de chacune des tribus locales.
La future libération de tout le Maghreb des forces étrangères existait déjà à l’état embryonnaire dans les foyers bédouins musulmans, lorsque Jilla vint au monde.

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Jilla est né le premier jour du carême musulman au mois d’août en 1808 dans la tribu des chourafas, l’une des tribus bédouines éparpillées dans la steppe du Draa, ainsi nommée d’après la belle rivière qui coule en méandres dans un régime irrégulier des hauts sommets de l’atlas saharien et traverse tout le Draa pour se jeter à l’océan atlantique à l’ouest extrême du Maghreb.
Elle forme la limite naturelle entre les montagnes du nord et la steppe.
La montagne garde ses libertés ante- islamiques.
Cette irruption de la vie nomade dans l’Afrique « utile » devait avoir des conséquences incalculables.
Modifiant durablement les genres de vie, elle prépare et annonce l’arabisation.
La conquête arabe, on le sait, ne fut pas une tentative de colonisation, c’est-à-dire une entreprise de peuplement.
Elle se présente comme une suite d’opérations exclusivement militaires, dans lesquelles le goût du lucre se mêlait facilement à l’esprit missionnaire. Le courant réformateur islamique venant d’Orient (Arabie) s’imposa de force dans le Maghreb-extrème pour s’accentuer dans l’Andalousie conquise par les Maghrébins musulmans.

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Il y a bien longtemps, des hommes voilés, venant du Sud saharien ! Envahirent le Maghreb – extrême (actuel Maroc) dés 1085 et six ans plus tard tout le l’empire ibéro maghrébin tomba entre leurs mains.
Au même moment par la voix saharienne ils s’emparent du trafic du soudan. L’Ifriqiya (Tunisie) et le Maghreb central (Algérie) furent ravagées par les béni-hillals , arabes nomades lancés par les Fatimides en bérbérie .
Les dévastations de ces derniers ruinèrent la partie la plus riche d’Afrique du Nord.
Les almoravides vainqueurs à Zellaca en 1086 enlèvent Valence et l’ensemble de l’Espagne musulmane tombe en leur pouvoir.
Les almohades remplacent les almoravides ; amollis par la douceur de l’Andalousie ; et s’emparent de toute l’Afrique du nord, de Gabès à Barca (Barcelone).
Pour être une fois de plus supplantés par les Mériniyines (Mérinides).
Ces musulmans des hauts plateaux (chérifs orthodoxes) ont fait tout leur possible pour reprendre l’essor de la guerre sainte, mais, en vain !
La civilisation hispano- mauresque naît avec les almoravides, se développa sous les almohades pour déjà s’altérer sous la dynastie des Mérinides.

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La tribu de Sidi descendait de cette dynastie et ses aïeux étaient tous des docteurs de la foi.
Sidi avait en tète toutes ces histoire de ses ancêtres , mille fois répétées par son père, pendant les nuits d’été, au clair de la lune : lorsque ils couchaient dehors , dans les pâturages avec leurs bêtes.
Deux dates! bien précises; lui revenait à l’esprit constamment.
La chute de Cordoba (Cordoue) en 1248 et La chute de Gharnata (Grenade), c’était en 1492.
La première date fatidique fut la chute de Cordoue en 1248.
Le quatrième sultan almohade : Mohammed el nassir est battu à la bataille de las navas de Tolosa en 1212.
La fusion de la castille et du Léon, accélère la chute de cordoba, murcia (Murcie) et ich billia (Séville) en 1248.
L’Afrique du Nord se morcelle dangereusement à nouveau et passe dés 1269 entre les mains des Mérinides bédouins des hauts plateaux.
Son ancêtre : leur premier sultan cruel et orthodoxe a fait de grands efforts pour la guerre sainte , et a laissé à son successeur un grand legs religieux avec lequel, il reconstitua l’empire de l’atlantique au golfe de Gabes .
Mais! échoua en 1340 dans sa politique de reconquête andalouse sur les bords du Rio Salado et même battu à Kairouan par une coalition arabe
La seconde année fatidique fut la chute de Gharnata (Grenade) en 1492 avec la décadence des musulmans du maghreb (afrique du nord) et de tous les arabes ; a ruiné les derniers espoirs d’un empire musulman ibéro-maghrebin et marqué le renversement définitif du rapports des puissances entre chrétiens et musulmans, surtout avec l’avènement du nouveau monde (Amériques ) les routes sahariennes et la méditerranée sont délaissées au profit des turcs et des pirates ottomans.

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Cette situation amène le Maghreb à s’isoler de la civilisation humaine naissance dont les ancêtres ont apporté les ingrédients en Andalousie.
Le commerce des caravaniers à travers le désert va diminuer et les difficultés économiques agitent les nomades dans les steppes.
Les centres religieux du désert sont renforcés de toute la faiblesse du Maghreb sédentaire.
Les chorfas se multiplient et prennent la tète des résistances locales.
Le culte des saints, les Zaouias et les confréries sont autant de sujets d’agitation.
Cette agitation religieuse et xénophobe contribue d’ailleurs à faire pénétrer l’islam dans les montagnes ou les cultes anté islamiques sont tenaces et conservent des racines vivaces.
Dans ce désordre, loin de toute autorité centrale, les CHORFAS n’arrivent pas à grouper autour d’une idée religieuse ou politique pour récupérer l’Andalousie.
L’espoir de le maintenir au delà de djebel tarik ibn ziad (Gibraltar) s’éteint à jamais.

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Les berbères occupent les montagnes et les plaines d’alentour en les cultivant et élevant des bovins rustiques et habitent dans des huttes en chaumes.
Tandis que les arabes nomades, plus nombreux, errent au gré des pâturages pour leur cheptel fait de troupeaux de moutons et chèvres et quelques dromadaires, sur l’immense étendue de la steppe.
Ces immenses steppes étaient inaccessibles aux infidèles, venant des mers, qui ne se sont jamais aventurés à l’intérieur du pays profond, occupé par les bédouins hostiles et xénophobes
Quant aux montagne ! c’est le fief par excellence des berbères .
L’islamisation et la toute première arabisation furent d’abord citadines .
La religion des conquérants s’implanta dans les villes anciennes que visitaient des missionnaires guerriers puis des docteurs voyageurs, rompus aux discussions théologiques.
A suivre !

A suivre

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La conversion des Berbères des campagnes, Sanhadja ou Zénètes, se fit plus mystérieusement.
Ils étaient certes préparés au monothéisme absolu de l’Islam par le développement récent du christianisme , mais aussi ! par un certain prosélytisme judaïque dans les tribus nomades du Sud.
Quoi qu’il en soit, la conversion , souvent plus pour des raisons politiques que par conviction, répandit l’Islam dans le peuple.
Les Berbères sont à leur tour assujettis par les Arabes lors de la conquête .
De cette époque date la structuration en castes de la société steppique :
Au sommet de la pyramide :
se trouvent les tribus libres, principalement d’origine arabe, qui forment la caste des guerriers ou « chérif ».
Ensuite viennent ceux qui, ayant été vaincus au combat, n’ont pas le droit de porter les armes et qui, généralement d’origine berbère, se sont réfugiés dans la pratique du commerce ou les études religieuses: les « marabouts » .
Puis les Noirs se partagent entre esclaves affranchis, mais tributaires, cultivant les oasis, ou « haratines », et enfin ! les esclaves domestiques, ou « abid ».

A suivre !

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SIDI était docteur et chevalier de la foi en même temps : c’est un guerrier hors pair !
Toute la tribu des CHORFAS reposait sur ses épaules .
Choisi par son père « feu SI CHERIF » comme successeur :
il maintenait sa gouvernance avec une réelle diplomatie et l’élargissement de son harem .
Ces deux exigences sont nécessaires pour le contrôle de l’espace .
SIDI savait que dans le territoire de sa tribu ,le milieu pastoral est vraiment saturé .
L’accès aux ressources : eau d’abreuvage et pâturages , ne saurait être libre ou indifférencié entre les diverses tribus qui les entourent.
Les rapports de force jouent en permanence , le contrôle de l’espace est donc l’une des conditions de survie pour la famille
Qui dit contrôle !!dit sécurité ! partant de là , il y a possibilité pour le cheptel de se développer et la tribu de satisfaire ses besoins vitaux , donc ! d’exister .
Ceux qui n’ont pas les moyens politiques et militaires de contrôler leur espace pastoral , sont dominés par les autres.
Ils sont contraints :
-soit de se soumettre et partager une partie de la production animale et les points d’eau , ce qui peut mette en danger la survie des familles , pendant les mauvaises années.
-soit de plier bagages et tentes et s’exiler vers d’autres espaces.
C’est pourquoi l’importance du harem est vitale.SIDI ne cesse d’élargir ses alliances en toute occasion .Le nombre des demis frères de JILLA dépasse facilement les jours du mois .
Il ne fait que perpétuer la tradition de son père et de ses aïeux .

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Sidi, en sortant de la tente de son harem, resta un moment pensif,
méditant la fuite de Jilla .
« Ou peut il aller ? »
« Iras t’il jusqu’ à cette chaîne montagneuse, si lointaine et dangereuse ? »
Un sourire se dessina sur ses lèvres.
« Il n’ira pas plus loin que le ravin, creusé par l’oued en dévalant vers les terres incultes.
C’est la frontière du territoire de la tribu ! Nul n’a osé la franchir !
Et ce ne sera pas un gamin de douze ans qui s’y aventurera.
On colportait : que des brigands, voleurs ; égorgeurs et violeurs y régnaient impitoyables.
Ces montagnes étaient une barrière naturelle ,séparant la steppe et les hautes terres ou ils étaient installés ,il y a fort longtemps , du temps de feu son père » le CHERIF » et sa petite famille et d’autres tribus , fuyant les turcs , qui les ont rejoints.

Un jour ! Son père le patriarche CHERIF mort il y a une vingtaine d’années lui a confier une toute autre histoire sur ces contrées inconnues

.« Mon fils ! Ne répète jamais ce que je vais te dire : Laisse tes gens craindre ces montagnes et l’au-delà de l’oued.
Ils resteront toujours rassemblés autour de ta protection et ton autorité !
Ils t’obéiront et ton honneur sera sauf !

«Car moi-même ! Je viens de ces majestueuses montagnes vertes et protectrices.
On était libres, riches et cultivés.
Nos maisons étaient en dur, dans le roc même.
Mon aïeul était craint et respecté. Les membres de sa famille étaient :
soit des docteurs,
soit des chevaliers de la foi pendant les guerres saintes. »
S’enorgueillit à dire, SI Chérif à son fils SIDI .

Maintenant dans la steppe ! l y a plus d’une trentaine de tribus , qui y vivent dans l’abondance des pâturages et le gouvernement juste des chorafas , maitres actuels de la steppe toute entière .
Les quelques tentes du début de l’exil ne furent qu’un lointain souvenir en comparaison avec le nombre des tentes actuel .

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L’installation des turcs ottomans en Afrique du Nord suscite l’immobilisme total et l’anarchie des tribus ; qui se replient sur elles même et digèrent mal l’abandon du rêve de l’empire musulman qui atténuait leur énergie religieuse et leurs ardeurs belliqueuses.
Avant leur arrivée, les femmes et leurs enfants ont fui emportant avec eux, juste quelques peaux de vache et leurs bijoux, en poussant devant eux leur maigre cheptel, fait de chèvres et de moutons, abandonnant tout sur place.
La famille princière, c’est-à-dire moi, ta grande mère et tes quatre tantes : faisions partie des premiers fuyards. »
a précisé SI CHERIF à son fils SIDI .

SI CHERIF (1705-1800)
fut le père de SIDI et grand père vénéré de JILLA .
Cet aïeul eut une longue vie : presque un siècle de dévouement pour sa famille et la tribu décimée par la guerre sainte et c’était lui , l’artisan du groupement des tribus léguées à son fils SIDI .

Ce dernier a une soixantaine d’années derrière lui , et Jilla n’a qu’une douzaine d’années : car nous sommes en 1820 de l’ année grégorienne

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Son père Si Chérif lui a confié sous le sceau du secret cette triste vérité :

« Nous méprisions cette steppe ! Du haut de nos montagnes !
Avec nos grandes bêtes (des vaches et des taureaux) et notre fortune.
C’est cet océan d’alfa, tant décrié, qui fut notre refuge et nous sauva de la mort certaine et de la perte de nos biens. »
« Cet oued, disait Le chérif :« S’appelait autrefois oued dhab (rivière d’or) et prenait naissance dans les premières terres d’exil de nos ancêtres d’où partirent les premiers contingents de chevaliers qui pacifièrent l’Extrême-Maghreb et unifièrent les taifas (principautés) en terre andalouse. »
« Occupées maintenant par les gens venus de la mer (les espagnols) et qui l’on rebaptisé: « rio d’oro »
« Je n’ai fait que sauvé l’honneur de la famille princière en protégeant ta grand mère et tes quatre tantes et élargit le clan à partir de rien ; maintenant, tout ce groupement de tribus est à toi ! ».
« J’ai donné mes sœurs aux autres tribus comme épouses : une par tribu : pour protéger notre rang et notre fortune .
« Nos aïeux étaient des chevaliers de la guerre sainte, mais ! Ont dilapidés le patrimoine commun du clan des chorfas en abandonnant leurs familles pour la guerre sainte ou petit djihad
« .Par contre notre père L’aguelid MOHAND fut un bâtisseur et est mort chez lui, au milieu des siens et c’était le grand djihad.
Les paroles du père résonnaient encore dans la tête de SIDI avec toute leur véracité.
« Et ce morveux de jilla veut casser une pierre de l’édifice construit avec tant de dévouement et de sacrifices »
pensa SIDI en se rappelant du geste de son fils qui a pris la fuite ce matin.

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SIDI, en méditant les histoires de son feu père « le chérif de la steppe » ne s’est pas aperçu d’Oum el kheir (mère du bien) qui s’est approchée de lui sans bruit et avec crainte.

Dés qu’il sentit sa présence, il se retourna et la vit décoiffée et les pieds nus. Elle se mis à genoux en s’agrippant à son burnous et en implorant :
« SIDI ! SIDI ! ne fais rien contre jilla ! Ce n’est qu’un gamin Et puis, CHADIA n’a rien ! Juste une bosse sur son arcade droite ! Je l’ai déjà soigné et fit un bandage avec mon foulard et une écorce d’oignons que j’ai mis sur le feu un moment et appliqué sur sa plaie bénigne.»
Elle s’est tue et resta pendue à la sentence de SIDI.Le maître en voyant sa première femme « Oum el kheir » les cheveux découverts : eut honte et s’écria, en l’apostrophant durement :
« Couvre toi la tête, imbécile ! Tu me fais un grand déshonneur, toi et ta maudite progéniture »
Oum el kheir , rappelée à l’ordre : releva un pan de sa seconde robe et se couvrit la tête : confuse et troublée . Tenaillée par son amour de mère et sa fidélité à son mari. Oum el kheir supplia tendrement :
« SIDI ! SIDI! Sois clément envers ton dernier fils ! il porte le nom de ton ancêtre que tu vénère tant ! »
Le maître l ‘attira par le manche et l’emmena à l’écart en disant :
« tu sais très bien, Oum el kheir ? Que mes multiples épouses ne sont qu’un alibi d’alliance et ton fils veut toucher à un credo de notre survie. Le harem est la source même de nos alliances et de notre expansion dans la steppe et les hautes terres d’alentour !

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C’est pour la tribu que je me marie à chaque fois, je n’ai pas besoin de femmes, une m’aurais suffit amplement et tu sais que c’est toi ! Sans ton fils et ses innombrables bévues.
« Il a toujours détesté mes épouses et voilà, maintenant ! il me met en conflit avec la famille d’une d’entre elles et la plus coriace! » Que dois je faire ? Sinon le punir et publiquement pour asseoir mon autorité ébranlée ! ».
« Va ! Cherche-le et ramène le moi ! il doit t’écouter ! il t’aime beaucoup, car accroché à tes robes ».
SIDI s’est tu, estimant avoir tout dit. Acculée par la vérité sur le harem et leur amour immuable : Oum el kheir ne répondit point.
Prenant son courage à deux mains ; elle lui dit : « retourne à la tente de la hourma ! Console CHADIA de ne pas partir chez sa tribu ! et envoie un émissaire leur dire la vérité sur l’incident, avant que les mauvaises langues ne le déforment dangereusement et sera la catastrophe pour toute la tribu ? » « Quant à jilla ? je vais moi même le chercher ! il ne se cacheras pas à mes appels ! Et puis ! je dois l’informer que chadia n’a rien . »
SIDI approuva et prit le chemin des tentes , il sait très bien que les meneurs de troupeaux sont déjà loin et que le geste de jilla sera répandu comme une traînée de poudre dans toutes la steppe raconté d’un berger à l’autre. Il sera amplifié et déformé comme toujours par les serviteurs qui n’ont rien vu, seulement entendu les plaintes de CHADIA et l’information de son serviteur privé. Et personne n’a constaté la réalité.
Car dans les règles de la steppe ; la loi de talion : œil pour œil et dent pour dent : est très répandue et de rigueur et appliquée par le maître lui même contre ses propres enfants.
Le versement du sang est très craint et peut être l’origine d’une guerre interminable entre les tribus sœurs.

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Le vrai dilemme pour Sidi : c’est que Jilla s’est enfuit .
Donc ! Comment appliquer la loi ?
La tribu de Chadia va demander réparation pour commencer et laver l’affront subi.
Oum el kheir ! Constatant le départ de SIDI, retroussa ses robes sur sa ceinture et dévala vers l’oued s’enquérir de son fils.
Avec en tète, les différentes caches qu’elle connaissait ; elle alla de pied ferme espérant le retrouver et le ramener.
Elle partait à la recherche de son fils tout en priant Mahomet le prophète et dieu de le retrouver : elle craint beaucoup pour lui.
C’est un jeune garçon très impulsif, quoique débrouillard et laborieux.
Elle se dirigea directement vers ses caches préférées dans les roseraies sauvages de la berge de l’oued .

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Cet Oued présente des écoulements variables suivant les terres qu’il traverse.
L’écoulement sur les marges désertiques est le fait des fleuves allogènes ou de torrents alimentés par la pluie et par la fonte des neiges.
Son régime est très irrégulier.
Il traverse une région désertique de plus en plus sèche, à mesure que l’on s’avance vers le Sud.
Les affluents de l’Oued dans son cours moyen, aussi nombreux soient-ils, sont d’un écoulement à caractère épisodique et la plus grande partie de ses apports proviennent du Nord qui constitue le domaine des grands affluents.
Dans cette partie du bassin versant, les deux principaux affluents du Drââ sont : l’Oued Dades et l’Oued Ouarzazate qui collectent les eaux d’une partie du versant Sud du Haut Atlas et du versant Nord de l’Anti-Atlas.
De la confluence de ces deux principaux affluents naît l’Oued Drââ proprement dit.

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OUM EL KHEIR, inquiète, se dirigea encore plus loin , tenaillée par deux sentiments opposés : la crainte de son mari et sa sentence si elle échoua et l’amour de son fils .
Elle courait presque en criant à qui veut l’entendre :
__ »Jilla ! jillaaaaaaaa !
__Reviens !
__Mon enfant chéri.
__La chipie de Chadia n’a rien !
__C’est juste une bosse sur l’arcade de son œil droit »
Elle était pieds nus et les épines des racines des roseaux lui faisaient mal .
Ses cheveux dans le vent, tout en sueur, elle implorais presque à s’étrangler :
__ »Jilla ! jilla !
__Je t’en prie ! Montre toi »
__ je suis seule ; je te le jure . »
Point d’écho !
La nature semblait sourde à ses cris.
La peur grandissante ; elle sortit de la roseraie et constata qu’elle venait de franchir les limites du territoire en voyant l’oued partir au milieu d’un ravin qu’elle venait juste de découvrir pour la première fois.
Elle eut un frisson froid dans le dos et s’arrêta épuisée et tremblante pour elle et pour son fils.
Personne ne s’est aventuré dans ces parages.

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Elle voulait rebrousser chemin,
Mais ! Quelque chose de plus fort, l’incita à continuer sans répit ses recherches.
En s’approchant des roseaux : elle héla de toute ses forces :
__ » Jillaaaaaaaaaaaaaa ! jilla !
__Mon enfant !
__Ou est tu ???
__CHADIA n’a rien !
__Montre toi que je te parle !
__C’est moi !Oum el kheir ta mère chérie !
Mais ! Personne ne répondit à ses appels.
Les roseaux bruissaient des cris des oiseaux effrayés par Oum el kheir , qui s’envolèrent brusquement à son approche brutale .
Car les lieux sont presque vierges, personne ne venait là.
Elle trouva même des nichées d’oisillons, les becs jaunes ouverts, quémandant la nourriture dans les fourrés.

Maintenant ! c’est archi sur : elle est en danger.
Elle dévala la pente abrupte, conduisant au fond du ravin, là ou s’écoulait l’eau avec bruit.
Elle inspectait le sol avec espoir de trouver des traces.
Voilà ! Des heures entières qui se sont écoulées depuis son départ.
Quand joyeusement surprise !
Elle vit des traces d’herbes écrasées par des pas, et même sur la glaise du bord de l’oued : se dessinaient des empreintes de pieds d’homme de la taille d’un enfant et puis plus rien.
Elle trouva même des débris de roseaux .
Sur ce !
Elle appela de toutes ses forces , croyant à la présence proche de jilla :
« mon fils !__Mon fils ! C’est moi Oum el kheir ta mère __ tu m’entends ??
__Réponds moi!! »
Silence total.

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Elle écoutait attentivement, accroupie sur la berge de l’oued, tout au fond du ravin.
Seul le bruit du ruissellement des eaux et quelques cris d’oiseaux au loin se faisaient entendre.
Les traces arrivaient jusqu’à la rive de l’oued et disparaissaient subitement.
Sur l’autre berge séparée par un torrent d’eau bruyant, elle vit des broussailles et une pente raide de l’autre coté du ravin, pour y arriver, il faut traverser le lit de l’oued à la nage ; les eaux sont tumultueuses et obscures, comme dans une crue d’été.
Oum el kheir ! ne sachant pas nager , eut un doute terrifiant :
_jilla savait ’il nager ?
_A t’il traversé L’oued ?
Elle resta là ! Toute hébétée et tremblante de peur, habitée par mille et mille crainte.
_s’est il noyé ???
Elle revient sur ses pas et se dirigea à une hauteur égale de l’autre berge.
Une fois arrivée, elle mit ses mains en porte voix et appela de toutes ses forces.
«Jilla ! jila!!!!!!! »
le soleil de midi tapait dru sur sa tète.
Ses pieds étaient enflés et en sang, ses robes mouillées et déchirées par les broussailles .
Son enfant a disparu à tout jamais !
Elle s’affaissa par terre et éclata en sanglots, en se frappant les cuisses de douleur.
«il s’est noyé ! il s’est noyé ! »
répétait Oum el kheir comme une folle
A suivre !

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Dans sa fuite !
jilla avait emporté avec lui le sabre magnifique de Sidi , une relique de la tente de la choura (conseil) et l’outre d’eau qu’il a confectionné lui même avec la peau d’une chèvre .
Assis à la turque sur le chiendent qui tapissait la berge de l’oued , il le faisait miroiter aux rayons du soleil ; leur focalisation sur la lame étincelante d’acier , l’aveugla un instant , comme un éclair ,ébloui, il ferma les paupières.
Brusquement, les légendes de son aïeul resurgirent du néant et un monde fabuleux se déroula devant lui ; l’envoûtant complètement jusqu’à oublier son malheureux présent.
Épuisé d’avoir trop couru, il s’abandonna à son rêve.
Il se vit galopant à brides abattues sur un cheval blanc à la tête d’une longue caravane de braves chameliers ; le sabre étincelant brandi d’une main et de l’autre la bride de son cheval ; comme à la charge.
Son cheval qui galopait un moment, s’éleva tout doucement dans les airs, semblait voler sur le sable chaud du désert qu’il traversait depuis une éternité , n’arrivant pas à mettre une fin à son long voyage vers sa lointaine destination .
La caravane qui se dirigeait vers Tombouctou s’envola derrière lui comme par enchantement avec toutes ses bêtes, personnes et ses lourds fardeaux comme si c’étaient des feuilles mortes dans le tourbillon d’une bourrasque.

A suivre !

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L’apparition de cette ville magnifique, pays de l’or et des sabres légendaires, tant désirée semblait éminente.
La caravane entière prit les airs et quitta la piste brûlante et ardue, planant comme un vol de cygnes l’un derrière l’autre.
Laissant à terre, cette piste sinueuse et dangereuse dans le sable trompeur que seuls les guides chevronnés connaissaient, économisant d’un trait toutes les peines d’un lent et épuisant voyage avec ses haltes fatigantes.
Du ciel ! Il vit la ville magique avec ses souks (marchés) pleins de gens de toutes races, grouillant comme des fourmis blanches sous des palmiers verts.
Apercevant même des jeunes filles noires au torse nu avec des seins splendides et fermes, portant sur la tête des fardeaux. Des forgerons avec leurs apprentis, battant le fer rouge des sabres sur une enclume devant leur échoppes d’artisans. Ce qui le frappa d’enthousiasme, c’est la source fraîche et limpide qui ruisselle sous les palmiers chargés de dattes mures et succulentes.
Il voyait tout çà, comme par miracle comme l’ont dit les anciens :
« Une Ville exquise, pure, délicieuse, illustre, cité bénie, plantureuse et animée… »

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Tombouctou la Mystérieuse qui le fascinait toujours ?
Le pays fabuleux !
Mais qui existe aussi dans son imagination est là ; sous les sabots de sa caravane volante.
Même le minaret de sa célèbre mosquée lui est visible à l’orée du Sahara et à quelques encablures du fleuve Niger, Carrefour commercial à l’époque des caravanes, elle fut aussi le siège d’une intense vie intellectuelle.
Une cité aux mœurs contrastées, ses nuits sont libertines imprégnées surtout de plaisir et ses journées pudiques.
Ville de pudeur islamique et de pureté religieuse des sages oulémas et des sciences musulmanes
Jilla croyait aussi aux mythes, bref ! à la poésie saharienne qui autorise toutes les audaces de pensées , enracinées au cœur de tout nomade.
Le vent chaud, maître bruit de la steppe et du désert berçait le songe de Jilla , allongé sur la berge de l’oued.
Son corps étalé au sol et son âme bédouine planant dans le ciel bleu du désert.

à suivre !

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.
L’âme de Jilla entrevit la ville magnifique dans toute sa splendeur.
Quand des croassements d’une nuée de corbeaux, le fit sursauter en le ramenant à sa réalité de misérable fuyard et sa lointaine ville du désert tant désirée disparaît à jamais.
Les couacs couacs stridents des corbeaux charognards qui tournoyaient surement autour d’un cadavre d’une bête morte ,mirent fin au songe de Jilla.
Tout à coup ! Il senti la vraie pesanteur qui le collait sur la berge verdoyante de l’oued.
La masse de son corps l’écrasait au sol de son vrai poids humain bien terrestre , et le ramena à son présent de fugitif , plein de choses si réelles , un moment ignorées : sa fuite dans son malheur , solitaire et sans but entre le sable de la steppe et le soleil ardent .
L’empreinte verdâtre du chiendent maculant sa chemise aux coudes et aux fesses ; en est une preuve qu’il avait rêvé tout bêtement !
Son ferle corps de bédouin ne pouvait voler et que son cheval Bourak
(Cheval mythique ) et sa caravane n’étaient que des mirages.
Seul son sabre soudanais qu’il tenait par son pommeau d’airain , dans sa paume moite , était réel !

à suivre !

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En revenant à ses esprits ! jilla regrettait déjà son rêve magique.
Il comprit que ces douceurs lui étaient interdites.
La ville tant désirée, était à des jours et peut être un mois de marche pour une caravane de chameliers.
Son or, ses armes et ses perles noires nues lui sont inaccessibles à jamais.
Il abdiqua à la réalité et se releva lentement, fit un pas, puis un autre et continua, résigné avec un serrement au cœur sa marche vers l’inconnu.
Abandonnant sa famille, sa tribu et son royaume pour toujours.
Les promesses du Sud ne sont que des mirages du grand désert.
Jilla vira, plein Nord toute !
Des fois un seul geste ravage toute la moisson d’une vie et Jilla s’y soumit contraint à la soudaine fatalité.
Il empoigna son sabre et tournant le dos au désert rutilant et invincible qui engloutissait ses rêves.
Il prit la direction du ravin que creusait l’oued le séparant des montagnes, tout en espérant trouver un gué providentiel pour traverser l’oued.
« En route vers ces montagnes si craintes ,
et advint que pourras ! » se disait il .

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Dans sa recherche d’un gué franchissable de l’oued qui limitait les montages de la steppe ; Jilla savait que les crues brutales d’automne furent déjà passées ; au vu des hautes herbes sauvages et des roseaux verts qui avaient poussé sur les alluvions.
Cet oued , né grande rivière bouillante au pied de la montagne à forte pente dans l’Atlas, se calme dans la steppe pour diminuer en un fin cours d’eau vers l’aval , en s’encaissant dans le sable.
Son débit est très variable suivant ses dépressions et son cours d’eau est souvent instable. Une fois passées, les saisons de crues comme à présent : il est facilement franchissable à certains endroits.
Mais !
Le chemin de JILLA allait à contre courant de l’oued.
Ce qui rendait sa traversée, encore plus difficile . L’oued dont le débit est élevé accéléré par les versants raides, creusait la terre en un ravin profond .
Son lit dépassait facilement la hauteur d’un homme.
Il n’y avait aucun moyen pour le traverser ! que la nage. Et par chance ! Jilla savait nager et c’est dans les basses eaux de cet oued même qu’il apprit avec les gamins quand il était tout jeune enfant de huit ans.

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Cette traversée est un kaléidoscope des différents paysages de la région :
palmeraies de la vallée du Drâa, regs et tamaris aux franges du désert, et bien sûr les grands ergs de l’oued Drâa, au cœur de la plus grande étendue dunaire du Maghreb extrême.
L’itinéraire de jilla longe la berge du Draa , tout en espérant la possibilité de rencontrer des nomades et leurs troupeaux.
Au sud ouest de la région du campement de la tribu des chorfas s’étend l’immense plateau désertique de la Hamada du Drâa.
Au Nord ! c’est le pays de la montagne fascinante.
L’oued Drâa, est une véritable frontière naturelle entre le Sahara et l’Atlas.
il s’apprêtait à entrer dans un univers magique en longeant la vallée du Drâa, et démarras son itinéraire sur un immense plateau désertique parsemé de petites dunettes de sable ocre.
Le paysage laisse progressivement place à un océan de sable…
Lentement , l’étendue de la steppe s’éloigne et au loin , il aperçoit les cimes blanches des montagnes .
Du soleil plein les yeux , il quitta l’étendue désertique par le tracé de l’oued qui mène à la montagne verte qui l’attire comme une sirène , lui le bédouin .

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Le trajet de Jilla fut un longue progression, à la recherche d’un gué sec et son franchissement, en se dirigeant vers les montagnes si craintes.
Au terme d’un long parcours de toute beauté et après avoir longé, la plupart du temps , l’oued , en contrebas par la droite, il arriva là ou le lit de l’oued est élevé et sec !
Il le traversa joyeusement !
Sautillant comme un jeune et robuste mouflon, d’une dalle à l’autre, celles-ci ciselées et façonnée ,en dalles en roc par l’écoulement millénaire des eaux de l’oued mythique du Draa vers l’océan.
En quelques enjambées lestes, il fut sur l’autre berge !
De là ! il aperçut une immense oasis verdoyante, s’étalant largement et barrée de chaque coté par des montagnes majestueuses comme un écrin de marbre gris et jaune.
Ce véritable contraste entre cette vallée paradisiaque qui s’étire à perte de vue en palmeraies aux couleurs chaleureuses et boisées de hauts palmiers chargés d’énormes grappes de dattes et en petits périmètres irrigués ou se rencontrent l’eau et le soleil d’une part et le paysage désertique derrière lui d’autre part , le surpris joyeusement ; fasciné, il se mit à genoux comme pétrifié par un coup de foudre sentimental .

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Tout ébloui ! il vit aussi au loin une chaine de hautes montagnes drapées d’un blanc joyeux et scintillant sous un ciel bleu .
il percevait en contrebas sur une vallée verte , un groupement de maisons aux toitures jaunâtres de la couleur des chaumes .
Que savait ‘ il de ce décor lui le bédouin ?
Habitué aux tentes noires et poussiéreuses de la steppe .
En empruntant le chemin menant au ksar ( village ) , il a l’impression que le temps s’est arrêté.
Avec la douceur du vent du Sud et la paisible mélodie des feuillages verts , sans oublier le mélange de mille et un parfum de plantes qu’il respire à pleins poumons .
Le coup de foudre est immédiat et il se laisse volontiers envoûter par la magie et la poésie que dégage de loin , ce pittoresque et paisible ksar berbère niché dans cette vallée magique .
Il succomba sans résister à l’attrait très particulier de cette région coincée entre les vallées verdoyantes de l’Atlas et la grande steppe aride qu’il venait de quitter !

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Dans son escapade, Jilla découvrit émerveillé le premier Ksar (village) de sa vie saharienne .
Une agglomération de maisons, denses et serrées, aux toits voûtés en chaume superposées sans recherche architecturale, ni fantaisie insultante d’étalage de riches palais , mais avec art et des courettes intérieures en pierres de grès primaire, nues et ajustées , , abritant des écuries ou étables et aussi parfois des jardins potagers protégés et séparés par des haies de figuiers barbaresques délimitant ainsi chaque propriété des lieux.
D’ombrageuses et silencieuses ruelles , désertes pendant la journée facilitaient l’accès et la circulation au milieu de ces denses habitations , adossées sur le flanc dégagé d’un monticule ,religieusement blotties autour d’un blanc minaret , haut et carré surplombant toutes les chaumières , profondément ancrées dans le sol dont elles émergent se confondant avec la montagne .
Le petit village fortifié offrit à Jilla un Beau panorama dont l’azur bleu contraste avec le vert des oliviers et des figuiers.
Dehors, y avait pas âme qui vive !
S’engouffrant dans l’entrée en arc en plein cintre , tout en dissimulant son sabre sous sa abbaya (robe longue).
« Ai-je le droit d’entrer à ce ksar si fermé et si paisible ? pensa craintivement jilla .

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Assis sur une botte d’alfa, au milieu de l’enclos vide des bêtes, Sidi méditait sur son nouveau sort perturbé par la colère éventuelle de sa belle famille et la fuite de son héritier. Cette dernière situation, lui rappela celle identique de son père.
« Ne dit on pas que l’histoire se répète ! » constata Sidi amèrement.
En effet ! La tribu des Chorfas ( nobles ) était juste une misérable tente et un gourbi contenant toute la famille et le cheptel du père de Sidi : le cheikh Cherif.
Au bout de longues et pénibles années et après d’incroyables privations et de dévotion pour la famille et son honneur, la tribu de Si Cherif se multiplia, en se liant avec d’autres tribus fuyardes par le sang dont le moyen naturel était : les mariages de ses sœurs concoctés avec d’autres chefs de tribus.
Le legs que fit Si Cherif à son fils Sidi était un puissant groupement de tribus régnant sur toute la plaine.
A la mort du cheikh Cherif en 1800, Sidi avait presque quarante ans, fort et respecté par tous, il lui succéda sans ambages. Il avait sous ces ordres plus de cinq cents guerriers et son cheptel dépassait aisément les quatre mille neuf cents têtes de moutons, moins d’une Hassa (spectre) celle-ci équivalente à cinq milles têtes.

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Ces souvenirs d’eternels fuyards firent froncer les sourcils broussailleux de Sidi. « Mon fils bien aimé « jilla » aurait il fait le chemin inverse : attiré par les gènes de son sang berbère » se questionna soudain Sidi.
Il se leva précipitamment, sortit de l’enclos et partit vers la tente de la « CHOURA »résolu de réparer avec les siens , l’incident qui s’est déroulé ce jour là
Ses gardes silencieux et immobiles, tels des statues et à l’écart depuis un moment, respectant sa tristesse, lui emboitèrent le pas.
A mi chemin , Sidi le chef supreme de la tribu fit volte face brusquement et ordonna à l’un d’eux .
—«Rejoins le troupeau et dis aux gardiens d’abattre un bélier et ramène le à la tente, je vais convoquer le conseil sur le champs.»
se retourna vers le deuxieme garde en le désignant du doigt.
—« toi ! va chez le berrah (crieur ) et dis lui que le cheikh Sidi ben chérif ben jilla tient une réunion sous la tente de la choura(conseil) et que celle ci est demandée d’urgence par lui avant la sallat du dohor ( mi-journée) .»
—« Et toi! suis moi !» apostropha Sidi , le dernier des gardes qui l’accompagnaient .
Ils s’exécutèrent tels des automates, chacun de son coté, dociles et inquiets.
Car c’est chose rare !
que le cheikh se libèrent de ses propres gardiens.

à suivre !

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Une foule noire de bédouins et de cavaliers entoure et s’amasse devant la tente de la choura . On n’a jamais vu pareil rassemblement que pendant les guerres tribales. Pourtant ! Rien ne semblait l’indiquer, tout le campement vaquait à ses affaires.
Les serviteurs allaient et venaient nonchalants entre les tentes ou les femmes préparent en commun le couscous général d’accueil des hôtes .
Nul ne portait des armes !
Excepté les gardes qui avaient en bandoulière leurs longs fusils à pierre.
Les vieilles femmes filaient leur laine et battaient leur lait devant les tentes entourées de bambins remuants.
En voyant arriver Sidi la foule se scinda en deux pour lui laisser le passage.
Les cavaliers mirent pied à terre et cédèrent les harnais aux serviteurs qui s’empressèrent d’emmener les chevaux vers les enclos.
Ils rejoignirent les autres qui s’engouffraient dans la tente en prenant place sur l’immense tapis rouge et noir déroulé pour la circonstance, après avoir pris soin d’enlever leur chaussure : simples sandales faites de peau de chèvres qui s’amoncelèrent pèle mêle devant le seuil de la tente.
Un grand cercle se forma autour du pivot central de la tente ou était accroché la relique de la tribu : le fameux cimeterre que jilla à emporté avec lui.

à suivre !

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Effectivement, tous les regards étaient fixés sur le poteau dégarni de son trophée.
Ce sacrilège alourdit encore plus la pesanteur qui régnait sous la tente de la choura, généralement sereine.
La rumeur maitresse de la steppe a précédé l’objet de la réunion convoquée d’urgence par le cheikh.
On murmurait à voix basse l’incident de Jilla en attendant stoïquement la prise de parole du chef.
Celui ci, assis à la turque, la tête baissée lisait un livre de récitations coraniques, comme pour banaliser l’ordre du jour qui paraissait extraordinaire.
Son attitude aide à apaiser les inquiétudes lourdement commentées qui planaient sur le campement.
Les conseillers comme à leur habitude s’échangeaient des Salem (salut de paix) et des nouvelles des leurs avec une contenance joviale.
Soudain ! le berrah (crieur) d’une sa voix de stentor brisa ce bourdonnement d’abeilles faits de murmures.
-Ya koum ! (Oh ! gens de la tribu) notre honorable cheikh Sidi ben Chérif ben Jilla vous prie d’écoutez, soyez attentifs à sa parole respectable sous cette tente sacrée, que dieu vous garde et vous protège.
Un silence de plomb s’abattit sur les vénérables conseillers.

à suivre !

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Sidi ajusta son turban, racla sa gorge en toussotant, et balaya d’un regard circulaire toute l’assistance : presque tous les chefs influents des tribus étaient présents, ainsi que le cheikh de la tribu de Chadia , sa jeune épouse , il paraissait calme et d’une mine sereine .
Une aubaine pour Sidi : le père de Chadia : un sournois personnage et frère du cheikh était absent.
La majorité des raiis (chefs) a répondue à sa convocation ! Il reconnu parmi eux ses fidèles et même ses anciens alliés ! La sérénité que dégageaient leurs visages graves, burinés par le froid et le soleil de la steppe, le rassura !
Rien ne semblait ébranler la sagesse de ses nobles bédouins, habitués aux pires affres de la vie du désert !
« Salem alikoum ! (que la paix soit sur vous ! )» salua Sidi d’une voix solennelle .
-« Salem wa rahma ! (paix et bénédiction !) » répondirent en chœur : les membres du mejless (conseil) , assis confortablement sur l’immense tapis rouge et noir , en se redressant avec respect sur leur genoux , les gardes debout devant l’entrée et les serviteurs qui s’arrêtèrent net d’offrir le thé ou de casser les pains de sucre.
A suivre !

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L’intonation chaude de la voix de Sidi résonna comme un gond !
Un silence religieux s’abattit à l’intérieur de l’auguste tente de la choura.
« Oh ! Honorables du mejless (conseil) !
Je vous ai invités, en ce jour béni par Allah , pour une raison vitale pour notre ouma (communauté) ! » annonça Sidi , en levant hautes ses deux mains et croisant fermement ses doigts ornés de bagues en argent , signes de virilité et de puissance .
Les paumes soudées et hissées en l’air par le raiss suprême est un appel urgent à la solidarité et l’union : deux actes fondateurs du monde bédouin et de la steppe !
Ce geste inhabituel du rais (chef suprême) des tribus ! suspend à ses lèvres les conseillers muets et immobiles tels de statues en marbre.
Ils étaient tous à l’écoute et attentifs aux possibles révélations, surement de haute importance, de la bouche officielle du Raiis kebir (chef suprême) pensaient ‘ils tous, en leur for intérieur , espérant la vérité des faits .

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Sidi, fin diplomate et sachant d’instinct l’habileté de ses gens dans le dépistage des traces d’animaux ou empreintes humaines en genre et âge , déclara :
« ya ahl sahra (gens du désert) ! Votre émir (prince) jilla ! Croyant avoir commis un acte répréhensible et fuir ma justice est introuvable dans les parages d’après sa mère : Lalla ( honorable) Om keltoum à qui j’ ai ordonner de le ramener .
Je vous demande de désigner les meilleurs pisteurs pour le trouver ! »
Le chef de la tribu de Chadia mit fin aux murmures grandissant qui brisèrent le silence exigé du conseil en levant sa main .
–« La parole est à vous cheikh Abou mokdad ! » acquiesça Sidi .
–« Merci ! notre honorable et respecté grand Zaim ! ma tribu vous propose le meilleur des guides et ce sera : notre tae’lab sahra (renard du désert ) . » répondit Si abou Mokdad en désignant un vieux noir , assis à l’écart de l’assemblée , sirotant son thé .
Celui-ci , surpris , s’exécuta en se levant et saluant le chef en joignant ses mains noires décharnées sur sa poitrine couverte d’une abbaya (robe) blanche , son bras gauche était couvert jusqu’au poignet d’un gant en cuir clouté de rivets dorés , perçus de loin que par l’œil des éperviers .
De la main , Abou Mokdad ordonna au vieux pisteur de s’asseoir et se retourna vers Sidi :
–« Notre renard ira le chercher et in chaa allah ( si dieu le veux ) , le trouver et le ramener sain et sauf devant vous honorable Sidi ! »
–« Vous avez mon entière solidarité et ma soumission en votre justice et nos codes d’honneurs ! la décision revient maintenant au conseil d’approuver ou décliner mon offre , en lui rappelant juste le rang de jilla : c’est le prince bien aimé de toutes nos tribus içi réunies sous votre autorité » termina Abou Mokdad .»

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Sidi comprit que le cheikh Abou mokdad est au courant des détails de l’incident de Jilla et pourquoi le père de Chadia est absent !
Que son concours à la recherche de jilla n’est ni spontané , ni total et que chez les tribus et les clans quand l’heure est grave , la colère et les rancœurs sont tues pour d’éventuels marchandages de pans de pouvoir ou autres profits .
Sidi approuva d’un hochement de tète et ordonna :
« que ceux qui ne sont pas d’accord se lèvent et s’expliquent ? »
Nul ne broncha , la décision fut validée à l’unanimité !
Soulagé , Sidi clôtura la discussion en tapant des mains et s’exclama d’une voie haute et hospitalière :
–« Honorables raiis ! vous étes mes invités , ma tente est la votre !. »
–« que le taam ( couscous traditionnel )soit servi à tous ! » ! ordonna t’il à ses serviteurs et sorti de la tente .

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Jilla hésita à traverser l’entrée voutée et eu une idée de mouhareb (guerrier):
« et si je contourne de l’extérieur ce bloc hostile et inconnu, de maisons accolées à la montagne et grimper à son sommet ? Ainsi ! je pourrais avoir une vue dominante sur tout le ksar ! » se dit il.
Puis il renonça à la mettre en œuvre ,
Jilla sur ses gardes et avec prudence , pénétra dans le ksar, celui ci est désert et silencieux comme un vieux cimetière, seules ses sandales en peau de chameau crissaient sur le pavé fait de galets carrés en roc.
Impressionné par la hauteur des murs en pierres, qui semblaient l’encercler, il avança lentement vers une ruelle sombre qui déboucha sur vaste enclos entouré de maisons en terre ocre
Oh bonheur ! il vit des dromadaires couchés sans harnais sur le sol pierreux et des nomades assis un peu à l’écart des bêtes et des fardeaux de colis .
« Est-ce un caravansérail ? » s’interrogea jilla , lui qui n’avait jamais vu un , mais juste entendu lors des discussions des chefs que Sidi accueillait sous sa tente lors leur halte ,
Ces rais conduisaient souvent leur caravanes sur l’axe toumbouctou vers zagora en pays berbère.
La curiosité de mieux connaitre un caravansérail dissipa les craintes de jilla qui entrepris d’aborder un groupe de nomades qui entourait un trépied couvant des braises et sur lequel bouillait un berad ( théière ) en cuivre rouge norci .
Assis sur une natte d’alfa , un homme noir cassait avec un petit pilon un énorme pain de sucre , ses compagnons tout en blanc , turbans et abbaya ( robes) allongés sur le coté discutaient entre eux !

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L’un des nomades, surement leur chef, voyant jilla se diriger eux, se leva et l’accueilli en répétant avec hospitalité.
–« ya m’rhba ! ya m’rhba ! (soit la bienvenue ! »« Venez boire le thé d’amitié parmi nous ! » dit il en désignant une place dans le cercle.
–« Salam alikoum ! répondit jilla qui s’arrêta à distance d’homme en demandant gentiment à son hôte .
– « akh arab ! (frère) had kafila (cette caravane) vient ou part vers Toumbouctou ? »
Tout le groupe éclata de rire, même le vieux noir qui préparait le thé !
Jilla vexé se braqua, mettant sa main sur le pommeau de son sabre dissimulé sous sa robe !
A ce geste ! Les nomades se turent, se levèrent et dévisagèrent l’étranger.
Celui-ci était robuste, de taille imposante, malgré sa jeunesse, un visage noble avec des traits fins, de grands yeux, un nez aquilin et une chevelure noire et épaisse lui tombant sur ses larges épaules.
Ce qui les intriguait , c’est sa abbaya froissée et immaculée et ses sandales et ses pieds poussiéreux ,surtout ! sa main serrant un objet sous sa abbaya .
L’homme qui a invité jilla, souri et s’avança vers lui, les bras ouverts , réitérant son invitation.
–« laa tekhaf ya akh arab! (n’aie crainte frère! )
Assieds toi et repose toi ! on t’expliquera ! tu es en paix avec tes frères ! ajouta l’hote en ordonnant de la main aux autres de s’asseoir.
- Nous sommes tes frères , nous venons du Soudan et regagnant l’Andalousie ! et Toumbouctou n’était qu’une halte dans un de ses caravansérail comme celui de Zagora maintenant ! » expliqua , debout devant jilla , le chef de la caravane .

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–« Ana Mansour ! raiis kafila hadi (Je suis le chef de cette caravane) m’rhaba bik ! » se présenta l’interlocuteur.
–« Ana ( moi) jilla ben Sidi ben Si Cherif d’oued Draa ! » répliqua jilla .
–« m’rhaba ! ahlen wa sahlen ! répondit en cœur et souriant le cercle de nomades.Le vieux noir se leva et lui tend un verre fin et brulant de thé mousseux sentant le chih pur.
Jilla mis en confiance, prit la place offerte et dégagea son sabre et le mit sur ses jambes croisées à l’indienne.
–« Si Mansour ! Décrit moi ce qu’est une caravane et parlez moi de toumbouctou ? » pria jilla .
–« Tu veux connaitre ce métier du désert et cette ville mystérieuse ? »
–« bois ce thé et écoute cette triste Mélopée ! H’mida est aussi un poète ! » Conseilla Si mansour et fit signe au vieux serviteur noir de s’exécuter.
Ce dernier sortit son gombri (instrument musical tergui) d’une malle posée à ses cotés et entama, en arabe, une mélodie monotone et mélancolique.

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Si ahmed , le vieux serviteur , en véritable maalem (artiste) entama un merveilleux et chaleureux malhoum (poésie arabe) tout en faisant vibrer avec ses doigts noirs les trois cordes en boyou de chévres de son gombri (luth soudanais) . Les nomades et jilla écoutaient religieusement l’odyssée chantée des caravaniers , tout en savourant leur thé, oubliant leur dure journée.
Des bruits de pas sur le pavé rocailleux et des cliquetis de clés les fait sortir de leur torpeur.
Deux hommes en burnous rouge et blanc s’approchaient d’eux !
–« C’est le makhezni du foudouk (régisseur) et son katib (secrétaire) , averti en habitué Si Mansour tout en farfouillant dans sa sacoche pendue à son cou et ordonna à jilla et au groupe de rester assis .
En effet ! avant le coucher du soleil ou la tombée de la nuit, le régisseur vient au foundok avec son secrétaire et écrit les noms de tous les voyageurs qui y passeront la nuit, le scelle et verrouille la porte du foundok .
–« je m’en occupe !) dit il en brandissant un pli roulé jaunâtre.
Le passe-avant est un sésame aux caravansérails construits dans les ksars, villes ou dans la campagne et le long des routes du désert sur tout l’axe Tombouctou et Corral del Carbón à gharnata (Grenade) en Andalousie musulmane.
Ce pli est remis aux raiis de caravanes agrées.
Ayant fini son inspection et consigné les informations de l’autorisation dans le registre, , le makhazni curieux osa une question sournoise :
« y a-t-il un étranger parmi vous ? »

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L’homme en burnous rouge et coiffé d’un chèche bleu serti d’un insigne doré et qui tenait un trousseau de clefs , salua et demanda à Si mokdad qui s’est levé pour les recevoir :
« –Azul ! vous êtes le rais de la kafila questionna t’il en berbère ? »
Si Mansour affirma en hochant la tète.
« –Votre passe-avant svp ! » Ordonna l’autre en burnous blanc et tète nue et tenant un grand registre couvert de cuir d’une main et d’un encrier en porcelaine blanche d’où dépassait une plume d’autruche, de l’autre.
Le raiis lui tend le pli roulé.
« ten mirth ! (merci !) »
dit le kateb en blanc en prenant le pli et le déroulant sur le registre paraphé après avoir posé son encrier sur le sol sous l’œil vigilant du makhezni (régisseur) en burnous rouge !
Celui-ci est un moukalef (chargé ) du waqf (accord protégé qui donnait à certains immeubles et revenus le statut de dotations garanties par la loi islamique ) d’où le caravansérail qui est la propriété waqf du ksar .
S’occupant de sa sécurité en ses intérieur et extérieur, de sa gestion, contrôle des étrangers et du bon fonctionnement de l’enclos, surtout encaissements des locations du gite des personnes et leurs bêtes de somme s’arrêtant généralement pour se reposer dans la wakala et prélèvements des taxes, impôts et droits, aidé par un secrétaire, sous l’autorité directe de l’émir du ksar.

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Si mansour le raiis de la caravane , instruit de sa faible position sociale d’obscur raiis de kafila envers le makhzen ,hésita un moment , et avoua en chleuh ( berbére ) au régisseur :
« Ayii Sidi ( oui monsieur ) ! ce jeune bédouin arabe est venu se joindre à nous , dénonçant du doigt jilla .
Ce dernier se voyant désigné , se leva en empoignant son sabre .
Le régisseur surpris , apostropha autoritaire ,en arabe dialectal , l’intru :
« qui est tu et d’où tu viens ya chaab el arab (oh jeune arabe !) ? »
« Je suis jilla ben Sidi ben cherif de tafilalet et je viens d’au-delà d’oued draa ! » répondit hautain le jeune bédouin.
A cette réponse ! le régisseur fit une courbette de son burnous rouge et demanda d’une voix atténuée :
« Oh noble idrissi ! que faites vous parmi aama (les gens) !
Soyez la bienvenue !
veuillez me suivre à la maison du naqîb ( chargé de la vérification des généalogies chérifiennes) du ksar ! »
La volte face du makhazni , soulagea le chef de la caravane et le cercle des nomades s’écarta avec respect , devant leur inconnu invité , le mettant face au régisseur et son employé .
Jilla rejoignit et suivi ses derniers qui quittèrent la kafala ( caravansérail ) , au loin , on entendait la voix douce de l’adan ( l’appel de prière ) du .maghreb (crépuscule) .
A suivre

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S’avançant l’un derrière l’autre dans une ruelle assombrie par le crépuscule , le makhezni , son secrétaire et jilla , après plusieurs détours , débouchèrent sur une vaste cour ornée d’un grand bassin en marbre blanc d’où fusait un jet d’eau qui enchanta les yeux de ce dernier !
Ils s’arrêtèrent devant une porte en bois , somptueuse et décorée de clous dorés !
Le makhazni y frappa deux coups et descendit d’un dégré du perron orné de deux vases fleuris de chaque coté.
Jilla promena autour de lui un regard hébété, envouté par les lieux.
La porte s’ouvrit lentement et il aperçut par son entrebâillement une tête blonde, un œil vert, un sein gonflé et un pied de femme, chaussé d’un fin soulier, au bas d’une robe de soie d’une blancheur éclatante.
Il recula d’un pas, séduit et honteux, ne sachant que faire : rester ou fuir ?
Le secrétaire du makhazni , remarqua son recul , le retint du bras , tout en souriant :
« Entre oh noble émir ( prince) ! c’est la fille du nadir , amira ( princesse ) zahra ! » tu es parmi les tiens ! »
Jilla penaud se laissa entrainer. à l’intérieur du palais.
La jeune femme qui a ouvert la porte, la ferma , tout en glissant un regard furtif vers l’inconnu embarrassé et s’esquiva vers un escalier qu’elle escalada allégrement dans un froissement de soie, les laissant tous les trois , debout , au milieu d’une spacieuse salle d’entrée .
Le cœur de jilla battait la chamade, ses jambes faillirent l’abandonner si ce n’est la voix hospitalière et ferme d’un vieux monsieur en robe de chambre qui descendait lentement de ce même escalier :
« salam alikoum ! ( la paix soit sur vous ) ! »
—ya merhaba be douyouf kiram ( soyez la bienvenue ! oh illustres invités ) ! dit il, tout en ajoutant en un arabe chatié à l’adresse du makhzni , immobile un pan de son burnous rouge sur la bras :
« que me vaux l’honneur de votre visite ? Oh honorable régisseur !
C’est l’heure de la prière du moghreb (crépuscule ! ».

A suivre !

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S’arrêtant à la dernière marche en marbre,
le nadir et responsable de la kafala (caravansérail) fixa d’un regard calme et scrutateur les yeux étincelants de jilla
vêtu de sa longue abbaya (robe) blanche maculée de taches jaunâtres et ses longs cheveux épars sur ses épaules !
En connaisseur averti, il remarqua aussi l’antique fourreau du cimeterre que tenait le jeune homme d’une main ferme.
Il se tourna vers le régisseur et lui demanda d’une voix hautaine :
« – Qui est ce ghoulam (jeune) armé chez moi ? »
-Qu’a-t-il fait ? ».
« -C’est un émir (prince) de la tribu idrissite de l’au-delà d’oued draa que nous avons trouvé parmi les caravaniers venant du soudan ! »
s’empressa d’expliquer, le makhazni !
Le nadir dévisagea de nouveau jilla et lui dit d’un air conciliant :
« – Soyez la bienvenue ! parmi votre achira (confrérie) noble émir !
–je suis Si Nasser ! nadir de notre illustre et vénéré sultan
Moulay Slimane et ma demeure est la votre ! »
Il tapa des mains et deux jumeaux de khoudam (serviteurs) apparurent, comme par enchantement d’un rideau mauve, d’une porte donnant sur la salle d’accueil et accoururent vers lui.
« qu’on donne à laver et une tunique propre à mon honorable hôte, ordonna t’il en désignant Jilla .
Les serviteurs muets et dociles firent signe de la main à Jilla de les suivre vers la porte de leur apparition.
« Vous pouvez partir et merci pour votre service ! »
dit-il en congédiant le régisseur et son secrétaire tout en s’excusant auprès de jilla !
« C’est l’heure de la prière du moghrib (crépuscule) ! –Vous êtes mon invité ce soir, honorable émir !
–Suivez mes khoudam !! On se reverra au souper ! »
« Merci honorable nadir ! Que Dieu vous protège »
dit jilla en courbant l’échine respectueusement, imitant le makhazni et son secrétaire,
qui quittèrent le palais laissant jilla en bonne main
chez le nadir qui montait doucement
en s’agrippant à la rampe en fer forgé de l’escalier !

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Le jeune bédouin escorté par les deux serviteurs dont la ressemblance est troublante : on dirait une gousse noire de fève soudanaise coupée en deux, s’engagèrent dans un corridor menant à deux portes, l’une face à l’autre .
L’un ouvrit celle de droite : une salle d’eau et l’autre celle de gauche : un cagibi.
Le premier lui dit en arabe :
« Sidi ! entrez, içi il y a tout ce qu’il faut pour votre toilette : savon , ambar et mesk (parfum) serviette et drap de bain , je vais remplir le bassin avec de l’eau chaude ! »
Son sosie montra le cagibi en disant :
« et içi Sidi ! Choisissez l’habit qui convient à votre taille !
Une fois finie ! Tapez des mains ! Nous viendrons à votre aide ! »
Sur ce !
Les khoudam refermèrent les portes et s’en allèrent, abandonnant à son aise jilla , complètement abasourdi de ce qu’il lui arrivait .
Il entra dans la salle d’eau éclairée par la lumière d’un quinquet à huile accroché au mur face à la porte, surmontant un grand miroir, et surprise !
Celui-ci lui renvoya fidèlement son image :
Le regard dur des yeux cernés, les cheveux ébouriffés et la robe toute froissée et sale l’incommodèrent, à tel point qui hésita une fraction de seconde avant de se reconnaitre !
Son incident avec sa belle mère, sa fuite, son long périple et ses étranges découvertes ont défait sa mine et altérer ses traits pourtant nobles, sans son sabre, il avait l’air d’un vagabond ou d’un fuyard !

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Il se détesta d’être ainsi et un énorme doute l’envahi :
« –Quelle impression a-t-elle de moi, la belle et charmante zahra ? »
–Est-ce que son éclipse dans l’escalier est une répulsion ou un signe de pudeur ?
–Si nasser le nadir lui a offert l’hospitalité par respect à son rang ou par curiosité ? »
Tant de questions bouleversaient son for intérieur !
Des coups frappés à la porte en bois encore ouverte le tirèrent de sa torpeur !
Un des jumeaux, tenant un seau d’eau fumante, demanda la permission d’entrer suivi de l’autre serviteur, jilla s’écarta de leur passage.
Avant de verser son seau en fer blanc dans un bassin rectangulaire et profond d’un mètre dont deux parois sont incrustées à l’angle de la salle d’eau aux murs et plafond, revêtus de jolis carreaux de céramique blanche , il ouvrit un gros robinet en cuivre jaune d’où jaillit un flot limpide emplissant le bassin dont le fond était aussi blanc .
D’un doigt fin et noir, le serviteur testa la température du bain, en souriant à jilla en levant son pouce :
« Votre bain est prêt honorable prince ! Fermez la porte derrière moi !» dit-il en sortant.

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Si Nasser le nadir , ayant accompli sa prière , resta accroupi , méditant sur la venue de ce jeune prince .
« –Est ce un secret émissaire des chorafa ?
le fourreau antique de son sabre en est une preuve : sauf eux ont une telle relique d’armoirie.
« –ou un espion des mounafikines ( hypocrites) wlad blad
( notables musulmans descendants de juifs)
ou des khawana ( fraudeurs) oulama ( docteur de la foi) des zaouias sous les traits d’un vagabond ?
Au vu de son statut et son sang de chérif , c’est à lui de parer à leur ignoble infiltration .
La fitna ( discorde ) , suite aux fréquentes rébellions de leur rumat ( milices armées) parmi la amma ( population arabe et berbère)
y régnait dans le royaume de ses ancêtres idrissides , affaiblissant dangereusement le pouvoir central du sultan alaouite Moulay Slimane qui a épousé et voulant imposé la bidaa (nouvelle doctrine) du hedjaz ( wahabisme) .
Sa lettre à la ouma (nation) faisant appel au hak ( droit)
et au chra’a ( justice ) fut détruite et remplacée par une fausse missive par le mufti félon de Fez et sa clique de chahadines zor ( faux témoins) .
ils demandèrent son abdication et sa subtitution parmi les gens du ilm (savoir) ou du hurm (inviolabilité) et de la baraka (grâce) des zaouias versées dans le mysticisme par leur Sainteté et savoir religieux donnant un net avantage sur les chourafâ .
ils voulaient s’arroger un rôle supérieur dans la vie économique, intellectuelle et politique du royaume .
Surtout par la détention de chaires professorales, fonctionnaires des habous, imams, khatîb des mosquées .
Si Nasser se sourit à lui même , se remémorant le dicton de ses aïeux :
« Quand la fitna s’installe , faites vos prières chez vous ! » .
Il se releva et se dirigea vers sa bibliothèque , chargée de vieux manuscrits et livres anciens .
il chercha le livre sacré de la khachba ( branche) généalogique des chourafas depuis Idriss 1er ,
pour le consulter et vérifier les dires de son énigmatique invité , ramené par les makhazni à son palais

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Dans la salle d’eau , Jilla laissa tomber sa abbaya , sur le carrelage blanc et vert fait avec une superbe céramique verte obtenue par un mélange subtil de k’hôl et de silice.
, et la regarda un moment avant de l’écarter du pied .
L’abbaya de jilla était un vêtement filalien (de tafilalet- du draa-) rudimentaire , fait d’une seule pièce de drap en laine, longue de dix ou douze coudées, large de trois ou quatre, sans teinte et sans couture est une preuve d’ une communauté vivant en autarcie dans la steppe du Draa uniquement accessible aux seuls bédouins , hors de trig ( route) du sultan reliant Marrakech et Tombouctou .
« ya Allah !
-J’ai l’air d’un gardien de chèvres ! »
se dit il en pensant aux burnous multicolores et turbans ornés des makhazni et du Sil’ham (robe d’intérieur) du Nadir .
« Peut être même je sens le bouc ! »
s’inquiéta t’il en se glissant nu dans le bain chaud et agréable , tout en remerciant Dieu , que la amira zahra l’a évité de sitôt.
Il se délecta avec plaisir de cette eau chaude , limpide et abondante ; si rare dans sa lointaine et aride steppe !
L’odeur subtile et parfumée du savon emplissait l’air de la salle d’eau et adoucit les pensées de jilla déjà entamées pour devenir plus favorables à paraitre plus propre et plus beau .
Tel un chat , Jilla s’activa à faire une toilette plus soignée de son corps et la finir par des ablutions religieuses pour se purifier intérieurement .

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Ayant fini sa toilette , jilla se couvrit de deux draps et entra dans l’autre pièce servant de garde-robe ! il eut l’embarras du choix , sur deux étagères étaient soigneusement rangées des piles de vêtements .
Sur celle d’en haut : des chemises , des chèches de toutes couleurs, du bleu des touaregs au blanc des nobles bédouins ou jaune abhorré par les explorateurs roumi ( infidèle) du désert , des abbaya et des razza ( turbans ) .
Et sur la seconde : des saroual (pantalons) bouffants , des djellaba , des kabott (capes longues) et des paletots (manteaux) et des tuniques de serviteurs .
Et en dessous des étagères garnies : il y avait des paires de chaussures : des pantoufles plates, étroites et sans talon , des sandales en cuir .et des blighas ( babouches jaunes ) alignés sur le sol .
il reconnu ces bligha des ahl blad (notables) qui piétinaient hautains le tapis sacré de la tente du medjeless quand Sidi les recevait les jours d’Aïd (fête) , elles étaient fabriqués par les cordonniers juifs nomades du tafilat .
il les écarta avec mépris de la main et choisit une sandale de cuir qu’il mit de coté .
indécis ! il pensa à Oum el kheir :
« que dira Maa ? ( ma mère) en voyant son fils drapé d’un kabott et portant un pantalan bouffi de mzabi et une bligha ? »
il enfila une chemise longue , ouverte au cou ,savamment couturé en une seule piéce et mit dessus une djellaba jaune rayée de blanc , tout en enroulant une razza de six coudées sur la tête et se chaussa des sandales qu’il a choisi .
il fit quelques pas vers la salle d’eau pour l’essayer et là ! le miroir approuva son accoutrement , il sautilla de fierté : il vit un vrai et jaloux filali en face lui .

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La garde robe est la preuve concrète des mutations vestimentaires des arabes des oasis et des berbères de l’atlas maghrébin , souvent jaloux de leur us et coutumes au début du XVIII siècle .
En effet le troc des cotonnade , mousseline et caoutchouc des roumis venant des mers et d’algérie ottomane par tafilalet sur la trig (route) impériale se déversait sur tout le pays .
Ces produits étaient distribués à bas pris au profit de la laine .
Méme les métiers traditionnels et artisanaux locaux qui découlaient de la laine et des peaux de mouton en pâtirent !
Celles-ci , jadis matières premières de tout le blad (pays) ghanem (moutons) se vendait à la bascule et chargée dans les bateaux roumi , elle est expédiée en terre infidèle ou florissaient leur industrie de coton et manufactures de chaussures et prêt à porté comme le kabott ( capote espagnole) .
D’où la question ! Comment paraitre dignement ? tiraillait jilla .
Seul un œil expert et habitué pouvait l’aider .
« Qui va me conseiller dans ma décision finale ! » –le serviteur et son sosie , pardi ! » se dit Jilla en tapant des mains imitant le maitre du palais .
L’un d’eux surgit du bout du corridor et s’avança vers lui en souriant , les bras levés .
« Oh noble émir ! les habits vous sied à merveille ! — veuillez me suivre ! l’honorable Nadir vous attends pour le souper ! » .
A cette joyeuse invitation comme approbation , Jilla , son doute dissipé , comprit qu’il a réussi dans son choix et que maintenant ! il a l’allure respectable avec ses nouveaux habits en coton , exceptée la jalaba en laine fine , sa razza (coiffe) en mousseline et ses sandale en cuir tanné .

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Le khadem emmena jilla à la Dar Dyafa ( salle des invités ) du Nadir situé à l’étage privé ! Il emprunta l’escalier derrière le serviteur , c’était la 1ére fois de sa vie qu’il grimpait un escalier !
Celui-ci débouchait sur un vaste couloir , revêtu , sur une hauteur d’homme , de céramique à motifs multiples et éclairé par deux grands quinquets à huile accrochés de chaque coté des murs .
Une lumière se dégageait d’une de ses deux portes , donnant face à face sur le couloir en son milieu .
Le serviteur y pénétra un instant et réapparut pour l’inviter ,de la main, à y pénétrer .
Jilla marchant comme sur des œufs et obéissant , se dressa devant la porte le cœur battant .
Le nadir et son épouse semblaient l’attendre , assis chacun sur un banquette d’un salon traditionnel en velours , encadrant une table basse, couverte d’une nappe en lin blanche à tarz (broderie) fassi et posés dessus , quatre assiettes et bols en terre cuite ! Au milieu trônaient un grand tajine surmonté d’une couverture conique , peint à la main, et une grande soupière couverte de la même matière .
« Salam alikoum ! » salua jilla .« Salam wa rahma ! (paix et miséricorde !) » répondit le nadir d’une voix chaleureuse, agréablement surpris ,par les nouveaux habits de jilla .
« –Asseyez vous prés de moi ! noble filali » dit il en l’invitant à prendre place sur la banquette à ses cotés

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Le notable était coiffé d’un bonnet pointu de feutre rouge autour duquel est enroulé un turban blanc en mousseline et habillé d’un sil’ham doré , son épouse souriante , d’un certain âge , couverte d’un large izar ( large fichu) rose à motifs , émis d’une voix douce ,en baissant les yeux, un hospitalier : « mer’hba ! (bienvenue !) » presque inaudible tout en rajustant son kaftan sur ses genoux .
A cet instant l’amîra Zahra ! apparut portant un châle transparent en soie à motifs, couvrant sa tète blonde et ses épaules nues , sur une robe jaune de chrome en satin à petites manches bouffantes . Un corsé cintrait sa taille et soutenait comme un écrin , sa belle poitrine et descendant amplement en jupe plissée jusqu’aux chevilles.
Jilla ne sachant que faire ! voulant se lever ou rester immobile !
La main du nadir sur son genou le sauva : « t’inquiète noble amir ! c’est notre fille la princesse zahra ! » affirma paternellement l’hôte .
Les deux jeunes gens se regardèrent , pendant une seconde , qui semblait une éternité !
Elle prit place auprès de la maitresse de maison en marmonnant un : « mer’hba ! » confus sous son nez , en posant un moment ,sa tête sur l’épaule de sa mère et se redressa droite assise devant jilla . Rien n’échappa pas à l’œil de jilla , paraissant figé et respectueux , en cachant ses yeux avec ses mains , sous le prétexte d’arranger sa razza .
Si Nasser , tapa des mains et une vieille servante noire drapée de blanc surgit de la porte !
« Naam Sidi ! » demanda t’elle .
« Sers nous la hrira ( soupe ) notre invité et nous ,mourront de faim ! » ordonna t’il en remettant à sa place , le bol renversé , sur son assiette et le bol sur celle devant jilla .

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Le nez dans sa chaude et piquante hrira , qu’il dégustait à petite cuillerée , Jilla écoutait religieusement Si nasser .
Celui-ci dissertait sur le ksar et les environs qu’il administrait en tant que Nadir et hakem (gouverneur) du sultan Slimane .
En effet ! le ksar des M’hamid est le dernier village rattaché à la dernière ville du royaume alaouite dans le désert qui est Zagora ! Au Sud d’oued Draa C’est le Draa-tafilalet , fief des tribus éparses des nobles bédouins Idrissides ou elles vivaient en autarcie , loin et indépendantes du pouvoir central et de la piste des caravanes . Pour elles , le ksar des M’hamid est la porte du royaume actuel .
Le ksar est un grand carrefour caravanier datant de l’époque Saadienne .
D’où la parfaite connaissance du désert, des pistes, de l’art de le parcourir en toute sécurité de ses pisteurs et guides .
Son caravansérail apportait des revenus financiers considérables au makhzen local .
Son origine est très ancienne, même historique , au XVIème siècle,
La palmeraie du ksar des Mhamid fut le point de rassemblements des moudjahidines saadiens qui se lancèrent à la conquête de Tombouctou avec Ahmed El Mansour(1529-1654) à leur têtes.
Au Nord du ksar à quelque jour de marche à pied se trouve une oasis Tamegroute fief d’une corporation de potiers , la plus ancienne du Makhzen qui existe depuis le XVIème siècle : on y fabriquait une céramique exceptionnelle .
C’est dans cette oasis que se trouve la célèbre école coranique de la Zaouïa Naciri qui fut fondée au XVIIème siècle par le Marabout Ahmed Naciri dont la bibliothèque renferme près de 4000 manuscrits et quelques trésors, comme un ouvrage de Pythagore traduit en arabe et des exemplaires du saint Coran du XIIIème siècle.
« Bizarre ! dans la steppe , il n’y avait pas de zaouia qui comporte tout un complexe :une mosquée, une école avec des salles réservées : à l’étude , à la méditation et à l’ accueil des malades, pèlerins et pauvres et qui y trouvent literie et nourriture. « Chaque tribu avait sa mosquée dédiée uniquement à Allah et ouverte à tous sans clergé , ni imamat et surtout sans idolâtrie , l’office est exécuté par le chef de tribu ou à défaut par le plus âgé des fidèles présents lors de la prière . »
pensa jilla , lorsque si Nasser faisait l’apologie de celle de Tamegroute .
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Lorsque le nadir critiqua sévèrement le fils de son marabout qui la dirige actuellement ? jilla osa demander . « Qu’a t’l fait ce prétendant à la Sainteté ? ». « il organise des moussem ( célébrations mortuaires) sur la tombe de son père ! –malgré la fetwa d’interdiction d’idolâtrie de notre vénérable sultan tout en préchant la fitna parmi ses mourridine (adeptes) de ne pas obéir au sultan qu’il traite de déviationniste ! » répondit Si Nasser , d’une voix sentant une colère comprimée.
« Tout homme , aussi saint soit il ! une fois mort , emporte avec lui ses bonnes ou mauvaises actions ! » dit jilla pour approuver la colère de Si Nasser .
Ses hôtes arrêtèrent de manger et le regardaient ,sauf l’Amira zahra qui esquissa un sourire !
« Ai-je dit une bourde ? » douta un instant jilla .
« Bravo fils ! t’es vraiment un noble idrissi ! » s’exclama Si Nasser , en lui tapotant avec douceur le dos .
« Finie ta hrira ! laissons de coté les charlatans et leur méfaits , je ne désire pas gâcher le plaisir de recevoir l’un des nôtres ! »
« Ouf ! merci Allah ! » souffla en lui même jilla .
Emu par le sourire de lala zahra , le silence de la maitresse de maison et les dires de son hôte, il replongea sa cuillère dans sa hrira et se tut , troublé .
Il n’osa plus lever les yeux , de peur de croiser leur regard : car son cœur battait plus vite que d’habitude .
Fin connaisseur de la pudeur bédouine et pour détendre l’atmosphère , Si nasser claqua des mains une seconde fois et dit à l’adresse de jilla !
« arrête de remuer ta soupe ! elle s’est refroidit ! »
Et à la vieille khadem noire qui s’est présentée : « m’barka ! sert le tajine pour notre honorable prince ! »

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Le souper fini , Si nasser invita jilla à passer à la bibliothèque pendant que les dames préparer la rituelle boisson du Sud , le thé chaud à la menthe fraîche , comme le veut la tradition bédouine .
Le nadir ouvrit le livre de la khachba ( branche) généalogique qu’il a consulté et déposé sur la table aprés la prière du maghreb , tout en invitant jilla à prendre place sur l’autre chaise , en face de la sienne .
« ce livre contient toute des informations détaillées sur tout le lignage chérifien de Idriss 1er à ce jour ! » déclara le Nadir en s’asseyant.
Tout en ajoutant respectueusement à l’adresse de jilla !
« Tes aieux , nobles et valeureux combattants de la foi y ont une place privilégiée !
–De Sidi yahia boutabout à votre grand pére Si Chérif !
–Votre premier aieul :SIDI YAHIA boutabout (1460-1510) :
brilla dans la défense de GHARNATA (grenade ) Lors de son siege , Il avait 32 ans , pendant le repli , il se maria avec une princesse andalouse et eu un enfant ; BOUTABOUT .
dix ans plus tard ; il mourut en martyr dans la guerre d’unification des derniers rais (chefs) des taifas renégates.
L’émir BOUTABOUT (1504-1565) chef de guerre sainte .
En partant du sud , participa à la libération des villes des hautes plaines et sur les cotes occupées par les gens de la mer (portugais et espagnols) en 1541 .
Il a mème exercé des fonctions administratives et juridiques dans la capitale fondée par ses ancêtres: une ville du SUD du magheb extreme (TAROUDANT).le fils de ce dernier :
–L’émir YAHIA -Chérif ( le noble ) (1560-1614) :
qui avait 21 ans lanca des colonnes vers les oasis du TOUAT en 1581 sur Toumbouctou et Gao vers l’or du Soudan ( sénégal ,mauritanie et mali d’aujourd’hui).
Dix plus tard , à 31 ans , il participa à l’expédition du pacha DJOUDER en 1591 qui a ramené à la tribu des esclaves noirs , de l’ivoire et de l’or.
C’est sous ses ordres que les caravanes reprirent le chemin du Soudan.
Son fils : JILLA ould cherif (1600-1664) mourut à 64 ans dans une expédition vers les hautes terres , comme son fils MOHAND BEN JILLA (1662-1717) qui mourut lui aussi dans une autre expédition et laissant sa famille , sa femme et ses enfants : un garçon et quatre filles dans les montagnes .
Ce garçon était : SI CHERIF BEN MOHAND (1705-1800) , qui est le pére de SIDI et votre grand père vénéré ! ».

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A cet instant, Lalla zahra couverte d’un châle sur les épaules à moitié nues, entra et posa, sur la table qui séparait Si nasser et jilla , un plateau argenté chargé d’un service à thé : une théière en cuivre jaune et de deux petits verres de cristal fin , enluminés de dorures .
Lalla zahra se rapprocha du coté de son père et remplit les deux verres, tout en souriant à jilla qui regardait sa main verser avec grâce un thé mousseux et fumant.
Si Nasser fit une pause , attendant que sa fille quitte la bibliothèque , et poursuit la lecture des faits historiques inscrits sur le registre .
–Votre grand père SI CHERIF BEN MOHAND eut une longue vie : presque un siècle de dévouement pour sa famille et la tribu décimée par la guerre sainte et c’était lui l’artisan du groupement des tribus léguées à son fils. SIDI .»
–la renommée de votre pére l’honorable Sidi nous est parvenue à travers d’innombrables témoignages et toute votre histoire est consignée dans tous les livres d’histoire de la conquête musulmane en afrique du nord et d’Andalousie ! »
« les Ouled Sidi Yahia est un groupe ethnique arabe et les ouled sidi yahia sont des arabes nobles.
“–Cette tribu purement arabe est descendente de l’imam Idriss ben Idriss ben Abdellah El-Kamel ben El-Hassan ben El-Mouthan ben El-Hassan ben Ali ben Abi Taleb et de Fatima Zahraâ ! ”
Les yeux de jilla brillaient d’un regard ému, il baissa la tète en marmonnant :
« Hamdou allah !( merci mon dieu ), les récits de Sidi sont authentiques et non des légendes mythiques ! » .
« Buvez le thé de notre amitié, prince jilla ! » Pria le Nadir en lui annonçant :
« Cette nuit, vous dormirez sous mon toit ! »
« Merci de votre hospitalité honorable Nadir , j’en suis trés reconnaissant par tant de bonté de votre part ! » s’empressa de remercier jilla !
Si Nasser tapa des mains et M’barka la vieille servante noire apparut au seuil de la bibliothèque.
« Conduisez notre prince jilla à la chambre des invités ! » ordonna t’il.

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Sa tète alourdie par tant d’événements, jilla entra dans la chambre des invités ne cherchant qu’une chose : une literie, un tapis ou s’étendre et fermer les yeux pour revoir le sourire et la silhouette qui le hantaient.
Au fond de la chambre, jila vit un magnifiques sedari (1) à coussins en velours rouge à motifs dorés.
Le plancher carrelé en céramique était couvert d’un immense tapis oriental ou trônait en son milieu : une table basse en bois sculpté surmontée d’une élégante carafe d’eau.
jilla enfin seul ! se débarrassa de ses sandales avant de fouler le tapis, sa jellaba et sa razza ensuite et se laissa choir sur le confortable sedari .
Il mit un coussin sous sa nuque et enlaça un autre dans ses bras et l’embrassa longuement.
Des coups sur la porte le firent tressauter !
Il se leva et accourut l’ouvrir.
C’était m’barka la servante noire tenant un lourd Bourabah (2) en laine fine à rainures blanches et vertes.
« tenez mon prince et couvrez vous avec ! » dit elle et dans un accent soudanais , elle averti :
« Le vent glacial du soir qui souffle de la montagne Zagora (3) rend les nuits très froides dans tous les ksar avoisinants ! ».
En effet ! il eut sous sa légère chemise comme un frémissement.
Avec un large sourire , il la remerciât en s’emparant du bourabah .
« Choukrane ! (4) de votre gentillesse, qu’Allah vous bénisse !».
Jilla en se couvrant, se rappela les nuits tièdes, couché le torse nu , sur une natte d’alfa de sa steppe , entrain de converser avec Sidi ou contemplant la voute céleste , parsemée de mille étoiles !

Notes :
1-Sedari (canapé)
2-Bourabah (couverture traditionnelle)
3-Zagora (Montagne de l’Anti-Atlas à 700 m d’altitude )
4-Choukrane ! (Merci)

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Seul de nouveau dans la chambre des Diaf (1 ) , jilla se prit surtout à réfléchir longuement sur ce qui lui arrive comme sentiment envers Lalla (2) Zahra .
« La fille du nadir, cette douce créature ?
–quel âge a-t-elle ?
–quel sentiment a-t-elle à mon égard ? ».
Se demanda jilla en tortillant nerveusement un coin du bourabah(3) !
Un vieux proverbe latin dit :
«Loin des yeux ! Loin du cœur ! » éh ben jilla vient de constater sa fausseté !
Même absente, la princesse occupe son esprit et son cœur.
Soudain ! on refrappa à la porte de la Dar diaf (4) .
Il ouvrit et se trouva nez à nez avec la princesse.
Il se figea comme hypnotisé.
Ne dit on pas : «quand on pense à la rose , on en sent le parfum. »
« smahli (5) amir jilla ! voici votre sabre que vous aviez oubliez dans le cagibi à vêtements ! » dit elle d’une voix douce en s’excusant et lui tendit le fabuleux cimeterre de ses aïeux.
En le prenant, ses doigts frôlèrent les siens ! il senti comme une décharge électrique qui faillit le terrasser !
Se ressaisissant avec peine , il s’écarta , le sabre serré entre les mains .
Il put juste dire dépité et excité à la fois !
« choukrane ! choukrane ! »
Elle lui sourit et s’en alla en refermant la porte derrière elle.
Il resta un moment immobile et s’effondra sur le tapis.
Notes :
(1) Diaf (invités)
(2) Lalla (princesse)
(3) Bourabah (couverture traditionnelle)
(4) Dar diaf (salle des invités)
(5) smahli ( excuses moi !)

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Endormi d’un sommeil de plomb par une journée épuisante à plus d’un égard et une nuit calme .
Comme on dit : le calme précède toujours la tempête .
Le matin , un vacarme effroyable le fit sursauter .
On entendait résonner au loin dans les rues étroites du ksar un bruit sourd, un bruit qui grandissait, intense par moment et qui semblait devenir un grondement d’un tumulte assourdissant d’un oued en crue.
Des éclats de voix, des cris et des hurlements se précisent !
Jilla subitement inquiet et curieux ouvrit les battants en bois de la fenêtre d’où venait le bruit.
Celle çi donnait non sur l’extérieur du palais comme il l’eut cru, mais en son intérieur sur une vaste cour entourée de hauts murs : il aperçut d’en haut les dépendances du palais, un puit et une écurie.
M’barka la servante noire fit irruption dans la chambre en criant les yeux affolés :
« émir ! noble émir ! des mouchaghibines (émeutiers) viennent vers le palais de notre moulana (seigneur) ! »
Il te demande de rejoindre son hrim ( aile privée du palais )
Suis moi ! je t’emmène ! »
Jilla jeta un dernier coup d’œil par la fenêtre, grande ouverte .
Il vit dans la cour des makhazni en uniformes, armés de longs fusils à un coup , ils étaient là en branle bas de combat , surement la garde protégeant le nadir .,
Tout en réfléchissant, Jilla enfila sa jellaba , chaussa ses sandales , prit son sabre et la suivit .
Sidi l’a prévenu que le pays est dangereux et hostile !
Il lui a peint l’image d’une société en désordre, pour ne pas dire en crise qui a perdue ses valeurs et symboles de l’ordre sociopolitique et que l’identité qui définit la hiérarchie sociale est altérée et parfois reniée .
On ne reconnait ni les chourafa , ni le sultan , ni leur rang et on ose même les écarter du pouvoir par des complots sordides en fomentant des émeutes parfois sanglantes .
Ces émeutes sont généralement animées par le comportement subversif : soit des notables (a3‘yân) .
Soit des wlad blad musulmans d’origine juive (grands maitres de la négoce et corporations des métiers) ,
Soit des élites (khâssa) de zaouias mystiques accusées de dépravations par le sultan alaouite de manipuler la (‘âmma) le menu peuple

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Si Nasser complètement excité. son sil’ham replié sous sa ceinture, lançait des ordres sévères à tout le monde : domestiques et gardes !
Lorsqu’il vit jilla , il se précipita paternellement vers lui .
« Ecoute mon fils ! ma famille est sous ta responsabilité directe ! Rejoins la et protèges la ! , –Mes serviteurs ont reçus mes ordres de t’obéir ! » Ordonna t’il d’un ton plein de sollicitudes.
Car le maintien d’ordre du ksar Idrisside dont est chargé Si Nasser s’est avéré souvent difficile, sinon précaire et instable, à cause justement de la structure hétérogène de la population faite de rumat (milices) haratines mouridines ,moristes , andalous et 3amaa( populace) faite de pauvres et indigents manipulables et corvéables à merci ! L’action subversive est souvent dirigée par des élites parasites, assoiffées de pouvoir et faisant dans l’entrisme, vivant de charlatanisme et ayant trempés d’une manière ou d’une autre dans le complot.
Tout dépendait de l’habilité du chef du ksar , de sa diplomatie et sa maitrise de tel événement qui pourrait dégénérer en pertes humaines .
Si nasser s’en alla vers la cour, réunir ses gardes pour décider de la stratégie à mener, laissant jilla qui ne tarda pas un instant à escalader promptement les marches menant vers le hrim .
Là , il trouva l’épouse du nadir et sa fille barricadées dans la chambre principale ! les deux serviteurs et la vieille servante regroupés devant la porte , l’air effaré . Jilla eut pitié et dit d’une voix rassurante : « Dites à la Sayda ( Dame du palais) et Lalla Zahra que je suis là et qu’elles sont sous ma protection ! »
M’barka s’empressa de frapper deux coup espacés sur la porte fermée en annonçant : « Lalla ! l’émir jilla est avec nous pour votre sécurité ! ».
La porte s’entrouvrit et Lalla zahra , cheveux défaits et mine pâle , apparut sur le seuil de la chambre .
« N’aie crainte princesse ! qui osera vous toucher ? doit passer sur mon corps ! » déclara stoïquement Jilla .

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Un des gentils jumeaux noirs , saisit un pan de la jellaba de jilla qui se retourna surpris.
« Moulay !(altesse) , venez ! je dois vous montrer une porte secrète .» lui confia t’il à l’oreille .
« ton nom ? » interrogea jilla en les regardant un à un .
« hassan ! » lui répondit son confident en lui montrant une rose des sable tatouée sur le dos de sa main droite .
Celle-ci verte sur la peau noire était presque imperceptible au premier coup d’œil .
« et moi hossein ! » répondit l’autre , présentant ses deux mains indemnes .
Sans hésiter , jilla invita hassan de lui montrer le chemin .
Ils dégringolèrent l’escalier , traversèrent la salle d’entrée, le corridor et pénétrèrent dans le cagibi à vêtements.
Hassan le serviteur ,mit un genou à terre et dégagea la caisse à chaussures de la garde robe et fait découvrir une trappe qu’il souleva et dit à jilla .
« il y a un escabeau ! Je descends, suivez moi !»
Jilla s’engouffra dans la trappe et grâce à hassan qui a allumé un quinquet , vit un tunnel d’une soixantaine de mètres ou plus , couvert de troncs de palmiers coupés en deux et posés sur des parois en pisé , menant à une autre trappe en bois.
« Celle çi donne sur la cour du palais du caïd (juge, administrateur et chef de police ) du ksar ! » l’informa hassan .
« Chuut ! » souffla jilla .
Au dessus de la trappe ! des pas allaient et venaient, on entendait des cris, , des hurlement et des pleurs .
« le Caid est assassiné » dit une voix !
« il fut poignardé par un mouchagheb (émeutier) pendant qu’il les appelais au calme » lui réponds une autre.
Hassan , les yeux effarés , recula en implorant !
« Moulay ! (mon prince ), remontons pour avertir Sidi (maitre) Nasser ! ».
Furieux ,Jilla dégaina son sabre de son fourreau et poussa devant lui hassan que la nouvelle a terrifié.

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Dans la salle d’accueil , jilla et hassan trouvèrent le Nadir entouré d’une dizaine de makhazni en armes .
Le serviteur s’approcha de lui et murmura à son oreille !
Il regarda d’un regard inquiet jilla et lui signe de le suivre , tout en rejoignant l’étage .
« Écoute noble émir les choses sont graves !
–la sécurité du ksar est décapitée avec l’assassinat du Caïd ! –pas un mot à personne ! –il y a des félons et des poltrons parmi la garde !
–Nul ne doit accéder içi ! exceptés Hassan , Hossein et M’barka !
– attendez là , je reviens ». dit Si Nasser , une fois arrivé devant la porte de sa chambre .
Il frappa trois coups espacés, elle s’ouvrit et se referma sur lui .
Jilla se mit devant en sentinelle, le sabre dégainé d’une main et le fourreau de l’autre.
Les serviteurs accroupis, à qui hassan racontait l’événement, le regardaient terrorisés .
Il eut un pincement au cœur et serra fortement la poignée de son arme tranchante comme un rasoir.
« Sidi avait raison ! had ghachi (ces gens) ! Sont de vrais traitres ! Pire que les voleurs ! Comment osent ‘ils poignarder le responsable de leur propre sécurité ? — hadi fitna (discorde) ! — Chez nous les pires situations ou griefs sont réglés dans la discussion » jugea intérieurement jilla avec colère.
Au bout d’un moment !
Si Nasser réapparut portant un chèche noir et une djellaba grise rayée de noir comme celle des moudjahidines du Draa tafilalet qui escortaient dans leur steppe les riches caravanes.
Il portait, accrochés à sa large ceinture en cuir rouge : deux objets sombres que jilla ignorait : c’est un pistolet à silex d’un seul coup dont la crosse pouvait servir de marteau et une poire à poudre !
Le noble bédouin a juste ouie dire de son père , l’existence de cette arme de corsaires, loin au Nord –Est , sur la cote du territoire voisin .
« restez ici ! je vais voir sur les remparts de quoi il s’agit à l’extérieur ! »
dit il à jilla qui s’écarta de son chemin.

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Le palais est protégé par un haut et large mur de pierres servant de façade .
A un mètre de son sommet , sur un échafaudage en demi-troncs de palmiers , étaient juchés des makhazni armés de fusils à pierre , faisant le guet .
A la base du mur, à hauteur d’homme , sont percées de petites fenêtres rectangulaires , comme des meurtrières .
Si nasser jeta un coup d’œil sur la rue à travers l’une d’elles .
Il vit une horde sauvage d’adeptes de zaouia (confrérie religieuse) de marginaux , d’étrangers, de pauvres , de harratine, d’ouvriers saisonniers, transformés en émeutiers enflammée par des prêches et des discours haineux.
Des jeunes excités avaient les revers de leur abbaya (robes) remplis de pavés, certains, un peu plus âgés, le crane rasé et barbe au henné, brandissaient de gros gourdins de berger et d’autres, les plus hardis, tenaient des torches enflammées.
L’émeute folle, furieuse et hurlante se rapprochait du palais .
Comme une crue et chauffée à blanc, elle déferlait de toutes les ruelles du ksar.
Si nasser recula au milieu de la cour et interpella les guetteurs sur le rempart d’une voix autoritaire.
« Nul ne doit tirer que sur mon ordre ! –Celui qui le fera, sera exécuté de mes propres mains ! » menaça t’il en exhibant son pistolet d’officier du roi.
Et somma les gardes qui l’ont rejoint:
« Prenez des seaux d’eau et préparez vous à éteindre les jets de torches !
–faites attention aux lancers de pierres ! restez prés du rempart, notre palais est imprenable ! ».
En tant que nadir et aussi vu son statut de naqib (représentant du roi) , Si nasser devrait étre très fin diplomate pour déjouer les plans machiavéliques des instigateurs de la rébellion contre son sultan .
Il doit renverser cette situation de confusion (dominée par la violence devenue l’apanage de la foule) et la remettre entre les mains des représentants de la justice et de l’ordre, des détenteurs du droit et du savoir.
Tout en réfléchissant à sa mission, le Nakib a grimpé l’échelle de l’échafaudage servant de chemin de ronde des guetteurs.

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Arrivé sur l’échafaudage, Si Nasser nadir et naqib du sultan, demanda de lui procurer un drapeau blanc pour parlementer, tout en observant les émeutiers qui commencent à se rassembler autour du jet d’eau face à l’imposante porte d’entrée du palais .
Un groupe de jeunes parmi eux la bombardaient de galets, trois cagoulés avec des chèches noirs , surement des meneurs ,leur donnant le dos criaient des slogans anti wahhabites et anti-pouvoir sous forme de distiques que la foule furieuse chantait en chœur .
« yaskout souleimane ( abat Slimane) !
makanch amane ( pas de confiance ! » .
« laa talmis li taqalidina ! (Ne me touchez pas nos traditions !
–Lahoum dinehoum wa lana dina ( ils ont leur religion et nous la notre ) ! »
Si nasser approuvait au fond de lui-même , mais il était fidèle à son roi !
« Mais ! ce n’est pas avec la violence qu’on répare une injustice ?
–et surtout avec des crimes ! Même dans le djihad , on ne tue pas un homme désarmé , un fuyard ou un enfant ! on ne coupe pas un arbre , on ne viole pas la hourma ( intimité) d’une maison ! que dire d’un assassinat » trancha t’il , décidé à mettre fin à cette fitna ( discorde) .
Accroupi et scrutant la rue , dissimulé derrière un bouclier arabe décoré d’insignes alaouites , il réfléchissait à ce dilemme ! « Comment calmer et faire revenir à la raison ces illuminés, lui le représentant direct du roi ? » Un makhazni lui tend un foulard blanc accroché à une longue palme taillée.
Derrière le rempart ,la cohue grossissait dangereusement !
« il faut intervenir maintenant ! ils vont être plus nombreux et les gardes armés et terrorisés seront incontrôlables » se dit le naqib .
Se tournant vers eux , il répéta son ordre formel :
« Ne tirez que sur mon ordre ! ».
Les makhaznis fébriles, hochèrent leur têtes et baissèrent leur fusils, obéissants.

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Le naqib se redressa, brandissant le drapeau blanc et couvrant sa poitrine du bouclier royal .
Il harangua du haut du rempart la foule excitée.
« Ya ness ! ya ness ! (oh gens ! 2 fois) pourquoi cette fawda (désordre) ?

A sa vue ! les clameurs se turent un instant ! Si nasser annonça avec une pointe de regret , espérant faire une diversion à l’émeute et rallier les indécis à l’ordre .
« Quelqu’un parmi vous ! a poignardé notre Caid ! Cest un crime impardonnable !»
A cette nouvelle , il y eut un remous de l’émeute !
Le nakib profita du silence en ajouta d’un ton dur et ferme, épris de justice :
« La tete du coupable sera envoyée dans une caisse à notre sultan !
–Rentrez chez vous ! Braves musulmans !
–n’écoutez par les voix de la fitna (discordre ! nous sommes tous des frères ! »
La foule silencieuse recula , laissant seuls les cagoulés devant la porte d’entrée du palais .
L’un d’eux , arrachant une torche à un émeutier et la lança vers le nakib .
Celui çi sans l’esquiver, sortit son pistolet, visa la poitrine nue du cagoulé et tira sur lui sans hésitation.
Le meneur s’effronda sur la place comme un tronc d’arbre , la poitrine ensanglantée par le silex acéré .
La foule stupéfiée par l’acte du naqib , recula , s’enfuit et se mit à l’abri dans les ruelles , loin du champs du tir des fusils qui apparurent pointés sur elle, laissant le corps inerte sur le sol.
En effet ! les gardes l’ont mise en joue, sans tirer, respectant l’ordre du naqib qui les somma juste après son acte :
« Levez vos canons vers le ciel et tirez une 1ére salve de sommation ! Rechargez et attendez mes ordres»
Ce qu’ils firent sans tarder !
Les détonations ébranlèrent le ksar.
Les émeutiers dispersés hurlaient de peur et aussi de colère, tout en jetant leur torches par terre et les piétinaient pour les éteindre de peur d’être des cibles voyantes.

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Au bout de quelques minutes après la 1ére sommation !
Deux cranes rasés et barbes au henné, se découvrirent en hissant un drapeau blanc et criant à l’adresse des assiégés!
« Nous voulons la dépouille de notre frère ! »
Le naqib se dressa debout et leur lançant un refus catégorique, doublé d’un ordre :
« Non ! il sera jugé méme à titre posthume et enterré selon notre rite !
–et Si vous avancez ! ce sera votre sort ! »
Puis se retournant vers les gardes il dit :
« Tirez autour du cadavre sans le viser ! »
Les coups de feu repartirent de plus belle, soulevant une immense poussière de sable et de fumée de poudre !
La 2éme sommation fit son effet spectaculaire d’effroi !
Les manifestants s’enfuirent et le calme revint sur tout le ksar !
l’émeute fut avortée .
Si Nasser descendit l’échelle et chargea deux makhazni de ramener le corps de l’assaillant.

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Du haut de l’étage, on entendait des youyous stridents de joie, émis par la vieille servante comme signe de victoire .
A ce long cris aigu et modulé de M’barka , Jilla et les deux serviteurs accourent et de la fenêtre ,ils virent le Naqib (représentant du sultan) traverser la cour ,sain et sauf qui regagne le bâtiment officiel .
Un miracle ! vu les nombreuses détonations et le vacarme assourdissant qui a terrorisé tout le palais.
Soulagés, ils s’empressèrent d’aller l’accueillir au bas de l’étage.
Si Nasser se tenait debout au milieu de la porte d’entrée , les lourds battants grands ouverts sur la rue jonchée de sandales et torches abandonnées .
Ils virent des makhaznis ramener un cadavre sur un brancard de fortune et le déposer au milieu de la salle d’entrée.
Si Nasser se pencha sur le corps , mit un genou sur le sol carrelé et posa son oreille sur la poitrine ensanglantée .
Soudainement ! il se releva d’un bond en criant et dans les yeux , un éclair de bonheur .
« Vite ! Ramenez un hakim (médecin) son cœur bat !
–il est vivant ! il est vivant ! » répétait le naqib , joyeux comme un enfant

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A l’attitude joyeuse du nadir , Jilla ému , vient de découvrir un trait singulier chez les nobles chorfas , ils n’ont aucune haine contre leur adversaire .
Ils appliquent à la lettre les préceptes des textes sacrés :
« Cléments entre eux et impitoyables et justes envers leur ennemis ! »
Un vieux hakim (médecin), tout en blanc : barbe , abbaya et bligha exceptée une sacoche en cuir rouge qu’il portait en bandoulière fit irruption dans la salle d’accueil du palais , encadré par deux makhzni (gardes) . « Ramenez moi de l’eau chaude et des chiffons propres et secs ! » dit il en auscultant le blessé gisant inerte sur le carrelage.
« Il est vivant ! le silex l’a frappé au thorax et lui a coupée une veine ! » constata le vieux toubib et sortit un ciseau très fin et se mit à couper d’une main adroite la chemise ensanglantée qui couvrait le torse du blessé .
Si nasser lui demanda inquiet : « honorable Hakim ! vous pouvez le sauver ? »
« in chaa allah ! ( si dieu le veux !) –je vais extraire le silex et recoudre la plaie pour arrêter l’hémorragie ! » rassura le Hakim qui nettoyait la plaie avec un chiffon qu’il trempait dans un seau d’eau chaude , ramené par Hassan et épongeait le sang avec des chiffons secs que Hossein lui tendait . M’barka s’affairait autour d’eux ! ramassant les compresses et débarrassant la chemise lacérée du blessé , tout en lui lavant le visage ,maintenant à découvert sans sa cagoule .
Tous les présents reconnurent l’enragé meneur.
C’est un robuste mourid (adepte ) de la zaouia Naciria à quelques kilomètres du ksar des m’hadid sur la route de Zagora , connu pour sa oisiveté et ses prêches enflammés dans les Moussala ( salles de prières) interdites par le dahir ( loi réglementaire) du roi .
Si Nasser , regrettant son geste , serra les poings et dit à jilla . « Voilà ou mène la fitna ! . –tuer nos enfants de nos propres mains ! –hamdou allah ! (remercions dieu !), celui là n’est pas mort ! »

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Le Naqib ayant enregistrée l’attitude fière et courageuse de jilla lors de l’émeute sanglante et menaçante , tint une assemblée extraordinaire des gardes et serviteurs de son palais et le nomma moukalef amni (responsable de sécurité) de sa hourma (suite personnelle) .
Jilla retiré dans la dar diaf (salle des invités) pour se reposer, ignorait sa nouvelle mission .
Hassan et hossein vinrent tout sourires , l’informer .
« Emir jilla ! émir jilla , vous voila saheb tika ( confident) du nadir et voilà le manuscrit signé de sa main ! » dit hassan en lui tendant un parchemin en peau de mouton finement tannée .
Jilla le déploya lentement, tout en interrogeant du regard les deux serviteurs s’occupa à déchiffrer les belles lettres koufi .
« Ce manuscrit est un acte royal exigeant le devoir d’allégeance au roi et ses représentants et le devoir strict du secret du makhzen et promulguant son possesseur d’auxiliaire honorifique du roi !».

Jilla dérouté par ce qu’il lui arrivé , remercia , d’un geste de le laisser seul , les deux serviteurs qui s’en allèrent .
Il s’allongea sur le seddari ( canapé tradionnel) , le parchemin sur la poitrine et sombra sous le poids des pensées qui l’ont subitement envahies .
« -Oum el kheir , sa vénérable mère a crument raison , il a quitté sa steppe natale pour un nu d’épaule involontaire de sa belle mère Chadia .
-Lalla zahra montre ses épaules nues sans pudeur, quoique légèrement voilées »
-Les dires de Sidi ce sont avérés vrais !
Ce bled est hostile , dangereux et s’enfonce dans le désordre .
Sans la sage autorité du Naqib , le palais qui l’a accueilli aurait fini en cendres et ses habitants dont lui même seraient soit blessés , soit lynchés. »
Et la question vitale qui le hantait :
« Comment accepter d’étre un garde de hourma , lui qui était le prince héritier de la plus grande tribu des steppes du draa libre ?
-S’il refuse sa nomination ? C’est faire offense à la l’hospitalité d’un des leurs : Si nasser le chef idrissi qui lui a offert le gite et la confiance !
Ce sera son départ vers l’inconnu et surtout s’éloigner à jamais de Lalla zohra ! ne plus la revoir !».
Son esprit d’homme libre et indépendant s’opposait à son cœur devenu esclave ! Un dilemme inextricable l’embarrassait, ne pouvant le résoudre, il ferma les yeux.

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Un cavalier, galopait à bride abattue, à travers la steppe vers le campement des chorfa du Draa –Tafilalet !
Arrivé à hauteur de la tente de la choura (conseil), il mit pied à terre souleva la natte servant de rideau à la tente et s’engouffra en son intérieur.
Sidi , turban défait et mine triste , se leva à son apparition et lui lança à la face une rafale de questions :
« Ou est votre prince ? — L’aviez vous trouvé ? –Est ‘il vivant ? »
Le cavalier en sueur dont la colère de Sidi suffoquait , arriva à peine à dire , tout content : « Sidi ! (Maitre !) Il est sain et sauf t et il se trouve chez le régisseur des Alaouites , au ksar des M »hadid ! »
–Ce sont des esclaves noirs fuyant le ksar après l’assassinat de leur maitre le Caid qui m’ont informé ! »
Sidi , sidéré par la dernière nouvelle , hurla en secouant les épaules du pisteur : « Mon fils ! mon fils ! Est il vivant ? »
« Oui seigneur ! il n’a rien ! il est au palais du naqib ! » dit le pisteur et ajouta pour rassurer, surtout pour que Sidi desserre son étreinte :
« Sidi ! J’ai devancé à cheval les esclaves qui vont vous confirmer mes dires ! –Ils viennent à pied pour se soumettre à votre autorité !»
« Hamdou Allah ! (remercions dieu !) » implora Sidi en le lâchant !
Il s’assit et invita le pisteur à prendre place à ses cotés tout en l’ordonnant : « Raconte moi tout dans le moindre détail l » .

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Pendant que le pisteur faisait le récit à Sidi de sa rencontre avec les esclaves du Caid assassiné lors d’une émeute au ksar ou jilla a trouvé refuge , Oum kheir , venant aux nouvelles , pénétra dans la tente et s’installa derrière Sidi , silencieuse , suspendue aux lèvres du pisteur .
Celui-ci qui racontait l’événement , s’arrêta et fixa le raiis akbar ( chef supréme ) des chorfa ( nobles ).
Sidi impassible , lui fit signe de la tête ,de continuer .
« –Le naqib maitrise la situation et a nommé jilla amine amni ( garde personnel ) pour sa bravoure ! » termina le pisteur conciliant envers la femme du Raiis akbar.

Au nom de jilla , Oum el kheir sursauta , le souffle coupé ,faillit s’étouffer , elle cria d’une voix stridente , apeurée !
« Mon fils ! mon fils !
–que lui est ‘il arrivé ?
—vous l’avez trouvé ? ou ? quand ! dites moi ! ».
Sidi se leva et congédia le pisteur :
« Va ! et ramène moi ces esclaves ! »
Il se retourna vers sa femme tremblante d’inquiétude.
« L’émir jilla n’a rien et est en sécurité chez le représentant du sultan des alaouites !
–Il se trouve dans son palais !» Et pour l’apaiser, il ajouta :
« Je vais rassembler le goum ( cavalerie) et le ramener ! –en attendant ! on va écouter les esclaves témoins qui vont nous rejoindre d’içi peu ! » .
Oum el kheir ,indécise , rajusta son foulard et sortit de la tente suivie par Sidi .
Dehors ! les bédouins ne cessent d’affluer de tous les cotés du campement vers la tente de la choura (conseil) , la nouvelle s’est répandue comme une trainée de poudre .
En sens inverse , Oum el kheir , un pan de son haik (voile ) replié sur sa ceinture , pressait le pas vers la sortie du campement , espérant intercepter avant tout monde les fuyards du ksar .
Son coeur battait la chamade et faisait trembler sa frêle poitrine et son pauvre corps décharné .
« oh ! mon dieu protège mon fils ! » supplia t’elle en scrutant l’horizon, les deux mains en visière , à la recherche de silhouettes qui doivent se profiler au loin dans la poussière soulevée par un cavalier .
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Une immense fumée noire couvrait le ksar qui a repris son calme.
De la fenètre de dar diaf (salle des invités) jilla la vit s’élancer dans le ciel bleu en un gigantesque champignon noir au dessus des toitures des habitations.M’barka la servante noire fit son entrée et lui dit :

« Emir jilla ! fermez la fenétre ! l’odeur de tissu va empestait l’air du palais et indisposer Lalla zahra et notre honorable Saydate ksar( maitresse du palais ! » Tout en le renseignant :
« Le caravansérail fut saccagé et brulé par les furieux émeutiers ! — que dieu les punit ! — voici votre repas ! Mangez et reprenez vos forces ! ».
Joignant son geste à sa parole , elle déposa sur la table basse , un large plateau recouvert d’une serviette fine et sortit .
Jilla , pris dans la tourmente des événements , se rappela qu’il n’a rien mis sous la dent depuis cette horrible matinée .
Il débarrassa le plateau de sa couverture.
Un bol de hrira (soupe), , des cotes d’agneaux grillées , un grand verre de lait , des dattes et une galette toute chaude s’offrirent à ses yeux , aiguisant encore plus son appétit .
La salive lui vint à la bouche et sans hésiter un instant devant cette offrande, tout en invoquant d’abord la bénédiction d’Allah , il entama son repas .
Tout en dégustant sa succulente hrira , il eut une pensée triste aux gens de la caravane qu’il a rencontré les premiers dans ce maudit ksar et qui l’ont accueilli avec amitié et hospitalité .

« Que leur est il arrivé à ces bonnes gens ? » se demanda t’il avec un pincement au cœur.

L’appétit coupé , Il avala d’un trait la soupe et se leva devant la fenêtre , n’ayant plus faim .
« Dans quel nid de haya (vipères) , j’ai échoué ? » s’interrogea t ‘il anxieux et en colère .
De doux souvenirs de quiétude et de paix de sa steppe natale vinrent à son esprit .
Chez lui chaque étre considéré car créature d’Allah , même les animaux sont respectés et tous obéissaient à dieu et à leur raiis (chef) et tous les différents sont résolus avec justice et pacifiquement suivant la tradition coutumière ou à défaut selon le droit divin (le coran).
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Jilla étala la serviette sur la table, mit dessus : la galette, les dattes et les cotes grillées et en fit un ballochon.
Il enroula le titre du makhzen, le ficela et le mit sous sa chemise, ramassa son cimeterre et descendit l’étage .
Il traversa le rez de chaussée, le couloir menant à la cour et entra dans l’écurie .
Les têtes de beaux chevaux dépassaient leur box individuel .
Tout au fond , il vit celle d’un bel alezan blanc qui piaffait de plaisir comme s’il l’a reconnu lui aussi.
Il s’approcha pour le caresser, le cheval lui tendit le cou orné d’une magnifique crinière dorée .
Jilla mit sa paume garnie d’une datte sous ses naseaux soufflants.
Les’ énormes lèvres de l’alezan blanc gobèrent la datte .
Apprivoisé, le cheval cessa de secouer sa crinière et se calma .
Jilla lui caressa doucement la joue, le chanfrein et le front ; le cheval s’y soumet docile en baissant légèrement son cou et se frotta la tête contre jilla qui apprécia.
On dit que le cheval est l’ami de l’homme !
Pour le bédouin ? C’est son confident.
Le jeune émir approcha sa bouche à son oreille et lui dit intimement :
« Salam oh berk’e (éclair) ! Comment vas tu habibi (mon ami) ?
–Veux tu m’emmener loin de cette fitna ? ».
Face aux box , de splendides selles en cuir et pommeaux de cuivre étaient disposées à cheval sur un tronc de palmier servant de support , il en choisi une qui convient à l’alezan ! Pour seller adroitement sa monture ?
Jilla choisi un tendre tapis,le fit sentir au cheval et le posa délicatement sur son dos, ensuite posa lentement la selle et attacha la sangle sous son ventre et en appuyant d’un doigt expert sur la langue du cheval qui ouvrit la bouche et astucieusement il introduit le mors entre ses mâchoires .

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De la fenêtre de sa chambre , Lalla zahra vit l’émir Jilla, sortir de l’écurie , en vrai cavalier , entrainant par les rênes son superbe cheval blanc , surprise et sans le vouloir ,s’exclama :
« Oh mon dieu ! c’est jilla avec siham !»
Elle courut vers chambre de ses parents et leur annonça désespérée: .– Abi ! Abi ! (père ! 2 fois ) Jilla veux nous quitter ?
Il emmène avec lui siham ( flèche) mon cheval ! »

Le Naqib , suivi de ses gardes vint à la rencontre de jilla et l’apostropha d’une voix irritée :
« Ou vas-tu comme çà ?
–et qui t’a ordonné de sortir le cheval de la princesse ? ».
Jilla lui sorti le sauf conduit de sa chemise et lui répondit calmement :
« honorable naquib ! je suis un sujet du sultan et le cheval est sa propriété ! » et ajouta avec assurance :
-Mon devoir est d’aller porter secours aux caravaniers qui m’ont accueilli.
Vous voyez bien que le fondonk (caravansérail) brule ? ».

Déconcerté par cette attitude de jilla ,le nadir en habile diplomate ,se retourna vers le rais des makhazni et lui cria comme convaincu :
« Equipez en armes quatre cavaliers et qu’ils accompagnent notre émir ! ils seront sous ses ordres ».
Il s’approcha de jilla et lui dit conciliant :

« Honorable prince ! Prenez soin de vous et de Sihem le cheval préféré de notre princesse Zahra !
–et revenez vers nous , sain et sauf !
–Que la rahma ( bénédiction) vous accompagne ! »
.
« A vos ordres ! honorable naqib ! »
répondit avec respect jilla , se retenant de sourire , amusé par le caprice de la fille du naqib .
En effet , il venait de savoir que le cheval qu’il a baptisé berk’e a un nom de jument et se nomme siham !

« Vivants dans leur bulle faussement aristocratique, certains membres de tout sérail et leur famille défigurent par excès de snobisme , la nature et le comportement de toute chose simple et naturelle par excellence . » se dit jilla , caressant amicalement le bel alezan blanc arabe !
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L’escouade fit irruption dans le fondouk dévasté par l’incendie criminelle !
Des porteurs de seaux d’eau , des nomades , des pillards courraient dans tout les sens comme une fourmilière en danger .
Les caravaniers qui ont fuit la foule incendiaire, ayant sauvés juste leur méharis (1) regardaient hébétés leur fortune partir en fumée.
Les plus téméraires essayaient de sauver ce qui fut épargné par les flammes , des sabres en acier forgé, des poteries et des ustensiles ou orfèvres en cuivre !
Les ballots de rouleaux de tissu noble, réduits en cendre, fumaient encore, empestant l’air .
Jilla, le nez dans son turban, regardant stupéfié la cohue , eut un élan de colère devant cet effroyable spectacle !
« Hram alihoum ! ada machi islam ! »(2).dit il offusqué.

Il vient de de constater de visu la crainte de cette contrée par ses aïeux.
« Ce sont des pillards et des koufars (3) sans honneur ! » lui disaient-ils.

Un viel homme noir, chèche défait et abbaya blanche maculée de noirceur, s’avança vers les cavaliers du makhzen en suppliant
« Sadda ! ya Sadda (4) raiis kafila (5) Si Mansour se vide de son sang et va mourir ! venez à son secours ! ».
Jilla reconnut H’mida le chantre de Toumbouctou , sauta de son cheval , et lui demanda en se découvrant :
« Si Ahmed ? ou est le raiis ? ».

Les gros yeux blancs du vieux noir, rendus rouges par la fumée de tissu brulé , s’écarquillèrent de surprise , tomba à genoux et désigna du doigt les arcades du caravansérail .
« Si Mansour fut poignardé par un mourid (6) ! il git là-bas parmi les siens ! »
Le prince sans réfléchir, courut vers les arcades, suivi par les makhezni à cheval.

Notes :
Dromadaires du sahara
c’est un péché ! ce n’est pas notre religion
Renégats .
Seigneurs !
Chef de la caravane
Adepte de zaouia
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Si Mansour étendu sur le sol était entouré de trois nomades, accroupis autour de lui.
L’un d’eux s’affairait à préparer des bandages , en découpant avec son poignard un large tissu blanc en lambeaux , surement sa propre abbaya , le second les pressait sur son abdomen ensanglanté et le troisième lui tenait la tête .
Jilla qui arriva en trombe vit le corps du chef de la caravane inerte, le ventre en sang, les jambes allongées et les bras ballants, juste sa poitrine nue qui palpitait, montrait qu’il était encore en vie.
Il s’agenouilla un instant auprès de lui et constata l’hémorragie incessante.
Il se releva et ordonna aux gardes qui l’accompagnaient :

« Descendez de cheval et ramenez une civière !
0n emmène Si Mansour au palais ! » .

Et dit aux nomades qui ne l’ont pas reconnu dans son accoutrement :

« Vous venez avec nous ! On va le soigner ! ».

Si ahmed qui venait de les rejoindre, leur cria rassurant :

« C’est Jilla , le prince Idrisside que nous avons accueilli avant l’émeute ! »

Les nomades n’en revenaient pas de cette heureuse surprise, ils inclinèrent la tête par respect, tout en continuant de secourir le blessé très affaibli.
Le raiis de la kafila (caravane) était étalé devant une échoppe de bourrelier complètement ravagée, la porte en bois fracassée et les étagèrent vides.
Les émeutiers l’ont pillée !
Son propriétaire , un vieux israélite , tablier et kippa noirs sur sa chemise et sa téte blanches , tournoyait en son intérieur , tout psalmodiant , sous son nez , le talmud .
Les émeutiers lui ont pris, même le vieux ciseau et l’antique poire à percer le cuir, leg de ses aïeux , bourreliers de profession de père en fils .
Les autres commerces et ateliers détenus par ses coreligionnaires furent aussitôt ciblés et mis à sac , aucun n’a échappé aux pillards.

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En effet , les ahl blad yahoud (1) exerçaient leur activités commerciales et artisanales sous les arcades protectrices du soleil et du vent qui donnaient sur l’immense cour à ciel ouvert du caravansérail.
Face à elles, les magasins et entrepôts d’avoine et de fourrage destinés au bétail des caravanes furent incendiés.
Les dortoirs à l’étage étaient indemnes car barricadés et défendus par les locataires, ainsi que les écuries, ou se sont refugiaient les caravaniers avec leur bêtes !

« Si Mansour s’est opposé en se battant vaillamment contre le pillage de sa marchandise que transportait sa caravane » , répétait hmida le joueur de luth à jilla .

Ce fut un lourd désastre pour lui : blessé à mort au ventre par le poignard d’un lâche bonze de mourid et ses énormes ballots d’étoffes, de soie, d’épices de plumes d’autruche furent réduits en un tas de cendre.
Des mois de marche dans le désert aride, parfois sous le sirroco (2), furent anéantis par une foule criminelle d’égarés, gonflés à bloc par des discours haineux de gourrou parasites d’illustres zaouia (3) détournée de leur message spirituel de piété et de tolérance .
Le prince venait de constater de visu les conséquences de la fitna due par les appétits cupides des autoproclamés « élus de dieu » pour la luxure et le pouvoir .
Ces instincts bestiaux ravagent la Ouma (4) et enfantent des monstres qui pillent , brulent et parfois assassinent sans scrupules .

« Hamdou allah (5) ! notre ribat (6), loin dans notre steppe est bénéfique, non contaminé par ce climat de discorde , sous la choura des hommes justes et libres comme Sidi ! » Approuva jilla en ramenant avec ses gardes Si Mansour vers le Ksar (7).

Notes :
(Autochtones d’origine juive)
(Vent chaud du sahara )
(Mausolée servant d’école coranique)
(Nation)
(Merci dieu)
(Ermitage)
(palais)
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La mort supposée du mouride (1) et celle effective du caïd (2) a mis tout le ksar en effervescence.
Jilla remarqua des badauds partout sur son chemin !
Des attroupement houleux étaient dans chaque rue et discouraient sur l’événement.
Le passage de jilla et ses makhzeni (3) sur leurs montures, emmenant le raiss kafila (4) transporté sur une civière, blessé à mort vers le palais du régisseur se faisait avec crainte, paraissait périlleux.
Jilla lisait sur leurs visages, la répulsion de ce corps de sécurité royale.
La couleur datte des tuniques du makhzen , semblait honnie par les gens qui le montraient par des regards ou des rictus de colère retenue.
Malgré qu’il fût à la tête du cortège, son sabre sur le flanc et la main sur la crosse de son pistolet, nul ne prêtait attention à lui.
Son habit civil (une djellaba rayée de moudjahid ) était peut être pour quelque chose.
Instinctivement, il se dressa sur ses étriers et lança à son escorte montée :

« Continuez votre marche ! Ne répondez pas aux provocations !
–La survie de Si Mansour est le plus important ! »

Devant l’entrée du palais, une foule de mourides les attendait, réclamant avec insistance la restitution du manifestant abattu par Si Nadir le régisseur.
Certains plus excités, frappaient à coups de poing la porte.
Elle ignorait qu’il était vivant.
En apercevant la venue de jilla et sa troupe, l’un des guetteurs cria d’en haut de la muraille :
« C’est l’émir jilla ! Ouvrez la porte ! »
La foule surprise, se scinda en deux, laissant passage à la troupe.
La porte s’ouvrit et Si mansour , arme au poing, apparut sur le seuil encadré par ses gardes tout en leur ordonnant , désignant les mourides :
« Faites dégager l’entrée au convoi du prince ! »

Les mourides reculèrent, effrayés, pris en étau.
Prévoyant toute réaction de leur colère, Si Nasser le régisseur anticipa et leur cria :
« Le mouride qui a voulu incendier notre palais est vivant !
–il se repose ! Une fois guéri, il sera envoyé au majless malaki(4) pour être jugé ! Rentrez chez vous !»
La foule cria de joie : « Allah wa akbar ! » et se dispersa.
Notes :
Adeptes de zaouia
Fonctionnaire musulman qui cumule les fonctions de juge, d’administrateur, de chef de police
Garde du roi
Chef de la caravane
cour royale

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Lalla zahra troublée par le retour de jilla , ne peut s’empêcher de penser à lui.
Déterminée à ne pas se laisser envoûter par le jeune homme, toujours aussi attirant, elle s’efforce du mieux qu’elle peut de cacher à ses parents sa joie par la réapparition de Jilla .

« Est-ce que Jilla est habité par le même sentiment que moi ?
–Certainement ! on dit que l’amour et la haine sont réciproques et trahis par les yeux qui ne mentent jamais !
– Si elle est amoureux, comme moi ? il doit aussi souffrir ! » se demandait la princesse.
Subitement un geste lui revient en mémoire : Jilla a vacillé et émis un remerciement presque inaudible lorsque leurs doigts se sont frôlés lors de la remise du sabre qu’il a oublié dans la salle d’eau.
Une bouffée d’espoir monta dans sa poitrine avec des fourmillements dans la tête , ses mains qui tenaient le plateau du diner pour jilla tremblaient par moment .
Elle hésita quelques secondes devant la porte de dar diaf (1) avant de frapper.
La porte s’ouvre et Jilla apparut souriant.
Elle le regarde. L’espace d’un instant son masque de pudeur tombe. Elle le voit sur son beau visage. Il souffre comme elle.

« Votre diner ! Noble émir ! » miaula t’elle en lui tendant le couvert.
Un « Non, Zahra, ne pars pas… j’ai une chose à te dire !» sorti de on ne sait d’où ! faillit la terrasser, si ce n’est la poignée qu’elle tenait en voulant refermer la porte, un pied sur le couloir. Elle s’appuya contre elle et se retourna vers la voix tout en tâchant de prendre un ton détaché :
« Oui ! Noble émir ! »
« Samhini (2) d’avoir sellé et monter votre Sihem adorable ! –j’ignorais qu’il était le votre !» s’excusa Jilla .

Notes :
Salle des invités
Je te présente toutes mes excuses

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La princesse n’en croyait pas ses oreilles ! « des excuses pour un cheval fait pour être monter ?
Trop pudique ce prince ! Serait-il un sacré timide le bédouin ? » pensa Lalla zahra et lui répondit en le fusillant du regard :
« je suis contente que vous êtes le seul à avoir enfourcher Sihem !
–S’il vous a accepté ? C’est qu’il vous aime ! »

Elle ferma la porte et courut à sa chambre.
Là, en état de choc , elle se laisse glisser au sol et enfouis sa tête dans ses mains.
L’angoisse est vertigineuse, terrible ,elle la happe tout entière .
« Il voulait me dire autre chose ! Pourquoi il a changé de sujet ? » Souffla embarrassée la princesse.
Son angoisse refait surface en se rappelant quand il lui a sourit :
« son visage s’est éclairé comme une fleur au printemps, il est devenu beau à en couper le souffle !
–au lieu de me prendre dans ses bras, et enfouir son visage dans mes cheveux, et humer mon parfum enivrant.
–Il me parle du cheval ! Je me fous d’être une princesse au beau milieu de ce palais lugubre et fermé ! Il n’y a plus que lui et moi.
– elle avait désormais très envie qu’il l’embrasse.
Ou bien ! elle pourrait simplement l’embrasser.
ça lui paraissait une sacrée bonne idée.» se disait Lalla zohra déçue ,se sentant si mal dans sa peau .
Prostrée contre le mur, sentant la panique s’évanouir, elle se leva d’un bond et se refugia pensive dans son lit douillet.
Une idée lui traversa l’esprit :
« Jilla est un brave , mais timide ! je dois le charmer et faire le premier pas ! ».

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De la fenétre, grande ouverte, jilla étendu sur le sedari (1)entendit un long hennissement provenant des écuries !
Il se mit sur ses jambes !
« Est-ce Berk qui l’appelle ? »
Il prit un poignée de dattes et sortit .
En descendant l’escalier, il croisa Lalla zahra qui lui sourit.
« — Bonsoir prince ! vous ne dormez pas ?
–Non ! Sihem a henni !
–Je lui ai donné sa ration d’orge, t’inquiète pas !
–Maa fiha bess !(2) je vais le voir ! » dit jilla en fuyant le regard de la princesse .
Il s’en alla , dévalant le reste des marches .
Lalla zahra immobile , a compris une chose !
Pour vaincre la pudeur de son bédouin de prince ! C’est elle qui doit décider ! Diriger !
D’abord !
Abaisser les barricades autour d’elle, ensuite lui faciliter l’accès et l’accompagner à oser avec elle.Elle le suivit !
Jilla caressait le front du cheval qui délaissant son orge , croquait les dattes dans sa paume .
Alerté par le bruit des pas , il se retourna et vit Lalla zahra .
Surpris , il recula et s’assit sur une botte de foin délaissée en face du box de Sihem.
Elle s’approcha de lui et prit place à ses cotés et fixa les grands yeux de son bel alezan ,son autre amour qui secouait sa crinière dorée et semblait l’approuver .
Alors qu’ils étaient assis là, collés l’un à l’autre et silencieux,
elle sent rapidement qu’il faut agir maintenant.
Il est temps.
Leur corps se cherchent et la température va arriver à son paroxysme .
En amour ! il est très facile de basculer dans le désir .
La ligne est si mince, quasi intangible.
On la franchit en une seconde et parfois, on n’arrive plus à faire demi-tour .
Lalla zahra se leva d’un bond et se dressa devant jilla .
Il voulut s’éloigner , mais elle le retint en attrapant le haut de sa djelaba et se colla au jeune homme, pour le bloquer de tout son corps.
« Donne-moi ta main, suis-moi. » dit t’elle.
Jilla s’exécuta comme hypnotisé.
« Il y a une niche de foin au grenier à côté, viens , tout le monde dort ! »
lui glissa -t’elle à l’oreille.
Un sourire éblouissant apparaît sur son beau visage.
Tenu par la main chaude de la princesse et pris au piège, Jilla ne put que la suivre.
— « Quand vas-tu te décider à faire ce que elle te demande ? » se dit il .
Le jeune bédouin avait le cœur qui battait violemment dans sa poitrine.
Dans la niche, elle se laissa choir sur le lit de foin flétri et mou et s’étend sur le dos , s’offrant à lui , le corset déboutonné découvrant sa belle poitrine Sans hésiter, il atterrit sur elle. Il l’étreignit, mais pas trop fort.
Ses mains tenaient délicatement son dos.
Cillant, elle sentit la panique de jilla s’évanouir.
Elle croisa ses yeux verts avec celles de jilla de si près, que leur éclat noisette semblait plus vif. Il posa son regard sur sa bouche, sur ses lèvres voluptueuses, si tentantes.
« Laisse-toi faire. J’ai envie de toi. Allez vas-y, embrasse-moi, »
dit-elle en frottant sa gracieuse poitrine nue contre son torse.
Jilla voulut la chevaucher !
Mais fut stoppé par la main de la jeune femme.
Elle dominait .
Elle se rapprocha un tout petit peu, jusqu’à ce que ses lèvres soient si près des siennes qu’elle sentit leur chaleur.
Elle attrapa son menton d’une main douce et l’obligea à lui faire face avant d’écraser sa bouche sur ses lèvres.
Jilla résista un moment et puis céda .
En regardant ses yeux verts , Jilla a senti son monde vaciller.
Des images affluaient : le sourire contagieux de Zahra , sa poitrine ,ses cheveux de feu .
Elle l’embrasse passionnément, pressant ses seins pulpeux contre son torse nu.
Maintenant c’est elle qui lui faisait l’amour…
Parcourus de frissons délicieux : Ils éprouvent un sentiment de bien-être inégalé, absolu.
L’hormone de l’amour, la molécule du bonheur, a envahi leurs corps.
La chaleur de son corps se fondit dans la sienne .
Osmose totale ! Épuisée de plaisir quoique contrôlé et maitrisant les sentiments forts, puissants qui l’ont submergée, envahie. Elle reprit son souffle en se dégageant. Le baiser réussi ! Elle s’allonge près de lui, sa tête nichée contre son épaule et s’autorise à poser une main sur son sexe inerte et mouillé.
Sa poitrine se lève et s’abaisse à un rythme régulier. On dirait qu’il dort

–« Tu vas bien, maintenant ? »dit elle .

Il lui adresse un petit signe de tête accompagné d’un léger sourire, ses doigts farfouillant dans ses cheveux blonds.

Il venait de découvrir l’amour. Inconsciemment, il cherchait autre chose , il a trouvé plus beau .
Il fixa les poutres de la toiture un long moment et lui dit en se penchant sur elle .
–« Pourquoi t’as refusée ? »
Elle lui répond par un petit regard entendu qui illumine son visage
–« Je suis vierge ! et c’est ma dot d’honneur à celui qui sera mon futur époux »

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De la fenétre, grande ouverte, jilla étendu sur le sedari (1)entendit un long hennissement provenant des écuries !Il se mit sur ses jambes !
« Est-ce Berk qui l’appelle ? »
Il prit un poignée de dattes et sortit .
En descendant l’escalier, il croisa Lalla zahra qui lui sourit.
« — Bonsoir prince ! vous ne dormez pas ?
–Non ! Sihem a henni !
–Je lui ai donné sa ration d’orge, t’inquiète pas !
–Maa fiha bess !(2) je vais le voir ! » dit jilla en fuyant le regard de la princesse .
Il s’en alla , dévalant le reste des marches .
Lalla zahra immobile , a compris une chose !
Pour vaincre la pudeur de son bédouin de prince !
C’est elle qui doit décider ! Diriger !
D’abord !
Abaisser les barricades autour d’elle, ensuite lui faciliter l’accès et l’accompagner à oser avec elle.
Elle le suivit !
Jilla caressait le front du cheval qui délaissant son orge , croquait les dattes dans sa paume .
Alerté par le bruit des pas , il se retourna et vit Lalla zahra .
Surpris , il recula et s’assit sur une botte de foin délaissée en face du box de Sihem.
Elle s’approcha de lui et prit place à ses cotés et fixa les grands yeux de son bel alezan ,son autre amour qui secouait sa crinière dorée et semblait l’approuver .
Alors qu’ils étaient assis là, collés l’un à l’autre et silencieux,
elle sent rapidement qu’il faut agir maintenant.
Il est temps.
Leur corps se cherchent et la température va arriver à son paroxysme .
En amour ! il est très facile de basculer dans le désir .
La ligne est si mince, quasi intangible.
On la franchit en une seconde et parfois, on n’arrive plus à faire demi-tour .
Notes :
(1) Canapé
(2) Sans problème

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Lalla zahra se leva d’un bond et se dressa devant jilla .
Il voulut s’éloigner , mais elle le retint en attrapant le haut de sa djelaba et se colla au jeune homme, pour le bloquer de tout son corps.
« Donne-moi ta main, suis-moi. » dit t’elle.
Jilla s’exécuta comme hypnotisé.
« Il y a une niche de foin au grenier à côté, viens , tout le monde dort ! »
lui glissa -t’elle à l’oreille.
Un sourire éblouissant apparaît sur son beau visage.
Tenu par la main chaude de la princesse et pris au piège, Jilla ne put que la suivre.
— « Quand vas-tu te décider à faire ce que elle te demande ? » se dit il .
Le jeune bédouin avait le cœur qui battait violemment dans sa poitrine.
Dans la niche, elle se laissa choir sur le lit de foin flétri et mou et s’étend sur le dos , s’offrant à lui , le corset déboutonné découvrant sa belle poitrine .
Sans hésiter, il atterrit sur elle . Il l’étreignit, mais pas trop fort.
Ses mains tenaient délicatement son dos. Cillant, elle sentit la panique de jilla s’évanouir .
Elle croisa ses yeux verts avec celles de jilla de si près, que leur éclat noisette semblait plus vif. Il posa son regard sur sa bouche, sur ses lèvres voluptueuses, si tentantes.
« Laisse-toi faire. J’ai envie de toi. Allez vas-y, embrasse-moi, »
dit-elle en frottant sa gracieuse poitrine nue contre son torse.
Jilla voulut la chevaucher !
Mais fut stoppé par la main de la jeune femme.
Elle le dominait .
Elle se rapprocha un tout petit peu, jusqu’à ce que ses lèvres soient si près des siennes qu’elle sentit leur chaleur.
Elle attrapa son menton d’une main douce et l’obligea à lui faire face avant d’écraser sa bouche sur ses lèvres.
Jilla résista un moment et puis céda .
La chaleur de son corps se fondit dans la sienne
.
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En regardant ses yeux verts , Jilla a senti son monde vaciller.
Des images affluaient : le sourire contagieux de Zahra , sa poitrine ,ses cheveux de feu .
La chaleur de son corps se fondit dans la sienne .
Elle l’embrasse passionnément, pressant ses seins contre son torse nu.
Maintenant c’est elle qui lui faisait l’amour…
Parcourus de frissons délicieux : Ils éprouvent un sentiment de bien-être inégalé, absolu.
L’hormone de l’amour, la molécule du bonheur, a envahi leurs corps.
Osmose totale !
Épuisée de plaisir quoique contrôlé et maitrisant les sentiments forts, puissants qui l’ont submergée, envahie.
Elle reprit son souffle en se dégageant.
Le baiser réussi !
Elle s’allonge près de lui, sa tête nichée contre son épaule et s’autorise à poser une main sur son torse.
On dirait qu’il dort.
Sa poitrine se lève et s’abaisse à un rythme régulier.
–« Tu vas bien, maintenant ? »dit elle .
Il lui adresse un petit signe de tête accompagné d’un léger sourire, ses doigts farfouillant dans ses cheveux blonds .
Il venait de découvrir l’amour. Inconsciemment, il cherchait autre chose.
Il fixa les poutres de la toiture un long moment et lui dit en se penchant sur elle .
–« Pourquoi t’as refusée ? »
Elle lui répond par un petit regard entendu qui illumine son visage
–« Je suis vierge ! et c’est ma dot d’honneur à celui qui sera mon futur époux »

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Un mois plus tard ! Après l’émeute et l’assassinat du caïd (1) , le régisseur Si Nasser a organisé une grande réception à l’honneur des blessés légèrement rétablis et invita jilla pour le charger d’une mission . « Mener en ville le prisonnier chez les juges du sultan Slimane ! »
Il lui exposa le sujet de sa mission qui se réduisit au transfert du présumé incendiaire du ksar à la ville de Zagora , chef lieu de la province pour être jugé équitablement et avec neutralité .!
Lalla zahra arriva la première dans la salle des invités avec un air détaché et s’installa prés de son père, jilla la regarde discrètement.
Elle relève la tête pour scruter sa réaction. Ses yeux sont toujours baissés, mais il sourit.
Il écoutait la conversation du Nadir .
–« Vous devez savoir autant que moi que l’ouma (2) est dans la fitna (3).
Ma longue carrière me permet d avoir une vision lucide de notre société.
Croyez-moi, nous sommes tous violents. le pouvoir de police du makhzen est juste un vernis brillant appliqué sur un ongle sale.
Et il ne faut pas grand-chose pour l’écailler, comme la faim, la jalousie, la cupidité ! –Notre ordre social est perverti par ces fléaux de la misère et l’inculture !
Le manque de la foi et l’amour des biens terrestres les accentue !
Le sultan doit sévir contre ses mauvais et fourbes conseillers !
–On ne gère pas son peuple avec des dahir(4) Isolé dans sa bulle royale ! .
–Il faut écouter et y répondre ! .
–Il faut couper l’herbe sous les pieds des charlatans et autre mendassine (5) qui sabordent sans cesse tout projet d’entente et soumission autour du pouvoir central du sultan. –Je tiens à t’informer que la zaouia qui est sur ton chemin est récalcitrante et les prêches sur son minbar sont profondément réactionnaires l’autorité du sultan! et les mourides sont d’authentiques brutes , prends garde ! –Mais , n’aie aucune crainte ! toutes les dispositions avaient été prises pour la protection et le transport du blessé ! » — « et je te laisse tout le temps de réfléchir, je ne te bouscule surtout pas »acheva Si nasser en se levant pour acceuillir un groupe de commerçants qui fit irruption bruyamment dans la salle . La rancœur dans leur voix était perceptible !
Jilla approuva, en hochant la tète . Il a l impression de faire un bond dans le passé si proche, du temps où Sidi énumérait ces tares des gens des montagnes de l’au-delà du fleuve, pendant les veillées nocturnes d’été dans la steppe.
Le jeune bédouin comprit la raison primordiale du ribat (6) et de la xénophobie de ses aïeux dans cette contrée aride et enclavée en plein désert , loin de tout pouvoir corrompu des imposteurs et des infidèles.

Notes :
Fonctionnaire chargé de la sécurité
Population
Discorde
Edit du sultan
Planqués (cachant leur religion
Autarcie

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Les invités commençaient à affluer et prenaient place sur les larges sedari(1) disposés de chaque coté de la salle des fêtes , séparés par des tables basses , recouvertes de nappes blanches , garnies de plateaux de dattes et de carafe de petit lait de chèvres le parquet tout entier était tapissé à l’orientale , étouffant lfeutrant les pas des convives
Au fond de la salle trônait un grand sedari unique , occupé par la princesse et jilla laissant un espace entre eux : la place vide du nadir qui s’entretenait depuis un moment avec les commerçants . Derrière et à ses extrémités, se tenaient immobiles et armés de fusils , des makhaznis drapés dans leur uniformes d’apparat des grandes cérémonies
. Si nasser discutait en aparté avec les négociants .,riches notables du ksar . les serviteurs offraient à chacun la collation de bienvenue du désert sur un plateau d’argent agrémentée d’un large sourire . tout le monde était présent ! exceptés les gens de la zaouia , y avaient , l’mam attitré du ksar et son mouaden (2) , les artisans et les caravaniers lésés du fondouk(3) et la famille et employés du caid assassiné !
Si mansour ,le raiss de la kafila (4),souriait à l’assistance, visiblement rétabli vu que sa blessure était en état progressif de guérison ,chaleureusement entouré par les siens .
Le Nadir (5) fit un discours grave relatant , avec objectivité , les faits subits et leurs conséquences , en dénonçant avec un ton sévère leur auteurs !
–« A quoi ont servi l’assassinat de notre honorable Caid et l’incendie de notre fondonk ? » s’écria indigné le régisseur du sultan .
–Ces crime vont-t-ils améliorer notre sécurité et notre prospérité? –Ceci est indigne pour des musulmans ! car l’islam est la paix et la tolérance !
– honorables invités ! je promets au nom du roi ! L’indemnisation de toutes les victimes ! –Et Que dieu nous aide à réparer ces erreurs fatidiques ! — Ce soir ! Nous allons fêter ensemble le retour au calme et la guérison de nos blessés ! »
A cet instant ! les serviteurs entraient en file indienne , brandissant haut comme des trophées , de longs pieux embrochant de croustillants méchouis ! » .
Un applaudissement nourri clôtura l’harangue du nadir(3) régisseur du roi qui avait un don déconcertant pour balancer franchement la vérité au moment le plus tendu.

Notes :
(1)canapé maghrébin
(2) muezzin
(3)caravansérail
(4) chef de caravane
(5) précepteur du roi .
(4) chef de caravane
(5) précepteur du roi .

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Jilla regardait , perplexe ,l’assiette remplie de morceaux de viande et d’une paire de côtelettes grillées que le serviteur a déposé devant chacun d’eux ne ressemblait en rien au méchoui de sa steppe et fit une moue ! Lalla zahra l’ayant remarqué, s’empressa d’expliquer : « C’est du gachouche (1) ! » dit elle en berbère .
Elle piqua avec une fourchette, un morceau de viande grillée qui s’est détaché sans aucun effort et le lui mit à la bouche.
Surpris doublement , en effet chez lui , le méchoui se déguste avec les doigts sans aucun instrument et les femmes sont reléguées aux seconds rôles .
Jilla gêné fit un regard circulaire sur la salle , tous les invités avaient la tête dans l’assiette.

–« ouf ! Personne n’a rien vu ! » se dit il et avala , réjoui, l’offrande exquise.

En mangeant , jilla pensait à sa steppe , quand on veut honorer ses invités dans une cérémonie ou une diffa(2) on lui offre, le plus prestigieux et sans conteste des plats, le méchoui : c’est-à-dire le rôti d’agneau mâle, nourris de chih, une espèce d’armoise sauvage de la steppe qui donne au rôti un parfum particulier.
Après l’avoir badigeonnée de graisse pour la rendre croustillante et saupoudrée en son intérieur comme son extérieur d’épices du désert (ras el-hanout , sel , poivre ) la carcasse entière est enfilée sur une perche au-dessus d’un foyer de braises de ar’ar (3). La broche est tournée lentement et régulièrement de manière à assurer une cuisson également répartie.
Tous les bédouins musulmans considèrent le mouton comme animal sacré et que le méchoui appartient à leur tradition d’hospitalité légendaire vu son statut de victime préférentielle pour le sacrifice religieux
D’où l’idée :
« le mouton est la viande préférée des bédouins parce que son sacrifice est recommandé par Allah »
Dans le bled bédouin , le méchoui est offert à tous et toutes !

A table ! jilla constata que les inégalités de traitement sont nombreuses. On l’offre aux invités de marque et dans les grandes cérémonies : une diffa ou une waada (4).
C’est en fonction de la position, du rôle et du statut des convives tels qu’ils sont définis au sein de leur société mondaine .
Les hommes adultes y sont privilégiés, les femmes et les enfants sont servies en second , après les convives prestigieux, suivis en dernier par les personnes moins importantes comme les serviteurs .
Au cours du repas, jilla vit Si Nasser le régisseur intervenir en poussant les meilleurs ou les plus gros morceaux vers le convive qu’il veut honorer et le serviteur lorsqu’il dépose l’assiette l’oriente de façon que le morceau de choix soit face à la personne la plus prestigieuse. .
Notes :
gachouche est un mot qui vient du berbère
gach qui veut dire « poitrine » et chouche qui signifie « grillé »
Invite privée
Bois rustique et aromatique
fêtes religieuses

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Le repas de la cérémonie fini, après un dernier verre de thé pris dans la gaîté et la badinerie,Lalla zohra et jilla se retrouvent vite dans la chambre des invités. Ils s’étaient habillés élégamment pour la fête. Sa longue chevelure blonde ruisselle comme une cascade sur ses épaules en ondulations luxuriantes De ses longs cheveux Elle se fait un chignon. Elle lève les bras et enlève, sans hésiter, son léger caraco qui offrait une vue plongeante sur l’entre-deux-seins, dévoilant ses fameux seins qui fascinaient jilla et qui le fascinent toujours. Elle fait glisser prestement sa longue jupe en satin à ses pieds jilla l’enlace et la serre dans ses bras. Lui et elle sont de la même taille. Il a heureusement perdu son embonpoint excessif pendant sa traversée du désert. Lalla zahra est bien plus pulpeuse que lui . Après un long baiser à couper le souffle !
Elle le fit s’asseoir sur le seddari , une main sur les lèvres et lui confia presque honteuse : –« Ce soir, ce sera mon gage d’adieu . J’adore vraiment faire l’amour avec toi avant que tu partes en mission ! –Tu me diras comment te faire plaisir, ce que tu aimes ?
– –« Ce que j’aime, c’est ce que nous avons fait l’autre nuit dans le grenier et je remercie que je n’ai pas commis d’erreur, c’est juste inconsciemment t ! » expliqua t’elle .

Elle s’empressa d’ajouter : — « Je n’étais pas dégoûtée lorsque tu voulais me monter, je ne t’ai pas pris pour un animal en rut ! je te respecte mon prince ! –Peur de commettre une erreur, une erreur monumentale qui te poussera à te retrancher dans ce monde rude qui est le tien. »

–« Je me suis tenu à distance par peur de te révéler l’étendue de mes sentiments, Je t’aime. J’ai eu très longtemps peur de te le dire. Mais ! à présent c’est une certitude ! » dit jilla presque soulagé.
Il n’avait pas compris ce qui lui était arrivé de tout avouer.

Lalla zahra rougit de plaisir , s’agrippa à son cou et lui chuchota à l’oreille
–« Cette nuit, je te serait entièrement soumise. — C’est surtout ça ! qui va me consoler pendant ton absence ! »

Jilla ému , resta figé un moment, incapable du moindre mouvement . elle s’allonge et se cala sur le seddari, s’offrant nue à lui. Les secrets n’ont jamais été un obstacle au bonheur pour celui qui aime.

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Dés la sallat fadjr (1), jilla était déjà debout faisant tournoyer sur ses deux doigts réunis , une étrange coiffe , un tarbouche rouge (2) , avec un sourire amusé , tout en regardant son nouveau uniforme étalé avec soin sur le seddari d’à coté : un vêtement d’homme formé d’une veste, d’un pantalon, taillés dans le même tissu de couleur marron datte et une paire de bottes de cuir noir de cavalier posée sur le parquet.

« Drôle d’accoutrement ! Pourquoi un costume pour distinguer une responsabilité d’une autre ? La liberté de se vêtir n’est elle pas atteinte ? alors que les lois sacrées de la tradition et de l’islam sont communes » s’interrogeait jilla en l’enfilant.
Jilla en tant que chef d’escorte de la prochaine expédition , se rendit aux geôles du palais du régisseur pour visiter avant d’ extraire le mourid présumé incendiaire du ksar.
La porte de la geôle était munie d’un judas pour voir le prisonnier.
Jilla vit celui çi assis sur une banquette en dur, le regard sombre et fatigué , contemplant le ciel bleu, à travers les barreaux de la fenêtre d’en face , les rayons du soleil naissant éclairaient sa tête rasée et sa barbe rouge au henné , le torse emmailloté dans une écharpe blanche.
Percevant le bruit du verrou , il sursauta et tourna ses yeux vers la porte ! des yeux cernés maladroitement de k’hol (3) et surmontés de broussailleux sourcils poivre et sel.
« Pourquoi il a évité de teinter au henné ceux là aussi ? » pensa ironiquement jilla en entrant dans la sombre geôle.

« Salam alikoum ! »(4) salua jila en se décoiffant, suivi d’un geôlier armé d’un trousseau de clefs .
« Wa alik salem ! » répondit le mourid , sans se lever ! »
Le makhzni hurla un ordre :
« Lève toi imbécile ! c’est le prince jilla qui est devant toi ! »

Jilla d’un signe de la main , l’ordonna de laisser allez et s’assit prés du prisonnier et l’interrogea calmement.
« Comment va ta blessure akhi fe dine (5) ? ».

Sans le regarder le détenu marmonna sous sa barbe rousse de henné un :
« hamdou allah ! »(6) presque inaudible en s’écartant un peu , le regard fixé sur le géolier.
Ce dernier , sans un mot , pressa fortement ses phalanges sur l’anneau rond de son trousseau de clefs pour contenir sa rage et recula d’un pas dos à la porte , obéissant.

Notes :
(1) prière de l’aube
(2) coiffe makhazni
(3) poudre noire de maquillage maghrébin
(4) Que la paix soit sur vous !
(5) Mon coreligionnaire !
(6) Merci mon dieu !
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Le mouride est un adepte d’une zaouïa, ouverte et éclairée aux sciences ou fermée en secte mystique foncièrement charlatanesque, qui lui permets le gite et la nourriture gratuitement durant toute la durée de son enseignement coranique en contrepartie de petits travaux d’entretien des salles d’études , dortoir et réfectoire ou aides dans l’approvisionnement de la cuisine des vergers ou champs de culture si la zaouïa possédait un lopin de terre ou une palmeraie.
La zaouia subsiste surtout grâce aux dons et legs des membres de la confrérie ou du makhzen . Le Mkadam (1) de la zaouïa, aidé de chouyoukhs (2), supervise de main de maitre le tout.
Il est très vénéré, surtout s’il est de la confrérie des marabouts (3) Idrissides.
On lui obéie au doigt et à l’œil.
Tout mouride récalcitrant, rappelé à l’ordre n’a comme unique issue : se taire ou plier bagages et quitter la zaouïa.
Jilla osa une question au prisonnier :

« Je ne vous juge pas , mais ! Dites moi ! pourquoi vouliez vous incendier le palais ? »

Le mouride écarquilla les yeux et répondit offusqué :
« –Lancer une torche contre un rempart en briques est incendiaire ? »

« –Non ! Mais pourquoi vous brandissiez une torche ! »
Demanda jilla honnêtement.
« — pour bruler vifs les mounafikine (4) alaouites ! ».répondit sèchement le mouride , fixant d‘un regard froid le prince bédouin. La haine se lisait sur son visage, et il tordait nerveusement ses mains.
Tressaillant sous ces paroles dures, Jilla ne broncha pas. le chef makhazni fit un pas en avant, menaçant. Jilla bondit en s’interposant et se retourna vers le mouride, se résolut néanmoins, à lui dire : « Je ne suis pas un alaouite, mais idrissi de père en fils et demain ! –je t’emmène en ville pour comparaitre devant un tribunal alaouite ! ».
Jilla poussa devant lui le geôlier et quittèrent la geôle.
Avant de prendre congé, il lui ordonna de ne pas maltraiter le prisonnier sous aucun prétexte, ayant remarqué sa colère retenue, il ajouta en précisant :

« –il est libre et responsable de déclarer ce qu’il veut !
Votre seul devoir est de le soigner, le nourrir et le garder sain et sauf !
Le mien est de le présenter conscient et indemne devant les juges !».

Jilla compris que le problème n’est pas sécuritaire , mais politique ! Ce présumé incendiaire n’est pas un fou ! il s’attaque de front au pouvoir en place et il ne le cache pas.
Et pourtant vu sa condition sociale d’obscur mouride , c’est juste un pauvre manipulé !
Il semble pris dans une toile d’araignée, tissée par une personne plus habile et fourbe qui exploite la crédulité d’autrui pour s’enrichir , des privilèges ou s’imposer en politique.

Notes :
(1) Chef de confrérie
(2) enseignants chevillards
(3) Saints
(4) Hypocrites

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Le lendemain, dès la première heure, le prince bédouin affublé du magnifique et singulier tarbouch de chef d’escorte du makhzen, suivis d’une demi douzaine de gardes en uniforme et armés , sortaient du palais.
jlla prit dans sa poche le pli du régisseur et en lut le contenu. C’est un sauf conduit qui l’autorisait au nom du sultan Slimane, de conduire le prisonnier auprès des juges .
On amena le prisonnier en charrette, encadré par trois makhzani , un de chaque coté et le troisième tenant la bride de l’attelage . Doucement et du talent de sa botte, Jilla fit cabrer son cheval et cria à l’escorte : « en avant ! » donnant majestueux, le signal du départ.
Du haut du rempart, le régisseur Si Nasser et trois silhouettes féminines debout, agitaient leurs mouchoirs. Jilla sourit et leur rendit le salut du bout de sa cravache, puis il baissa la main et partit au galop au devant de sa petite escorte. Lorsque jilla s’éloigna , un immense you you partit du haut des remparts, il reconnut la voix jeune et forte de la princesse . Elle a su lui donner tout son amour pour qu’il parte en sachant qu’il est aimé et qu’il le sera toujours.
De très nombreuses personnes se sont , ce matin là , agglutinées le long des rues empruntées , pour voir passer le prisonnier. L’escorte traversa le ksar sans incident et rejoignit le caravansérail à quelques centaines de mètres du palais ou l’attendait le reste de la caravane , quelque dizaine de cavaliers à dromadaires et le raiis kafila (1) Si mansour , visiblement rétabli de sa blessure . Beau début pour la caravane qui quitta le ksar ! Malheureusement, avant la fin de la journée, les choses se gâtèrent. En effet , elle se rapprochait du ksar Tamegroute (2), point d’escale incontournable des caravanes transsahariennes vers Toumbouctou. Un double sentiment envahi jilla : la crainte des exaltés mourides et l’envie de voir la célèbre zaouia Naciria .
En effet ! au centre du ksar berbère est bâtie la Zaouïa naciria . « Fondée en 1575 par Cheikh Abou Hafs Omar Ben Ahmed Al Ansari . –Un des notables et mystique du Draa-Tafilalet ! » lui avait conté son père, l’honorable Sidi . Un siècle plus tard ,Cheikh Sidi M’hammad Ben Nacer fera de la Zaouïa un grand centre de la culture soufie, doté d’une grande bibliothèque Un trésor inestimable à la porte du désert et dont le rayonnement s’étendra sur le reste du royaume et au-delà vers les pays du Soudan diffusant des valeurs spirituelles, à travers une Tariqa (3) soufie et jouit d’une grande influence spirituelle, socio-économique et politique. Le tombeau du Cheikh se situe près de la porte d’entrée de la Zaouïa, dans le mausolée Rawda chouyoukh (4).
Notes :
(1) Chef caravanier
(2) Ksar berbère se trouvant entre ksar M’hamid et Zagora.
(3) voie mystique
(4) jardin des Cheikhs

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La caravane et l’escorte de jilla suivent la magnifique piste chamelière qui suit les méandres de l’oued (1) dans la vallée du Drâa qui s’enorgueillit du plus bel amalgame d’oasis et de palmeraies du royaume alaouite et domine la rivière du même nom, l’une des plus longues au pays Enfin, à environ 20 km au sud-est de Zagora, le village de Tamegroute renferme une Zaouïa (2) avec sa riche bibliothèque. Sidi et Si Nasser ont décrit minutieusement son trésor au jeune prince, pour l’avoir déjà fréquentée. Une question lancinante le taraudait : « Comment dans cet infiniment grand désert, des bédouins ont pu ramasser une magnifique collection d’ouvrages rares ? » Dont certains corans qui sont écrits sur des peaux de gazelle et qui datent du XIIIe siècle. Une bibliothèque Riche de près de 4000 livres, qui abrite des travaux séculaires de théologie, d’histoire, de science et de médecine en provenance de toutes les régions du royaume alaouite, d’Andalousie et du Moyen orient (Médine, Baghdâd, Istanbul, le Caire,…). Parmi les milliers de manuscrits conservés, nous trouvons également des livres du Coran enluminés et des traités de mathématiques, d’astrologie, d’astronomie et de pharmacopée, ainsi qu’un exemplaire tricentenaire du Coran, un ouvrage de Pythagore en arabe vieux de 300 ans et des manuscrits de grands savants musulmans Ibn Sina, Ibn Rochd et Al Khawarizmi.
Cette bibliothèque est considérée comme parmi les plus riches du Monde musulman , elle renforcera le rôle de la confrérie en tant que centre spirituel où convergeront des érudits, des oulémas et des talibans (3) en quête du savoir, attirés en cela par les collections d’ouvrages, de parchemins et de manuscrits précieux qui y sont réunis. La plupart des manuscrits de cette époque sont calligraphiés à la plume de roseau, aux brous de noix, safran, henné ou or, sur des parchemins en peau de gazelle. Le plus ancien manuscrit conservé dans la bibliothèque de la Zaouïa date du 11ème siècle. Il s’agit du manuscrit Al-Muwatta (4) du Imam Malik Ibn Anas, écrit en 1063. »
Notes :
(1) Rivière
(2) sanctuaire religieux
(3) étudiants coraniques
(4) recueil du dogme malékite

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Malgré le danger qui planait sur l’escorte convoyant le Mouride prisonnier, la zaouïa s’annonçait du haut de son minaret par l’appel du muezzin à la prière du asr (1) !

Ainsi rêvassant, jilla avait hâte de la voir et découvrir aussi la coopérative des potiers.
Ses ateliers de poterie existent depuis le XVIe siècle. La céramique artisanale de Tamgroute, d’un vert subtil, entre réséda et sapin était la plus ancienne et la plus célèbre du royaume et sa seconde fierté après la bibliothèque coranique qui se trouvent au centre du ksar (2) berbère de Tamgroute, créé du temps des Saadiens ou cohabitaient pacifiquement, nomades berbères, sédentaires juifs et bédouins arabes dans la vallée du Draa (3).
Les propos troublant du régisseur l’inquiétaient toujours. « les populations ici n’adhèrent pas à la ligne du sultan Slimane. – Notre province est la plus affectée par les émeutes successives contre sa politique! » Ce qui choquaient jilla ! Un, le ressentiment profond des gens face au makhzen et de deux, la déplorable incapacité du makhzen à enrayer la dégradation de la situation sécuritaire. Les vagues de protestations sont attribuées par les sources sécuritaires du régisseur à un proche de l’illustre descendant du cheikh de la Zaouia de Tamgroute.

Jilla chargé d’escorter ce convoi a pu mesurer à quel point , il était tout à la fois étranger dans cette région et partie prenante à ses problèmes.
La caravane avance lentement s’adaptant au rythme de la charrette, supportant le prisonnier, entrainée par une mule. Bonne augure ! la caravane allait tranquille son train, quoique avançant en pays non contrôlé et très craint. « Tous ces vastes champs de henné et ces sombres et palmeraies que longeait la caravane sont propices aux embuscades. » pensa jilla en bédouin averti.
En effet ! Son instinct de guerrier ne l’a pas trompé, la caravane faillit ainsi tomber directement dans une embuscade de mourides , lorsque heureusement, avant d’y arriver , un guide nomade, mis en éclaireur au devant de la caravane , les a aperçus immobiles, embusqués derrière des tamaris de chaque coté de la piste qui devenait plus sablonneuse. Sans etre vu ,iI observa leur nombre et leur manœuvre, retourna sur ses traces et alerta Jilla. Celui ci provoqua aussitôt une halte et ordonna de former un siège tout autour du prisonnier. Le chef de la kafila (4) Si mansour s’exécuta sur le champ , en mettant un genou à terre à tous les dromadaires pour les décharger de leurs malles et en faire des barricades. Notes :
(1) prière de l’après midi
(2)village fortifié
(3 Fleuve du Sud
(4) caravane

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Il fallut aviser, jilla tint conseil avec Si Mansour . « Je serais d’avis, dit le prince, qu’on se fixe içi et qu’un de vos caravaniers enfourche un dromadaire et file avertir le caïd de Tamegroute ! le ksar est précisément tout près d’ici ». Jilla a fait de l’endroit de sa halte : une place imprenable.
Un long intervalle de temps s’est écoulé avant que les mourides qui étaient embusqués plus loin , ne fassent leur apparition en une horde sauvage. Leur embuscade déjouée et sans plan , ni moyens d’attaque , ils se résignèrent à des jets de caillasses de l’oued en criant des « Allah wa akbar ! ».
Certains cagoulés zélés avec des sabres et des torches enflammées osèrent un piètre assaut . Une salve bien nourrie les stoppèrent net , deux d’entre eux s’écroulèrent raides morts ; les autres se sauvèrent à toutes jambes
Les assiégés restèrent presque une heure sur le qui vive, sans que rien annonçait que les assaillants eussent dessein de revenir à la charge.
Jilla comprit qu’ils ont renoncé d’en faire une nouvelle attaque, découragés par le résultat de leur première tentative
Quand soudain une cavalerie de makhazni fit irruption en galopant vers la caravane, scindant en deux et dispersant la bande d’agresseurs.
Du baroud tiré en l’air et des cris de joie fusèrent des barricades.
Jilla jeta un coup d’œil vers le prisonnier et vit un chauve, l’air triste, avec sa tête de bonze hindou qui pendait mélancoliquement sur le côté. Les éléments du renfort mirent pied à terre et prirent la position de défense avec l’escorte de jilla . Leur chef , un solide gaillard berbère aux yeux verts , salua et demanda à voix haute :
« Salem ! chkoun mess’oule firka ? »(1)
Le nomade qui a ramené les secours , indiqua du doigt Jilla .
Celui-ci s’avança et lui tendit le sauf conduit du sultan . le berbère après avoir pris connaissance , le toisa et le salua avec respect , en courbant l’échine .
« Qu’Allah vous protège , monseigneur ! mes hommes et moi sommes à vos ordres jusqu’au ksar ou notre vénérable Caïd vous attends ! »
Jilla leva le siège.
La caravane protégée de deux rangées de cavaliers armés de l’escorte et du renfort qui s’est joint à elle, s’ébranla en direction du ksar en ramassant au passage les dépouilles , assaillies par les mouches , des cagoulés abattus.
La caravane arriva au ksar au coucher du soleil.
Notes : (1)
Qui est le responsable de l’escorte.

A suivre !

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